La ballade du somnambule

Premier nocturne

- Excusez-moi : vous auriez des pastilles rouges ?

- Ah non...

- Ça ne fait rien, merci.

Pastille / Pas de pastille. Là, tout de suite, c'est non.

Ah non...

Aucune importance. Il n'a jamais recours aux pastilles rouges. Seulement une idée stupide. L'envie de parler à cette personne, peut-être. Cette personne survenue dans sa vie en entrant dans le compartiment. Non fumeur. Son compartiment. Elle avait marqué une pause, en entrant dans le compartiment, probablement surprise de trouver là quelqu'un. Une personne survenue dans sa vie à elle, lui, du simple fait qu'il se trouve là. Là où, pourtant, ouvrant la porte pour entrer, elle s'attend à trouver quelqu'un. Une ou plusieurs personnes, assises dans ce compartiment de voyageurs.

Mais dans ce compartiment, précisément, ne se trouvaient assis que deux voyageurs, réunis par le hasard du voyage. Lui d'abord. Elle ensuite. Cette personne, elle, survenue dans sa vie à lui. Cette personne survenue dans sa vie à lui ne peut être qu'une fille. C'est donc une fille.

Un garçon, lui.

Une fille, elle.

Et, elle parle. Un long monologue. Ils sont au bar. Avant, elle écoute cette musique de rock, dans cette salle de concert bruyante et enfumée... it's funny, how things go. Puis, elle se laisse bercer au rythme électrique de From her !... to !... eter...ni...ty. Elle est seule. Avec d'autres personnes. Maintenant, il a mis sa tête contre la sienne, elle lui dit : Il n'y a pas de plus grande histoire que la nôtre, celle de l'homme et de la femme.

Derrière la vitre du rapide, les rocs d'ébénite bleus défilaient dans un lointain orange et mauve. En cette saison, les radiations teintaient le paysage de reflets rubis. La mort lente est la saison que Joz préfère, avec ses flashs éclats bleutés. Une sorte de fin de cycle : l'Argusie prend un autre souffle; une arythmie, comme un soupir.

À la dérive.

En mort lente, il plonge. Il plonge et le coeur suit : 84 pouls psalmodie sans problème. La douce trépidation synchrone du rapide facilite la dérive. Surtout en cette saison : c'est la meilleure saison pour voyager. Il chevauche avec son faucon jusqu'à la fin du jour. Elle erre dans la nuit avec son loup jusqu'au matin. Le chevalier et la femme de la nuit. Ils guettent avec ferveur l'instant improbable de leur rencontre, lorsqu'ils se croisent au lever ou au coucher du soleil. En compagnie l'un de l'autre. A jamais séparés. Sommes-nous condamnés à vivre chacun dans un monde différent, même en étant si proches l'un de l'autre ?

Éliocanthe, déjà.

Il n'a pas vu passer le temps. Cloîtré en méditations, son esprit embrumé divaguait entre deux mémos, sautant d'un rêve à l'autre. À présent, solidement bâtie sur les contreforts du Mont Brûlé, au-delà des 82 vignobles, la cité d'Éliocanthe s'étirait en langueur de chatte endormie.

Dans la ville blanche. L'Onde Alpha. Le visage d'Anna a effacé Éliocanthe. L'Onde Alpha, une taverne du quartier des Malfrats, où l'on boit le vin lourd d'Éliocanthe au boquet. En écoutant de la musique senso ou du dream.

La musique senso s'est installée en volutes vaporeuses dans l'esprit de Joz. Il danse avec Anna. Ils dansent dans la pénombre d'un passé reconstruit en séquences improbables. Ce n'était pas là, non : Joz croit se souvenir qu'on ne dansait pas chez Pantagrolos. Ils avaient dansé ailleurs, à d'autres occasions, mais pas dans cette taverne.

La douce trépidation du rapide, qu'une courbure de l'espace temps avait transformé en un balancement langoureux, a effacé la musique senso. Joz sortit la tête un court instant de la mer des songes et replongea en avalant une gorgée de vin noir.

Le visage d'Anna. Son sourire. Ce visage, ce sourire occupent en gros plan l'écran de sa mémoire. Mais ce n'était plus le visage et le sourire d'Anna. Seulement ce dont il se souvenait à cet instant. Une image altérée qui allait se transformer en une autre image altérée. Plus tard. Lorsqu'il repenserait à Anna. Une image qui se transforme au fil du temps, sans vieillir. Une image mouvante frappée d'immortalité. Les gens eux... Mais Joz s'intéressait-il vraiment aux gens ?

Sur cette image d'Anna se greffent une marée d'instants frétillants, que le filet de la mémoire remonte en surface. De façon étonnante, surprenante, familière, ils étincellent parmi la multitude grouillante et poisseuse.

- C'était bien ?

- Très

- Tu as vu beaucoup de poissons ?

