Le roman du fragmeur

Pour une raison obscure, cette version du manuscrit est incomplète.

Il manque les 3 chapitres du début :

4 . Par la fenêtre

Bien sûr, vous vous souvenez de lui. Assis devant la fenêtre. Ce gros bonhomme sur son estrade, que voyait-il ? regardant par la fenêtre. Le regard plongeant du premier étage de l'immeuble. Le regard plongeant sur la fontaine, caressant le pavé, embrassant les passants. Regardant un au-delà des choses, quelque part en mémoire. En mémoire endormie. En mémoire endormie, assoupie, tenue serrée comme il tenait autrefois son boxer. Il n'en a plus la force. Il n'essaierait même pas. Plus maintenant. C'est qu'il ne demandait qu'à courir, le Brutus.

Il y a des regards qui vous sautent sur une idée. Ils la mordent et ne veulent plus lâcher. Alors une fois, deux fois, passe encore. Si ce n'est qu'un os à ronger. Mais, il y a des diables que l'on ne veut plus trop réveiller. Parce que ça mord diablement, ces idées. Ces idées qui dorment l'air de rien. Derrière l'eau qui coule aux fontaines. L'eau qui ruisselle sur les pavés luisants, le soir. Le pavé gras de lumière réverbère.

Il y a des idées comme ça qui vous sortent de l'ombre. Quand on ne s'y attend pas. Un soir de pluie sur le pavé. Un soir d'ennui ou un après-midi.

Vous êtes collé. Et le proviseur du collège, couloir, secrétariat, salle d'attente, bureau, c'est lui qui vous annonce : Mon garçon, votre grand-père est mort.

Mais de quel droit ? de quel droit mon garçon ? et de quel droit mentir. Menteur ! La preuve : vous n'êtes pas libéré de la punition. Vous restez ce samedi soir avec les autres. Tous ceux qui vont passer le dimanche au collège. Punis ou pas punis, cela revient au même : ils sont punis. Vous ne pouvez pas imaginer que l'un des garçons de ce collège, ou l'une des filles de ce collège puisse rester, ici, par goût. Ici non. Par goût non.

Mais le dimanche, on vient vous chercher. Le dimanche matin. C'est votre père, qui d'autre ? Vous ne vous souvenez plus. Il n'a peut-être pas dit : Mon garçon. Seulement : Votre grand-père est mort. Mais c'est complètement impossible, vous le savez. Pourtant vous roulez sous la pluie. Vous êtes déjà dans la douleur de votre grand-père. Avant de comprendre. Avant d'accepter l'impossible. Avant de l'éprouver cette douleur. Vous...

Oh oui, vous vous en souvenez. Il est devant sa fenêtre et il regarde. Et maintenant, vous savez ce qu'il regarde par la fenêtre. Ce gros bonhomme. Ce gros bonhomme à la grosse voix : Conon d'eau douce ! Mais vous avez filé dans le couloir. Vous avez filé devant la canne levée. Devant la canne levée et ce regard.

C'est le regard en colère de votre grand-père. Dans le couloir. Il ne peut pas courir, lui. Courir après vos bêtises. Vos bêtises de gamin, ça non.

C'est ça qu'il regarde par la fenêtre, votre grand-père. Vos bêtises de gamin. Et ça se mélange avec ses bêtises à lui. Et ça, non, il ne peut plus courir. Il ne peut plus courir derrière son enfance, ni devant la vôtre. Quand il assiste à vos jeux turbulents. Et comme il ne sait pas quoi dire, un mot d'amour. Alors c'est ça qu'il dit dans le couloir : Conon d'eau douce !

5 . Généalogie dispersée

Péh s'entend marcher dans l'allée du cimetière. Les graviers. Tchi... tchou... tchar... tchouf... tchouf... tcha... comme autant de bombes. Où que l'on regarde, en effet, ce ne sont que décombres, à perte de vue. Seules, dans le lointain, des silhouettes d'immeubles rappellent qu'on se trouve dans une ville. Mme Kawakami dit que tout cela, "c'est à cause de la guerre". Le cimetière est vide et pourtant, ce crissement lui est insupportable. D'ailleurs, il marche bizarre, maladroit, titubant. L'idée subite de naviguer rétablit cet équilibre précaire d'un artiste du monde flottant. Amplifiant son mouvement, il navigue parmi les tombes alignées.

"Joseph Nèvemor 1935-1998"

C'est là ! 63 ans...