- Deux serpents de mer, quelques requins, des méduses géantes...

Non, ce n'était pas comme ça.

- Tu m'aimes ? Joz.

Comme il est étrange d'entendre son propre nom.

- Que dis-tu ? Anna.

- Tu rêves. Je te demande... oh et puis zut !

Il regarde Anna en souriant, moqueur.

Non, ce n'était pas comme ça.

- Tu m'aimes ? Joz.

- Je t'aime.

Le sourire d'Anna. En pensant "le sourire d'Anna", déjà il a disparu. Et plus il cherche à retrouver l'image, plus le sourire se réduit à un mot. Alors il ne cherche plus.

Non, c'est idiot. Ce dialogue est complètement idiot : tu m'aimes ? Joz. Je t'aime, je t'aime : il y a de quoi se flinguer. Ils ne se posaient jamais la question.

Joz était agacé à présent. Agacé de s'être laissé prendre dans le filet rafistolé du temps passé. Pourquoi m'envoyer un an en arrière ? Pourquoi pas un an en avant ?... Ce serait tout de même plus intéressant. On part en voyage, on jette l'ancre dans un souvenir heureux, et puis, invariablement, de ce passé remémoré remonte en bulles nauséeuses : la nostalgie, la tristesse, la désespérance.

Qu'est-ce que j'attends ?

C'est une petite fille en robe bleue à dentelles blanches. La petite fille en robe bleue à dentelles blanches semble écouter les conversations silencieuses, qui s'échangent au long des fils électriques. Suspendus à des centaines de points blancs répartis en 3 écrans carrés, les fils traversent 3 tableaux au sommet des poteaux. Mais elle regarde vers la lumière blafarde, au-delà de la barrière, qui l'empêche d'aller plus loin, sur le quai de la gare, vers cette lueur. Ce n'est pas ce fragile croissant de Lune, accroché au ciel nocturne au-dessus des wagons. C'est une lumière mystérieuse, dans un lointain occulté par les trains. Des trains de nuit en attente à quais, déserts, dans la ville endormie. Des trains en attente, un peu plus loin, presque déjà partis : 2 trains immobilisés par 4 lanternes rouges, 3 disques rouges d'un côté, 1 de l'autre. Une indication précise : 1-8-57. Trop tard, semblent dire la main gauche et le bras légèrement plié de la petite fille en robe bleue à dentelles blanches. Elle est seule dans la nuit.

Elle est dans cette infirmerie de l'hôpital. Juste avant, la jeune femme a brisé une vitre dans un couloir pour éloigner l'infirmière de garde. Elle a volé des médicaments. Avalés. Une pleine poignée de pilules. Bleues. Beaucoup trop. Beaucoup trop pour soigner, pour guérir. Mais c'est plus fort qu'elle : la jeune femme a recraché les pilules dans sa main. Elle relève la tête. Vers l'infirmière. Visage pitoyable. Pas facile.

Qu'est-ce que j'attends ?

Il penche la tête par-dessus la muraille. Du sommet de la tour, il voit les gens sur la place, tout en bas. Minuscules vies fragiles, on dirait qu'ils se déplacent dans toutes les directions. Les uns par ici, d'autres par là. Ils ne savent pas où aller. Ils sont perdus. Il se penche vers le vide au-dessous. Il n'y a personne. Le pavé lisse, dur, mortel : coup au coeur, il recule d'un sursaut. C'est passé.

Derrière la vitre, la nuit minérale avait soufflé la lumière électrique de la station d'Éliocanthe. Joz ne sentait plus rien, assis dans son fauteuil. Le rapide avait repris sa course aveugle à travers l'espace et le temps, silencieux, immobile, solitaire.

Cette personne assise dans le passenger box, cette fille assise là, seule avec lui, Joz, brusquement déposé sur le bord du rêve, comme on s'éveille, déposé là par une soudaine sensation d'absence, ce balancement disparu des souvenirs, de la mémoire confuse, des pensées en dérive mortelle, du rapide en fuite immobile à travers la nuit d'Argusie, cette fille, assise là, parmi d'autres voyageurs, maintenant il les voyait, elle était assise en face de lui, pas tout à fait, occuper le siège en face de lui, resté vide, aurait impliqué le franchissement d'une frontière invisible, bien que Joz admette que ce siège vide, en face de lui, ne lui étant pas réservé avec la place qu'il occupe, est disponible, disponible oui, pour vous, voulez-vous vous asseoir près de la fenêtre ? disponible sur invitation.

Lui : Vous cherchez quelqu'un ?

Elle : Je ne sais pas. Je veux seulement trouver quelqu'un.

Lui : Ah ? Qui ? Garçon, fille, homme, femme ? Homme. Et vous connaissez son nom ? Non ? Vous savez où il habite ?

Elle sourit : Je ne sais rien.

Lui : Rien, hum ? Eh bien c'est un cas difficile.