Péh n'a tout simplement pas l'habitude de fréquenter les cimetières et ça se voit. Nous voyons Péh. Debout devant la tombe de Nèvemor, il s'est composé une attitude assez bizarre qui manifeste à la fois son embarras et l'envie de donner de l'importance et une certaine grandeur à ce moment étonnant. Lui, Péh, se trouve à cet instant devant la trace de ce qu'une lettre d'un cabinet de recherche en généalogie lui a appris : l'existence d'un lointain parent décédé, dont il vient d'hériter. Lui Péh, dernière feuille d'une branche, qu'il a fallu suivre jusqu'à la seule ramification donnant signe de vie après élagage des rameaux morts. Des professionnels se chargent, en échange d'un pourcentage sur l'actif résiduel, de ce genre de travaux botaniques.

La vie continue.

Il était étrange de constater la trace d'un inconnu, qui d'un seul coup réclamait son appartenance à la famille, à moins que ce fut l'inverse : la découverte que tout à coup vous apparteniez à une autre famille.

Mais comment s'y retrouver après tout : entre les 4 branches qui s'imposent tout naturellement, les 2 branches de la mère (bien sûr la mère, petite préférence affective en souvenir oublié du sein maternel ou de son substitut la tétine du biberon, odeur maternelle, voix maternelle, regards attendris, caresses, multiples soins et attention généreuses), les 2 branches du grand-père et de la grand-mère maternels; et celles du père, du grand-père, de la grand-mère paternels.

Maman - grand-mère.

Maman - grand-père.

Papa - grand-mère.

Papa - grand-père.

Tiens, le nom arrive en dernier. Après tout nous avons tous un nom, quelle importance ? Et celui des autres n'est pas si mal puisqu'ils en sont si fiers, chacun pour soi.

Une mère, un père, c'est assez simple et rassurant. Mais 4 grands-parents compliquent sérieusement l'affaire. Sauf pour ceux qui pensent que l'hérédité se réduit, comme par miracle, à une longue litanie de mâles belliqueux et arrogants, qui eux ne se seraient pas compromis avec des femelles ? et dont le seul privilège reconnu est celui de se transférer, directement de mâle à mâle, le nom. Voilà une lignée de bistouquettes bien commode mais plutôt réductrice : si elle représente 1 sur 2 au niveau des parents et 1 sur 4 à celui des grands-parents, la lignée ne vaut déjà plus que 1 sur 8 quand on remonte aux arrière-grands-parents, c'est-à-dire à la quatrième génération, puis 1 sur 16, 1 sur 32, 1 sur 64, soit 1 sur 128 à la huitième génération. Autrement dit, du pipi de matou au bout de seulement 200 ans : une odeur persistante, dérangeante, agaçante, pour seulement quelques molécules.

1 génération, c'est Nèvemor, c'était

2 générations, Nèvemor a eu 2 parents

3 générations, 4 grands-parents

4... 8

5... 16

6... 32

7... 64

8... 128

On est où là ? au 18e siècle, au cours des années 1700 ? seulement.

9... 256

10... 512

11... 1024 ! 1 kilo à la onzième génération.

Oui oui, absolument : 10 mâles ont eu, parmi un millier d'ancêtres, le privilège de se transmettre le nom ! Et, il y a 1014 personnes qui comptent pour du beurre dans l'affaire...

A moins que... Qui peut prouver qu'il ne défend pas avec agressivité le nom d'une pièce rapportée, une grand-mère à la ixième génération qui a comblé une lacune involontaire de la lignée du pur mâle. N'y a-t-il pas autant de femelles que de mâles chez les humains ? qui sont sujets aux accidents, au même titre que les autres animaux, sans parler des guerres et des massacres qui leur sont propres et qui ne facilitent pas la pureté de la lignée "au nom du mâle". Alors Nèvemor, que représentes-tu ? au jeu du hasard et de la nécessité.

Kreu... Kric... Péh fait chanter le gravillon en bougeant sur place. Ce n'était pas l'ankylose provoquée par la station debout prolongée, qui avait produit une sensation d'inconfort, mais plutôt le fait de parler à quelqu'un qui n'existait pas. C'était idiot. Aussi idiot que de parler de quelqu'un qui n'existait pas. Et Nèvemor n'existait pas. L'inscription sur la pierre tombale en était la preuve : Joseph Nèvemor 1935-1998.

Pourtant, n'était-il pas possible ? d'évoquer quelqu'un qui n'existait plus : en pensant à celui qui fut. Nèvemor avait vécu, il avait existé pendant 63 ans, de 1935 à 1998.

Péh se sentit légèrement rassuré.

Que représentait Nèvemor ? pour l'un ou l'autre de ses 1024 grands-pères ou grands-mères. Était-ce sur lui ? qu'il aboutissait ? naturellement ? le monde.

Est-ce que le monde est fait pour nous ? les humains. Toi, Nèvemor, j'ai l'impression que tu ne pèses plus lourd dans la balance. Et depuis longtemps. Moi non plus d'ailleurs.