Elle : Oui.

- Monsieur ?

La réalité fugitive dans la tête de Joz, les images et les sons d'une projection à guichets fermés, s'effaça, oblitérée par le réel, celui du passenger box n° 87, un réel que n'importe quelle personne présente dans ce petit monde pouvait constater. Joz réinventa quelques instants le monde : lui ici, assis, le contrôleur debout, le passbox, le rapide...

- Oui ?

- Votre pass, s'il vous plaît.

- Mon ?... Ah oui.

Il chercha, trouva, tendit, donna... Il attendit en regardant le contrôleur faire son travail (légère inquiétude).

- Merci. (Soulagement, il reprit, rangea distraitement son titre de transport). Madame ?

Est-elle montée à Éliocanthe ? avec les autres passagers.

Il n'a pas eu le temps de se demander s'il voulait vraiment descendre à Éliocanthe. L'arrêt à la station a-t-il été si bref ? qu'il n'a pas eu, lui, le temps de prendre son bagage et descendre, tandis que cette personne, elle, montait dans le rapide, quel est sa destination ? va-t-elle jusqu'à... comme lui, comme il s'est dit que peut-être... plutôt que s'arrêter ici. Pourquoi ici plutôt qu'ailleurs ?

S'arrêter.

Comme si c'est possible de s'arrêter quelque part. Il faudrait décider de le faire. Décider de descendre quelque part. Éliocanthe, par exemple, pourquoi pas Éliocanthe ?

Trop tard.

Il n'est jamais trop tard. Trop tôt, trop tard, au bon moment, c'est comme je veux. C'est moi qui détermine le sens des choses, non ? J'aurais dû, je n'aurais pas dû, qui dit cela ? qui d'autre que moi, finalement, à toutes fins utiles, inutiles, désastreuses, désespérantes...

Bonnes ou mauvaises, les choses, échec ou réussite, bonheur ou malheur, ou indifférence, qui dit cela ? qui le pense ? qui accepte ? tel ou tel sens suggéré, proposé, imposé par quelqu'un d'autre; à supposer même que je n'aie pas le choix.

À supposer même que je n'aie pas le choix, que je n'arrive pas à décider du moment, ni du lieu, ni de la chose.

La chose que je fais ici et maintenant.

De toute façon.

Quoiqu'il arrive.

Qu'y a-t-il après Éliocanthe ?

Quatrième nocturne

Songeur.

Je sais ce que je vais faire demain et le jour suivant et l'année prochaine et l'année d'après. Je vais secouer de mes pieds la poussière de cette petite ville en ruines et je vais voir le monde. Italie, Grèce, le Parthénon, le Colisée. Puis, je reviendrai ici et j'irai au collège voir ce qu'ils savent... et ensuite je construirai des choses. Je construirai des terrains d'aviation. Je construirai des gratte-ciel de cent étages. Je construirai des ponts d'un kilomètre de long... Est-ce que je parle trop ?... Oui ! ! pourquoi tu ne l'embrasses pas au lieu de la tuer avec tes discours ?

Passbox de seconde classe n° 46. Attiré par le regard de l'ange, Joz croisa celui de la fille. Depuis où ? depuis quand ? est-elle ici. Je ne l'ai pas vu entrer. Ni s'installer. Rien entendu.

Dans le temps de cette pensée, de ce dialogue intérieur, le visage de l'ange ou de la fille diminue dans l'esprit de Joz, qui, sans la déshabiller du regard, découvre un espace un peu plus grand, tête et épaules, bras, poitrine, hanches, cuisses. Elle est assise en face de lui, charmante, très mode : col rond, combinaison moulante, bleue, taillée dans un tissu doux, soyeux, extensible, jambes à mi-mollets.

Elle le regarde encore. Son regard ne peut quitter le sien. Elle se lève, s'approche, penche son visage vers le sien. Puis Joz sent les lèvres de la fille sur les siennes. Il l'embrasse, fermant les yeux, sa main gauche tendrement pressée sur sa nuque. Il glisse la main droite entre ses cuisses et se renverse sur le lit, entraînant sa partenaire dans la chute. Le combat continue sans surprise, un corps à corps mille fois décrit, montré, exécuté.

Laissant là, sur la moquette, sa partenaire émue et nue... Joz prit son crayon et traça sur la feuille une courbe, puis une autre. Ensuite, il reposa le crayon sur la tablette. Étrange apparition.

Le dessin, à la lecture, évoquait peut-être le corps maternel de la fille assise un peu plus loin.

Aucune station depuis Éliocanthe. Ont-ils pu passer Kzrk ? sans qu'il s'en rende compte. Je suis distrait. Dans son dialogue intérieur, il avait prononcé Kzèrk. Ce qui différencie nettement cette ville de l'île de Krk, dont il aurait prononcé le nom : Keurk. Sachant que certains disent : Kerk; ou pire : Kèrk.

Sans parler de ceux qui croquent une pomme virtuelle : Crrrc !

L'envie de lui parler, de l'aborder, l'envie d'inviter cette fille à entrer dans son espace temps personnel, franchissant la frontière virtuelle le séparant, lui, de cette belle étrangère, cette fille voyageant en sa compagnie, lui-même ne voyageait-il pas en sa compagnie à elle ? vont-ils rester voisins de passbox sans même échanger un mot, une phrase, une banalité ? Bien sûr, cette fille n'est belle que dans l'expression imagée une belle fille, c'est ce que l'on attend, une belle fille, comme si une fille ne peut être que moche ou belle, un garçon beau, séduisant, riche, cette fille est belle en ce qu'elle est pour lui, tout de suite, ici, attirante, mystérieusement inconnue. Mais peut-être est-elle belle, en ce qu'elle symbolise de promesses, du simple fait que c'est une fille. Une fille pour lui, un garçon pour un autre, n'est-ce pas ? Lui-même n'est-il pas pour cette fille... cette fille apparemment indifférente à sa présence à lui, ici, tout de suite, indifférent comme on doit l'être, comme l'éducation, reçue d'expériences multiples, nous a appris à nous comporter en société : apparemment ou réellement indifférent, indifférente, en fait secrètement émue, attiré vers l'autre, en chasse ! secrètement ou discrètement ou agité par des processus complexes et contradictoires hérités, construits au cours de nombreux échecs et réussites antérieurs. On n'y pense même pas.

À écouter les autres, pourtant, il semble qu'on ne pense qu'à ça : l'autre réduit à un cul potentiel. Quéquette en quête de foufougnette pour les mâles. Chounette en quête de bistouquette pour les femelles. Appelez ça comme vous voulez, nul n'échappe à sa condition de mammifère, d'être vivant. C'est rassurant, en même temps : on est peut-être des lapins ou des lapines, mais pas de pierre. Donc pas d'église.

En ce temps-là, Joz s'était approché de la fille, qui, polie ? un peu méfiante ou réjouie ? avait levé le bout de son nez; et son visage ayant suivi le mouvement s'est illuminé d'un beau sourire (vous imaginez qu'il soit moche ? méchant ? carnassier ?), un sourire accueillant, discret, prometteur, gourmand.

Peut-être Joz croyait-il. Son assurance momentanée, affirmée dans toute son attitude, ayant décidé, s'étant levé de son siège, ayant marché jusqu'à elle, cette certitude n'infirme aucunement qu'il ne croyait pas. Qu'il ne rêvait pas. Une chose est sûre, (certaine ? réelle ? vraie ?), il a demandé, s'étant arrêté auprès d'elle le regardant, en attente de ce qui va se passer, en attente de sa parole à lui, de ce qu'il va lui dire à elle, ayant demandé, elle, sans parole : que voulez-vous ?

- S'il vous plaît, vous n'auriez pas des pastilles rouges ?

- Non. Je n'en prends jamais.

- Excusez-moi.

C'est non. Pas de chance. C'est non, avec, cependant, un sourire. Amusé ? moqueur ? inquiet ? dépité ? déçu ?

Il est retourné s'asseoir à sa place, l'ayant gratifiée d'un sourire d'excuse pour le dérangement, ou plutôt d'excuse pour le manque d'inspiration qui l'a subitement rendu idiot devant cette fille. À l'évidence, elle n'a probablement dit ni oui, ni non, se contentant de répondre à la question. Et sa question n'impliquait pas de répondre oui à tous les coups, comme n'importe quelle vraie question, n'importe quelle vraie question non-socratique laisse le choix à la personne de répondre ce qu'elle a envie. Pourtant si... elle aurait probablement dû... malheureusement, grain de sable, imprévu fatal, ironie du sort, la fille n'a pas de pastilles rouges. Une chance sur 2 ? non : beaucoup moins, voilà le fait, une chance sur 9 999 (dans un supermarché), une chance sur 23 456 (ou 77 777 ?), la plupart des gens consomment des pastilles rouges comme... comme un poisson dans l'eau (quel rapport ? quel poisson ? une baleine, un requin, une sardine, un dauphin ?), bref, l'horreur.

Joz a rencontré par hasard une fille comme lui, la fille, l'unique peut-être, la chance de sa vie, et d'un seul coup par manque d'imagination, d'audace, d'assurance, brusquement submergé peut-être par un sentiment de panique, il a reculé, fui, mais surtout lui assis à présent à sa place, l'ayant quittée, c'est toute sa démarche vers elle, aller à la rencontre, qu'il a effacée d'un coup de gomme maladroit, pire, qu'il a invalidée, récusée, niée.