Ailleurs ?

Aaah ! l'église...

Coup au coeur. Péh n'avait rien dit, pas un cri. Seulement une nouvelle idée qui s'était glissée dans son esprit, occupant brusquement toute la place de ses pensées.

Une idée incroyable pour Péh.

Nèvemor, c'était lui le mort.

J'entre par hasard dans une église, j'assiste seul, par hasard, à la fin d'une messe d'enterrement, je suis par hasard le seul à bénir la dépouille mortuaire, ce qu'on appelle le défunt, et comme par hasard ce défunt appartient à ma famille. Non !

Tout simplement non, je refuse.

Reste à savoir si Péh refusait le défunt, le fait qu'il appartint à sa famille ou le hasard qui avait fait que... Non, le hasard ne faisait pas que... Mais Péh pouvait tout à fait refuser de croire au hasard. De croire que...

De croire.

Je crois que Péh refuse de croire.

Il n'est pas au bout de ses peines, alors.

Ce qui trouble le plus Péh, en fait, quand il remonte dans sa voiture, c'est qu'il n'est pas en colère. Je devrais l'être ?

Est-ce que Péh devrait être en colère ?

Oui.

Pourquoi ?

Je ne sais pas.

Mais moi, je n'aimerais pas du tout, pas du tout.

Péh, c'est pour ça.

Le personnage.

Vous comprenez ?

6 . Premier nocturne

- Excusez-moi : vous auriez des pastilles rouges ?

- Ah non...

- Ça ne fait rien, merci.

Pastille / Pas de pastille. Là, tout de suite, c'est non.

Ah non...

Aucune importance. Il n'a jamais recours aux pastilles rouges. Seulement une idée stupide. L'envie de parler à cette personne, peut-être. Cette personne survenue dans sa vie en entrant dans le compartiment. Non fumeur. Son compartiment. Elle avait marqué une pause, en entrant dans le compartiment, probablement surprise de trouver là quelqu'un. Une personne survenue dans sa vie à elle, lui, du simple fait qu'il se trouve là. Là où, pourtant, ouvrant la porte pour entrer, elle s'attend à trouver quelqu'un. Une ou plusieurs personnes, assises dans ce compartiment de voyageurs.

Mais dans ce compartiment, précisément, ne se trouvaient assis que deux voyageurs, réunis par le hasard du voyage. Lui d'abord. Elle ensuite. Cette personne, elle, survenue dans sa vie à lui. Cette personne survenue dans sa vie à lui ne peut être qu'une fille. C'est donc une fille.

Un garçon, lui.

Une fille, elle.

Et, elle parle. Un long monologue. Ils sont au bar. Avant, elle écoute cette musique de rock, dans cette salle de concert bruyante et enfumée... it's funny, how things go. Puis, elle se laisse bercer au rythme électrique de From her !... to !... eter...ni...ty. Elle est seule. Avec d'autres personnes. Maintenant, il a mis sa tête contre la sienne, elle lui dit : Il n'y a pas de plus grande histoire que la nôtre, celle de l'homme et de la femme.

Derrière la vitre du rapide, les rocs d'ébénite bleus défilaient dans un lointain orange et mauve. En cette saison, les radiations teintaient le paysage de reflets rubis. La mort lente est la saison que Joz préfère, avec ses flashs éclats bleutés. Une sorte de fin de cycle : l'Argusie prend un autre souffle; une arythmie, comme un soupir.

À la dérive.

En mort lente, il plonge. Il plonge et le coeur suit : 84 pouls psalmodie sans problème. La douce trépidation synchrone du rapide facilite la dérive. Surtout en cette saison : c'est la meilleure saison pour voyager. Il chevauche avec son faucon jusqu'à la fin du jour. Elle erre dans la nuit avec son loup jusqu'au matin. Le chevalier et la femme de la nuit. Ils guettent avec ferveur l'instant improbable de leur rencontre, lorsqu'ils se croisent au lever ou au coucher du soleil. En compagnie l'un de l'autre. A jamais séparés. Sommes-nous condamnés à vivre chacun dans un monde différent, même en étant si proches l'un de l'autre ?

Éliocanthe, déjà.

Il n'a pas vu passer le temps. Cloîtré en méditations, son esprit embrumé divaguait entre deux mémos, sautant d'un rêve à l'autre. À présent, solidement bâtie sur les contreforts du Mont Brûlé, au-delà des 82 vignobles, la cité d'Éliocanthe s'étirait en langueur de chatte endormie.

Dans la ville blanche. L'Onde Alpha. Le visage d'Anna a effacé Éliocanthe. L'Onde Alpha, une taverne du quartier des Malfrats, où l'on boit le vin lourd d'Éliocanthe au boquet. En écoutant de la musique senso ou du dream.

La musique senso s'est installée en volutes vaporeuses dans l'esprit de Joz. Il danse avec Anna. Ils dansent dans la pénombre d'un passé reconstruit en séquences improbables. Ce n'était pas là, non : Joz croit se souvenir qu'on ne dansait pas chez Pantagrolos. Ils avaient dansé ailleurs, à d'autres occasions, mais pas dans cette taverne.

La douce trépidation du rapide, qu'une courbure de l'espace temps avait transformé en un balancement langoureux, a effacé la musique senso. Joz sortit la tête un court instant de la mer des songes et replongea en avalant une gorgée de vin noir.

Le visage d'Anna. Son sourire. Ce visage, ce sourire occupent en gros plan l'écran de sa mémoire. Mais ce n'était plus le visage et le sourire d'Anna. Seulement ce dont il se souvenait à cet instant. Une image altérée qui allait se transformer en une autre image altérée. Plus tard. Lorsqu'il repenserait à Anna. Une image qui se transforme au fil du temps, sans vieillir. Une image mouvante frappée d'immortalité. Les gens eux... Mais Joz s'intéressait-il vraiment aux gens ?

Sur cette image d'Anna se greffent une marée d'instants frétillants, que le filet de la mémoire remonte en surface. De façon étonnante, surprenante, familière, ils étincellent parmi la multitude grouillante et poisseuse.

- C'était bien ?

- Très

- Tu as vu beaucoup de poissons ?

- Deux serpents de mer, quelques requins, des méduses géantes...

Non, ce n'était pas comme ça.

- Tu m'aimes ? Joz.

Comme il est étrange d'entendre son propre nom.

- Que dis-tu ? Anna.

- Tu rêves. Je te demande... oh et puis zut !

Il regarde Anna en souriant, moqueur.

Non, ce n'était pas comme ça.

- Tu m'aimes ? Joz.

- Je t'aime.

Le sourire d'Anna. En pensant "le sourire d'Anna", déjà il a disparu. Et plus il cherche à retrouver l'image, plus le sourire se réduit à un mot. Alors il ne cherche plus.

Non, c'est idiot. Ce dialogue est complètement idiot : tu m'aimes ? Joz. Je t'aime, je t'aime : il y a de quoi se flinguer. Ils ne se posaient jamais la question.

Joz était agacé à présent. Agacé de s'être laissé prendre dans le filet rafistolé du temps passé. Pourquoi m'envoyer un an en arrière ? Pourquoi pas un an en avant ?... Ce serait tout de même plus intéressant. On part en voyage, on jette l'ancre dans un souvenir heureux, et puis, invariablement, de ce passé remémoré remonte en bulles nauséeuses : la nostalgie, la tristesse, la désespérance.

Qu'est-ce que j'attends ?

C'est une petite fille en robe bleue à dentelles blanches. La petite fille en robe bleue à dentelles blanches semble écouter les conversations silencieuses, qui s'échangent au long des fils électriques. Suspendus à des centaines de points blancs répartis en 3 écrans carrés, les fils traversent 3 tableaux au sommet des poteaux. Mais elle regarde vers la lumière blafarde, au-delà de la barrière, qui l'empêche d'aller plus loin, sur le quai de la gare, vers cette lueur. Ce n'est pas ce fragile croissant de Lune, accroché au ciel nocturne au-dessus des wagons. C'est une lumière mystérieuse, dans un lointain occulté par les trains. Des trains de nuit en attente à quais, déserts, dans la ville endormie. Des trains en attente, un peu plus loin, presque déjà partis : 2 trains immobilisés par 4 lanternes rouges, 3 disques rouges d'un côté, 1 de l'autre. Une indication précise : 1-8-57. Trop tard, semblent dire la main gauche et le bras légèrement plié de la petite fille en robe bleue à dentelles blanches. Elle est seule dans la nuit.

Elle est dans cette infirmerie de l'hôpital. Juste avant, la jeune femme a brisé une vitre dans un couloir pour éloigner l'infirmière de garde. Elle a volé des médicaments. Avalés. Une pleine poignée de pilules. Bleues. Beaucoup trop. Beaucoup trop pour soigner, pour guérir. Mais c'est plus fort qu'elle : la jeune femme a recraché les pilules dans sa main. Elle relève la tête. Vers l'infirmière. Visage pitoyable. Pas facile.

Qu'est-ce que j'attends ?

Il penche la tête par-dessus la muraille. Du sommet de la tour, il voit les gens sur la place, tout en bas. Minuscules vies fragiles, on dirait qu'ils se déplacent dans toutes les directions. Les uns par ici, d'autres par là. Ils ne savent pas où aller. Ils sont perdus. Il se penche vers le vide au-dessous. Il n'y a personne. Le pavé lisse, dur, mortel : coup au coeur, il recule d'un sursaut. C'est passé.