Nié cette fille aussi, dans sa démarche à elle aussi, peut-être, l'ayant rencontré lui par hasard, un garçon, le garçon, l'unique peut-être, la chance de sa vie, et d'un seul coup par manque d'imagination, d'audace, d'assurance, brusquement envahie peut-être par un sentiment de panique, elle a... elle n'a pas...

A-t-elle baissé les yeux vers son livre avant ? ou après ? le sourire malheureux (c'est maintenant que Joz qualifiait ainsi son sourire à lui). Baissant les yeux avant, il a souri aux anges, aux fauteuils ? à lui-même ? il faut bien faire quelque chose quand on ne sait plus rien dire; mais faire suppose une décision, une décision irréversible, irréversible sauf miracle, intervention de l'autre, l'ex future douce et tendre; ex futur tendre et gentil; et prendre cette décision nécessite de fermer soi-même une porte pour en ouvrir une autre.

Qui a fermé la porte ? de lui ou d'elle.

Avant, c'est elle.

Après, c'est lui.

Après, c'est lui, l'imbécile. L'imbécile : non, non et non. Il s'est en partie sincèrement excusé de son intrusion à lui, dans sa vie à elle. Cette fille qui a sa propre vie indépendante de la sienne, avec amis, copains, copines, amies, mari ? enfant ? s ? amant ? s ? te ? tes ?... ??? Un grand point d'interrogation, mais de quel droit s'interroge-t-il ? lui sur sa vie à elle. On a bien le droit de s'interroger tout de même. Il ne peut cependant plus dire : ça ne dérange personne.

Ah !

De toute façon, ces questions sont complètement stupides, ridicules, sans intérêt, inefficaces. Ce que Joz se demandait à présent, peut-être, mais peut-être pas, Joz n'était peut-être qu'une marionnette, un artifice commode de simulation : et si ?... Joz aurait pu, s'il ne l'avait déjà fait, se demander non pas ce que cette fille avait, mais ce qu'elle était, ce qu'elle était prête à faire, par exemple, ou plutôt ce que lui et elle, dans certaines conditions auraient accepté ou décidé de faire ensemble. Comment auraient-ils transformé 77 minutes de ce temps suspendu en une journée particulière ?

Penser ainsi l'inclut dans l'affaire, lui permet de mieux penser le réel. Perte d'innocence, part de risque, situation autrement plus complexe et certainement pas soluble par sa simple méditation, même transcendantale à supposer.

Peut-on savoir ce qui va se passer si... si justement on ne le fait pas, si on ne risque pas un mot, un regard, une démarche. J'ai agi, elle aussi, et je me suis rassis assagi.

Mais l'ayant fait, je ne peux plus le reprendre. Chacun de notre côté, assis à notre place, nous ne sommes plus étrangers l'un à l'autre de la même façon que si je ne l'ai pas fait.

Peut-être suis-je assis là, maintenant, avec une multitude d'informations secrètes sur moi l'ayant fait et elle ayant réagi comme elle l'a fait. Attitudes, réactions, odeurs, son de la voix, sensations complexes et indéchiffrables de façon analytique.

Peut-être aurait-il suffi d'un échange de quelques molécules particulières et absentes au moment de la rencontre, pour que se déclenchât un coup de foudre, de lui, d'elle, de tous les deux.

Qui ? avait refermé la porte de la rencontre, peu importe la suite, peu importe quel genre de suite à cette rencontre se serait produite. Qui ou quoi ? Un échange de messagers ? molécules ou autres, un échange involontaire, incontrôlable, un échange secret entre une part mystérieuse d'un individu et une part mystérieuse d'un autre individu ? allez savoir.

Allez savoir si cette porte fermée ne pouvait pas à nouveau s'ouvrir, si elle n'était pas, de fait, déjà entre-ouverte, si cette porte ouverte ou fermée n'existait pas seulement dans l'esprit compliqué et confus de Joz.

Ou de quelqu'un d'autre.

Une fois de plus : tout dans la tête, corps esprit.

On ne fait que ça, croire et croire et croire,

c'est vrai que

c'est faux

c'est juste

c'est injuste

il est comme ci, elle est comme ça

on doit

il faut

c'est la loi, je vous arrête.

STOP !

C'est fini.

Infini ?

Troisième nocturne

Le rapide poursuivait le cours immobile de sa trajectoire souterraine à vive allure. Si par une nuit d'hiver rien ne permettait au voyageur de se faire une idée de la vitesse, même rapide, le rapide l'était beaucoup moins que le mouvement bouclé de la Terre autour du Soleil, en fuite galactique à travers l'Univers. Joz fixa le regard droit devant lui. Immobile dans son siège, ce n'est pas le mouvement immobile du rapide qu'il imagine. Il sent sur son visage le baiser virtuel, glacial, mortel des espaces infinis se précipitant sur lui.

Joz frissonna.

Deux images animées se sont percutées dans sa tête : deux rapides arrivant en sens inverse sur la même voie souterraine, collision, tôles froissées, structures éclatées, passagers incarcérés; et ceci : Joz, seul, assis sur son siège, catapulté à travers le vide sidéral, fonçant droit sur un astéroïde, l'astéroïde B 612, qui grossit démesurément, à chaque millionième de seconde que son horloge interne étire de façon déconcertante.

Joz détourne la tête au dernier moment, échappant à l'impact fatal, qui de ce fait ne l'est plus.

C'est alors qu'il se souvient s'être assis dans le sens inverse du mouvement du rapide, pour regarder plus agréablement le paysage par la fenêtre (vous le voyez fuir en douceur, au lieu de le prendre en pleine poire).

Voilà pourquoi.

Vous voulez savoir pourquoi ? alors voilà pourquoi Joz en réchappa : il n'était pas assis dans le bon sens, c'est-à-dire le mauvais, n'en parlons plus. N'en parlons plus car, à vrai dire (le dis-je ?), je ne sais pas dans quel sens allait, à cet instant, le tricotage Terre, Soleil, Galaxie... et je m'en fiche, au moins autant que vous ? je suppose. Oui ?

Évidemment.

La question n'est-elle pas ? mais où donc allait ce rapide ? ou plutôt : d'où viens-tu ? où vas-tu ? vieux Joz aux yeux de velours.

Musique.

Intrigué par l'odeur éphémère, qu'il avait sentie lorsqu'il avait tourné la tête vers la fenêtre, une odeur disparue qui prenait sens à cet instant, il se dit : une rose !

Cherchant la fille qui ce matin avait déclose sa robe de pourpre au soleil, cherchant la fille du regard, il constata une fois de plus qu'il n'y avait personne autour de lui. Il avait l'habitude : il n'y a jamais personne. Vous êtes toujours seul au bout du compte (Quel compte ? Qui ? compte quoi ?). Et même avant, vous êtes toujours seul. Dès le début. C'est pour ça que vous gueulez lorsque vous êtes bébé. Pas pour avoir le téton ou le biberon. Non, vous êtes seul, c'est tout. Et vous le savez. Déjà. Ce n'est pas une question de quéquette, de bistouquette, de chounette ou de foufougnette, non, fille ou garçon, vous faites cette expérience du vide sidérant, de la solitude épouvantable. Et vous gueulez.

Bien sûr !

La lumière vous rassure ? elle vous trompe la lumière, elle vous fait croire... mais vous savez bien : il fait noir.

Regardant par la fenêtre depuis un moment déjà, Joz constata qu'il ne voyait rien. Il consulta sa montre à affichage. Il faisait nuit. Au-dessus, il faisait nuit. De nouveau son regard se dirigea vers la fenêtre. Il essaya d'imaginer la nuit. La nuit souterraine était plus sombre que la nuit céleste. Au sol, s'il avait éteint l'éclairage du passbox, il aurait vu des étoiles au travers de la vitre et peut-être la lueur de la Lune.

La nuit claire.

La nuit sombre.

Mais pas la nuit noire, même quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle sur l'esprit gémissant en proie aux longs ennuis.

Intérieur nuit.

C'est alors que lui vint à l'esprit que la vitre électrique était opaque : pendant toute la durée du parcours souterrain, devenue écran, elle permettait d'afficher le paysage virtuel de son choix. Il n'afficha pas.

Plus tard.

Plus tard c'était quoi déjà ? Éliocanthe. Bon d'accord. Mais avant Éliocanthe ? Anna... l'Onde Alpha... les balades au Mont Brûlé... la rue du Chat Electrique.

Oui... peut-être.

Ensuite, l'Empire avec ses 3 époques : le Tyran Élégant, le Grand Inquisiteur, l'Effondrement. Joz sourit : Non vraiment, ça fait trop Asimov, là tu charries.

Songeur : il y aurait...

Joz voulut frapper quelque chose. Mais sur la tablette, il n'y avait qu'un petit paquet de feuilles blanches, un stylo à droite, des dessins à gauche, en tas. Pas d'ordinateur portable.

Dessiné sur la feuille devant lui, un triangle.

Septième nocturne

Derrière la vitre électrique, le rivage de la Mer de tranquillité défilait en silence limpide. Joz aimait beaucoup le contraste des couleurs, entre le rivage clair, la mer grise, le ciel bleu sombre, presque noir. Les 3 parties, séparées par 2 frontières, une ligne sinueuse au rythme des vagues déferlant sur le sable, une ligne rectiligne à l'horizon, en fait une surface grise dans des nuances de vert, mouvante agitée turbulente, les 3 parties du tableau forment l'ensemble, indissociable, qu'il interprète froid, figé, explosif, qui évoque pour lui l'esprit en sommeil. Ou plutôt une vigilance de l'esprit. Comme s'il y avait de l'esprit dans ce bleu particulier, du sommeil dans ce gris-là, et quoi ? une force ? une énergie ? une vibration ? C'est un sommeil à la façon qu'ont les chats de dormir l'oeil ouvert. Vigilance involontaire, naturelle, inévitable.