Derrière la vitre, la nuit minérale avait soufflé la lumière électrique de la station d'Éliocanthe. Joz ne sentait plus rien, assis dans son fauteuil. Le rapide avait repris sa course aveugle à travers l'espace et le temps, silencieux, immobile, solitaire.

Cette personne assise dans le passenger box, cette fille assise là, seule avec lui, Joz, brusquement déposé sur le bord du rêve, comme on s'éveille, déposé là par une soudaine sensation d'absence, ce balancement disparu des souvenirs, de la mémoire confuse, des pensées en dérive mortelle, du rapide en fuite immobile à travers la nuit d'Argusie, cette fille, assise là, parmi d'autres voyageurs, maintenant il les voyait, elle était assise en face de lui, pas tout à fait, occuper le siège en face de lui, resté vide, aurait impliqué le franchissement d'une frontière invisible, bien que Joz admette que ce siège vide, en face de lui, ne lui étant pas réservé avec la place qu'il occupe, est disponible, disponible oui, pour vous, voulez-vous vous asseoir près de la fenêtre ? disponible sur invitation.

Lui : Vous cherchez quelqu'un ?

Elle : Je ne sais pas. Je veux seulement trouver quelqu'un.

Lui : Ah ? Qui ? Garçon, fille, homme, femme ? Homme. Et vous connaissez son nom ? Non ? Vous savez où il habite ?

Elle sourit : Je ne sais rien.

Lui : Rien, hum ? Eh bien c'est un cas difficile.

Elle : Oui.

- Monsieur ?

La réalité fugitive dans la tête de Joz, les images et les sons d'une projection à guichets fermés, s'effaça, oblitérée par le réel, celui du passenger box n° 87, un réel que n'importe quelle personne présente dans ce petit monde pouvait constater. Joz réinventa quelques instants le monde : lui ici, assis, le contrôleur debout, le passbox, le rapide...

- Oui ?

- Votre pass, s'il vous plaît.

- Mon ?... Ah oui.

Il chercha, trouva, tendit, donna... Il attendit en regardant le contrôleur faire son travail (légère inquiétude).

- Merci. (Soulagement, il reprit, rangea distraitement son titre de transport). Madame ?

Est-elle montée à Éliocanthe ? avec les autres passagers.

Il n'a pas eu le temps de se demander s'il voulait vraiment descendre à Éliocanthe. L'arrêt à la station a-t-il été si bref ? qu'il n'a pas eu, lui, le temps de prendre son bagage et descendre, tandis que cette personne, elle, montait dans le rapide, quel est sa destination ? va-t-elle jusqu'à... comme lui, comme il s'est dit que peut-être... plutôt que s'arrêter ici. Pourquoi ici plutôt qu'ailleurs ?

S'arrêter.

Comme si c'est possible de s'arrêter quelque part. Il faudrait décider de le faire. Décider de descendre quelque part. Éliocanthe, par exemple, pourquoi pas Éliocanthe ?

Trop tard.

Il n'est jamais trop tard. Trop tôt, trop tard, au bon moment, c'est comme je veux. C'est moi qui détermine le sens des choses, non ? J'aurais dû, je n'aurais pas dû, qui dit cela ? qui d'autre que moi, finalement, à toutes fins utiles, inutiles, désastreuses, désespérantes...

Bonnes ou mauvaises, les choses, échec ou réussite, bonheur ou malheur, ou indifférence, qui dit cela ? qui le pense ? qui accepte ? tel ou tel sens suggéré, proposé, imposé par quelqu'un d'autre; à supposer même que je n'aie pas le choix.

À supposer même que je n'aie pas le choix, que je n'arrive pas à décider du moment, ni du lieu, ni de la chose.

La chose que je fais ici et maintenant.

De toute façon.

Quoiqu'il arrive.

Qu'y a-t-il après Éliocanthe ?

7 . Vous entrez ou vous sortez ?

Le personnage, Péh, hésite. Il ne sait pas quoi faire. Vous savez, ces moments entre deux où l'on n'a plus rien à faire, à finir, ou bien, semble-t-il, le fil du temps, votre temps, vient brusquement de s'interrompre : la suite normale des choses, ces événements qui s'enchaînent sans qu'on y prête attention, s'est accrue soudainement d'un trou noir, d'un vide vertigineux qui aspire toutes vos pensées; qu'allez-vous faire de cet espace temps vacant ? En ce lieu où vous êtes, ce temps disponible vous est insuffisant pour que vous puissiez entreprendre quelque chose. Vous pourriez, mais vous n'avez pas le temps ! voilà ce que vous pensez. Une heure d'attente entre deux trains, un retard imprévu, c'est révoltant ! ils auraient pu prévenir tout de même, un rendez-vous raté, la personne a oublié ou a été empêchée. Ce genre de chose.