Je suis en attente de quelque chose, pensa Joz. En attente de quelque chose qui ne vient pas. Ou si elle est déjà venue, cette chose, je n'ai pas su la reconnaître.

S'il vous arrivait à vous aussi de sortir de chez Mme Kawakami à la nuit tombante, vous vous sentiriez peut-être comme obligés de marquer une halte pour regarder ce paysage de désolation.

Parce que tu crois qu'il y a quelque chose après ? Bonjour bonsoir, et si y a rien ? Si c'est rien qu'il y a, tu passes ta vie à attendre plus tard ? à attendre rien ? Jamais tu décides ? Jamais tu choisis ?

Mais si le Soleil n'est pas encore complètement couché quand vous arriverez au pied de la côte qui grimpe vers chez moi, arrêtez-vous sur le petit Pont de l'Hésitation et retournez-vous vers ce qui reste de notre ancien quartier de plaisir.

C'est idiot de dire plus tard. Plus tard, trop tard. Plus tard, c'est quoi ? Plus tard t'es mort, c'est tout. C'est aussi stupide que ça. Plus tard, trop tard.

"Un cimetière", dit Mme Kawakami.

Maintenant par exemple, tu descends où ? là.

Ouh là là, tu n'en sais rien ? Plus loin, plus tard, après, on verra bien.

Bravo ! c'est qui ? ce on.

Tu le connais ?

Dix huitième nocturne

Joz interrogeait son dessin. Il cherchait à en trouver la signification cachée, la clé. Qu'en dit-il ?

L'Arrivée du cosmonaute.

Une ligne sinueuse suggère le désert. Une immensité légèrement ondulée. Il fait nuit. La page est blanche, mais il fait nuit. Le Soleil est couché, la Lune pas encore levée. Dans le ciel, une apparition étrange semble flotter, comme le ludion entre deux eaux. C'est un lieu vide qui demande à être habité, visité par l'étrange. Qui ? demande.

Ou encore : Visite à Sypha.

Le survol, dans la nuit cosmique, du désert minéral de Sypha. Un lieu vide, inhabitable, visité par un humain; un garçon ? une fille ? Que cherche-t-il ? que cherche-t-elle ?

Ou encore : Départ improbable.

Un jour, tu partiras en laissant ta porte ouverte. Sans au revoir, ni adieu. Il n'y aura pas de retour, penses-tu. Et là, tu ne laisseras rien. Rien qu'une étendue vide, désertique, inhabitable, incompréhensible. Ils sont tous là, pourtant, sur le bord de mon rêve. Et moi : où suis-je ?

Pourtant cette chose étrange, qui semble flotter sur la gauche du dessin, ne s'en va pas : elle serait située sur la droite. Pour celui qui lit habituellement de gauche à droite, c'est une arrivée, pas un départ. En même temps, il est curieux de penser que pour celui qui lit l'arabe, c'est l'inverse qui se passe.

Et pour un chinois ? un japonais ?

Joz fit pivoter la feuille d'un côté, de l'autre.

Dixième nocturne

À présent, ils traversent peut-être le Désert de la Cité. Monde fossilisé plongé dans la nuit, carcasses métalliques difformes enlisées dans une boue verdâtre, édifices en ruines que la brume absorbe, une mer de détritus figée. Dans ce monde glauque, une vie souterraine subsiste, ombre de la cité disparue. Hommes et bêtes se traquent, s'évitent, s'entre-tuent. Ils luttent pour leur survie dans le pays des morts.

Vous allez me dire pourquoi... Répondez !

Le Tueur ricane, hausse à peine les épaules.

Laissez les gens souffrir si c'est leur volonté. Laissez-les souffrir le temps qu'ils veulent souffrir... De toute manière, cela passera : quelques années ne comptent guère, ils auront toute l'éternité pour ne plus souffrir. Laissez-les mourir d'eux-mêmes, bientôt il ne sera plus question de rien. Tout s'éteindra, tout finira de soi-même. Ne précipitez pas les événements : c'est inutile.

Ricanement du Tueur.

Joz se parlait sans image. Depuis quelques instants, son monologue intérieur avait effacé les images dans sa tête.

Mais vous vous mettez dans une situation absurde : si vous croyez être un bienfaiteur de l'humanité en la détruisant, vous vous trompez, c'est idiot !... Vous ne craignez pas le ridicule ? Hein ? Répondez à cela !

Ricanement du Tueur.

Joz réalisa qu'il se parlait à lui-même. Il se parlait sans image. Assis dans l'un des passboxes du rapide à destination d'Éliocanthe, il vit à nouveau le paysage, un paysage printanier de l'autre côté de la vitre électrique. Aucune menace. Aucune agitation cachée. Ni monde minéral, ni société déchue.