Le monde bascule, le vôtre. Le temps, qui vous semble si court d'habitude, vous paraît horriblement long. Une heure à perdre, toute une vie gâchée. Enfin, n'exagérons rien, c'est seulement un malaise de quelques minutes, c'est ce que vous ressentez, c'est l'idée que vous vous faites de la situation; vous allez vous réorganiser pour ne pas avoir l'impression que le temps passe pour des prunes.

C'est si important le temps, cet impalpable, ce transparent, ce silencieux qui vous échappe toujours de toute façon.

Le temps.

Péh appuie machinalement la main gauche sur le montant de la porte qui s'entrouvre en grinçant. Il s'avance, en augmentant la pression de la main pour ouvrir un peu plus la lourde porte, et pénètre à l'intérieur de l'église. La porte claque derrière lui, effaçant la lumière du jour qui a envahi le seuil.

Aveuglé par l'obscurité, l'ombre relative du porche n'ayant pas suffi à préparer ses yeux à la pénombre qui règne à l'intérieur de l'édifice, Péh hésite sur la direction qu'il va prendre : à gauche, pour avancer sous les voûtes des bas-côtés ? à droite, pour rejoindre l'allée du vaisseau central ? ou encore, un peu plus loin, pour explorer les bas-côtés droits ?

Monter en direction du choeur par l'allée centrale, c'était prendre la voie royale offrant le maximum de perspectives sur la nef et les bas-côtés, le transept, le choeur. Mais c'était aussi s'exposer. Au regard de qui ? puisque l'église semble vide dans l'obscurité qui s'éclaircit au fur et à mesure que ses yeux s'accommodent au manque de lumière.

S'avancer à l'abri des voûtes basses de l'un des bas-côtés, c'était entrer en douceur dans le sanctuaire, avec une certaine modestie, un peu de gêne peut-être. Et puis, les secrets que préservait cette église ne se trouveraient-ils probablement pas plutôt à l'abri des regards ? Quelque porte dérobée, cachée dans l'ombre protectrice de l'une des chapelles ? L'entrée d'un souterrain, d'une crypte ? Quel intérêt peut bien offrir une église qui n'a pas de secret ?

Péh s'avance en direction des bas-côtés les plus proches; c'était une façon peut-être de ne pas choisir vraiment, d'aller au plus simple, au plus facile, une façon de s'excuser d'être là sans avoir été invité : pardonnez-moi de pénétrer par effraction, pardonnez-moi mon père de venir espionner. Je suis un voleur. Ses pas résonnent sur la pierre et le son se perd sous les voûtes.

- Allez dans la paix du Christ !

La voix du prêtre a éclaté du choeur, comme sortie du néant. Elle a résonné dans le silence humide de la nef et s'est propagée, entre les piliers de l'église, jusque dans la tête de Péh, le tirant brusquement de ses pensées.

Maintenant qu'il est revenu dans l'église de pierre, il se rappelle avoir entendu aussi l'enfant de choeur : Amen.

De vieux souvenirs. Ce ne pouvait être que la voix d'un enfant. Une voix hésitante, mal assurée, impertinente, pleine d'aspérités, aiguë, qui donnait à celle du prêtre toute son ampleur et son pouvoir, par contraste : une voix ample, lente, grave, ronde, lisse, qui transpirait l'autorité transcendante.

Péh revient sur ses pas et s'approche de l'allée centrale pour voir à qui appartient la voix extraterrestre.

Ou pour vérifier ses suppositions : seul, un prêtre, assisté d'un enfant de choeur, venait de clore une messe silencieuse et solitaire, la présence de l'enfant symbolisant l'assemblée absente des fidèles.

Ou tout simplement, Péh comprenait-il cette irruption imprévue de la présence humaine comme une invitation à pénétrer les mystères de l'église par la voie royale. Il était autorisé d'un seul coup à s'avancer depuis le porche majestueux, ouvert par la magie de la parole, jusqu'à l'autel de Dieu, en procession imaginaire.

Péh prit conscience qu'il avançait vers l'autel, d'un pas automatique et lent, ample, majestueux, solennel. Il se rendit compte qu'il était devenu l'acteur involontaire d'une autre cérémonie. Et cette cérémonie virtuelle, qui se déroulait à la lumière céleste des vitraux rayonnant de soleil, des lustres étincelants et des milliers de cierges allumés, tandis que tonnaient les grandes orgues de la cathédrale réveillées par un souffle puissant et triomphal, cette cérémonie n'était pas le couronnement d'un roi, le mariage d'une princesse, le baptême de Clovis, ni l'une ou l'autre des messes solennelles de l'enfance.

Non, il participait, en fait, lui, le croyant de la première heure, le voyageur infidèle, le visiteur tardif et improbable, à une cérémonie curieusement multiple, réelle et virtuelle. Et, la cérémonie à laquelle Péh est convié actuellement, est un enterrement. Un enterrement vide où le mort s'enterrait lui-même et célébrait une triple absence : la sienne (un mort n'existe pas), celle d'une vie accomplie ou interrompue, celle des autres, la famille, les amis. Triple absence symbolisée par 3 cierges placés sur le cercueil. Les trois lumières. Debout derrière le cercueil, le prêtre tendait à l'invité de la dernière heure un petit objet, qui ne pouvait être que le goupillon.

Investi d'un rôle inattendu, Péh franchit les 21 derniers pas, en un temps de rêve qui lui sembla terriblement long, bien qu'il fût dans l'incapacité d'en diminuer la durée. Peut-être fallait-il que les choses soient ainsi, après tout. Alea jacta est.

En fait, il aurait très bien pu marcher plus vite, ne serait-ce que pour écourter l'attente de ce vieil homme de religion. Ce bras levé. Les rhumatismes.

Pourtant, accélérer le pas, c'était d'une certaine manière bâcler la fin de cette cérémonie, Ite missa est, lui refuser cette importance nouvelle née du hasard, une bénédiction inattendue. De quel droit aurait-il troublé la célébration, Morituri te salutant, de quel droit aurait-il pris l'initiative de bousculer ce rite devenu, pour lui, depuis longtemps étranger, indifférent, inexistant. Ce rite catholique de la messe. Faites cela en mémoire de moi. L'eucharistie.

Péh contourne le cercueil recouvert d'un drap noir, saisit le goupillon de la main droite, bénit la dépouille mortuaire d'un geste maladroit, en quatre temps marqués chacun d'une secousse de la main, au nom du Père, du Fils et du Saint... hésitation, t'Esprit, amen !

Pas facile de bénir de la main droite quand on est debout à droite du cercueil. Et puis, allez faire correspondre la Trinité avec les 4 extrémités d'une croix.

Ah oui, bien sûr, 3+1 = 4, petit arrangement avec l'esprit, petit trafic de reliques : on avait ajouté amen à la Trinité. Sinon, il fallait dédoubler le Saint-Esprit : 1+1+(1/2+1/2) = 3.

Péh se retourne; il n'y a personne; il cherche quelque chose du regard, puis dépose le goupillon dans le vase d'eau bénite posé au pied du cercueil. C'est alors qu'il est troublé par l'idée qu'il n'a peut-être pas procédé dans le bon sens, quand il a dessiné une croix imaginaire en bénissant le mort. Le mort, cet inconnu.

Pas de famille ? Péh sourit en pensant que, dans le fond, c'était peut-être l'enterrement le plus proche de la vérité : la famille du côté de la vie, ailleurs en tout cas. Et le mort, où ça ? C'est quoi qui est où ?

La fin de quelque chose, ça n'existe pas. La fin de la vie, la fin de la crème au chocolat : c'est fini, dommage ! la crème au chocolat, je peux toujours en refaire. Le mort, lui...

Terrible confusion. Comme si le mort était comparable à la crème au chocolat. Péh regarde fixement à travers le noir du drap mortuaire, comme s'il voyait à présent quelque chose, la pierre noire de la Kaaba ? au-delà du bois et du capitonnage du cercueil, comme si cette personne qui a vécu quelque part dans cette ville ou ailleurs lui faisait signe, le remerciant de sa visite fortuite, improvisée, inespérée. Cette personne qui, à présent, n'existait plus, ayant laissé pour seule trace de son passage sur Terre cette dépouille enfermée dans une caisse rituelle, et dont la vie en ses oeuvres définitivement réalisées ne se résumait plus que par ce mot : le mort.

- Clac !

Le claquement brutal d'une porte qui se ferme, absorbé par le vide humide et silencieux de l'église, s'est glissé dans le monde de Péh à cet instant, le tirant de sa rêverie en un sursaut désapprobateur.

Maintenant, il n'y a plus personne d'autre que lui, acteur involontaire de cette cérémonie funèbre. Le prêtre avait fait son boulot et l'enfant de choeur était probablement bien trop heureux d'être enfin libéré d'une corvée sans intérêt, puisque les filles n'étaient pas là pour l'admirer.

Péh ne connaissait pas le mort, évidemment. Pourtant le poids soudain de l'absence, du vide, du néant, du rien, c'est fini, s'abattit sur ses épaules et envahit son dos d'un frisson glacial. Qu'est-ce qu'il fait froid d'un seul coup.

Rencontre avec la mort, rencontre avec rien. Ou plus rien, c'était plus facile à comprendre. Ou bien j'existe, et la mort n'est pas; ou bien elle est, et je ne suis plus. Est-ce qu'on ne rencontrait pas finalement que la vie ? l'ici et maintenant ? Pour le reste, c'était tout dans la tête : ici et avant, ailleurs et avant, ici ou ailleurs et plus tard.

Ailleurs et maintenant, téléphone... ça commence par un 0.

01, 02, 03, 04, 05... amusant.

Rencontre avec la mort, un cercle autour de rien, zéro, 0 vie même s'il n'y en avait qu'une au bout du compte, 1 vie.

Péh sort machinalement en oubliant l'objet même de cette rencontre avec la mort : cette idée qui lui est venue de façon soudaine et inattendue qu'il y avait peut-être, dans cette église dont il ne connaissait rien, quelque mystère à éclaircir, quelque trésor à découvrir. Après tout, puisqu'il avait une heure à perdre, sans trop savoir que faire...

Chemins de lecture

Et voilà, vous avez décroché.

Je vous avais prévenu : attraper des fragments perdus n'est pas une aventure facile. Au moins, vous êtes parvenu jusqu'ici. C'est un bon début. Maintenant, à la croisée des chemins il va falloir choisir. Est-ce que vous continuez ou est-ce que vous bifurquez ?

Si vous trépignez d'impatience, pour retourner lire la suite du manuscrit disparu, voici la porte d'entrée :

Le roman du fragmeur...

Bien. L'aventure ne vous tente plus trop. Vous voulez lire tranquille un roman, pas des fragments. Je vous comprends. Alors suivez l'un des 3 autres chemins de lecture. Rappelez-vous :

Il serait plusieurs... J'ai même déjà des titres, certes provisoires, et je crains, probablement inutiles, voués à l'oubli eux aussi, avant d'avoir même pu être mémorisés. Des espérances de vie, des existences fragiles, des mondes en construction.

Ce sont 3 romans qui pourraient n'en faire qu'un seul.

Ça dépendra de vous.

Voici comment accéder aux 3 textes révélés, réinventés par la magie du numérique.

Première porte : Bien sûr, vous vous souvenez de lui. Assis devant la fenêtre. Ce gros bonhomme sur son estrade, que voyait-il ? regardant par la fenêtre. Le regard plongeant du premier étage de l'immeuble. Le regard plongeant sur la fontaine, caressant le pavé, embrassant les passants. Regardant un au-delà des choses, quelque part en mémoire...

Conon d'eau douce

Deuxième porte : Péh s'entend marcher dans l'allée du cimetière. Les graviers. Tchi... tchou... tchar... tchouf... tchouf... tcha... comme autant de bombes. Où que l'on regarde, en effet, ce ne sont que décombres, à perte de vue. Seules, dans le lointain, des silhouettes d'immeubles rappellent qu'on se trouve dans une ville...

Vous croyez ? ou le rêve de Péh

Troisième porte : Aucune importance. Il n'a jamais recours aux pastilles rouges. Seulement une idée stupide. L'envie de parler à cette personne, peut-être. Cette personne survenue dans sa vie en entrant dans le compartiment. Non fumeur. Son compartiment. Elle avait marqué une pause, en entrant dans le compartiment, probablement surprise de trouver là quelqu'un. Une personne survenue dans sa vie à elle, lui, du simple fait qu'il se trouve là...

La ballade du somnambule

Alors ?

Vous n'avez cliqué sur aucun des 3 liens ?

Vous hésitez. Le roman classique ne vous attire plus autant qu'avant. Peut-être voulez-vous tenter une voie extrêmement difficile à la poursuite du manuscrit disparu, le vrai roman du fragmeur. Peut-être avez-vous envie de prolonger le charme déroutant de votre lecture des premiers fragments retrouvés. Dans ce cas, laissez-moi vous guider de l'autre côté du livre. C'est une ascension difficile, mais je sens que vous êtes un lecteur, une lectrice qui aime suivre des chemins de lecture loin des sentiers battus pour le plaisir de l'inconnu, l'ivresse des sommets, ai-je envie de dire.

Pour goûter à l'exceptionnel, il vous suffit de passer à la page suivante de ce livre numérique. Je me charge du reste. Cependant, si vous préférez une ballade tranquille en moyenne montagne, vous pouvez encore revenir en arrière et choisir l'un des 3 autres chemins de lecture.

Alors ? Qu'est-ce que vous choisissez ? Qu'est-ce que vous décidez ?

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