À présent, ils longeaient une rivière. Au loin, déjà la ville se profilait sur des rivages enchanteurs. De charmants petits nuages blancs flottaient en insouciance de ciel bleu. Beau temps, ciel clair.

Bientôt, il y aurait les rocs d'ébénite bleu, que Joz attendait, que Joz espérait, comme s'ils n'allaient plus se produire. Il aimait beaucoup ce passage juste avant Éliocanthe, ces rocs d'ébénite bleus qui lui faisaient battre le coeur. Chaque fois qu'il revenait. Il aurait voulu pouvoir passer et repasser au même endroit, plusieurs fois de suite. Comme on aime écouter à plusieurs reprises certains passages d'un morceau.

Une curieuse rengaine cherche à faire sa place dans son esprit : par évolutions successives, une musique n'arrive pas encore à correspondre au rythme lancinant 1-2, 3-4... 5-6, 7-8, 9-10... Des fragments un peu faux, qu'il ne peut ni reconnaître, ni raccorder.

Joz retrouvait toujours l'Argusie avec une émotion singulière. Comme un souvenir particulier, resurgi de la mémoire où il était enfoui depuis si longtemps. Une émotion nouvelle et familière pourtant. De façon mystérieuse, il se reconnaissait là.

Day - long, day - long...

Pour Joz, l'Argusie était particulièrement belle en mort lente. Le soir, les rocs s'animent de reflets rubis, qui miroitent dans une symphonie d'oranges et de rouges. En fin de naufrage, le bleu sombre du ciel. C'est un plaisir aigu que déguster ce fruit-là, comme si penser et boire et manger... comme si on avait tout à coup l'intelligence de quelque chose. Et cette chose vous échappe. Et vous submerge. Et vous brasse. Et vous suffoquez de plaisir inouï.

Sur la banquise ? Exquise friandise. Chocolats glacés !...

- Joz tu es fou !

Il se redressa dans son fauteuil : Attention, tu frôles la catastrophe.

Joz décèle une légère crispation dans le flot de ses pensées vagabondes. Modifiant la position du fauteuil à pulsations qu'il régla sur 49, il s'allongea un peu plus.

Je devrais prendre une pastille rouge.

Dè - long dè - long dè - long... dè - long... La musique lancinante a trouvé son chemin dans sa tête, sur un tempo plus soutenu. Une musique recomposée à partir de quelques fragments dispersés, qui viennent de ressusciter l'ombre chinoise d'un bouffon joufflu poursuivi dans les égouts de la Vienne d'après guerre. Mais déjà les accords de cithare, parasités par une autre mélodie qu'il n'arrive pas encore à isoler, à séparer de la rengaine, sombrent, englués.

Sur la feuille de papier placée devant lui sur la tablette, étaient dessinés trois points dans un cercle.

Joz remua dans son fauteuil. La musique sombre ! Il déglutit, pencha sa tête en avant sur son bras droit pour modifier l'inclinaison du dossier à 57-58.

Mon mépris des hommes m'a rejeté de leur communauté. Je vis dans un univers de fantômes, prisonnier de mon imagination.

Pourtant tu ne veux pas mourir !

Si, je le veux.

Joz se redressa d'un coup et leva les yeux au ciel.

Qu'est-ce que tu attends ?

Joz baissa les yeux sur la tablette placée devant lui. Sur la feuille de papier étaient dessinés trois points dans un cercle : 3 sujets de méditation à éviter absolument ! Joz glisse rapidement sur les 3 points sans chercher à approfondir l'intuition qu'il a eue de ces pensées prohibées. Il retrouve aussitôt le fil de sa dérive, ne laissant plus de place à la préoccupation, à l'inquiétude, à l'angoisse qui immanquablement l'entraîne dans le bourbier de ses pensées néfastes et finalement fatales. Néfastes et fatales, ça suffit.

À présent, ses rêveries coulent en douceur et sans heurt, toujours d'autres et d'autres songes, jamais les mêmes, toujours différents. Un feu se consume en lui, à la source peut-être de son monde à lui, ses mondes, à l'infini.

C'est alors qu'il voit.

Ce n'est pas Héra, la déesse du mariage, qui frappa Tirésias de cécité pour avoir soutenu Zeus et dévoilé que, de l'homme ou de la femme, c'est elle qui éprouve le plus de plaisir à faire l'amour, en s'appropriant 90% de la jouissance du couple.

Ce n'est pas Tirésias non plus, qui devint devin d'avoir perdu la vue dans cette affaire et vécu pendant 7 générations.

Seulement un petit signal formé de 4 signes : 1 cercle et 3 points. Ce que voit Joz, d'abord un objet : 3 points dans un cercle. Son esprit n'ayant pas dissocié les 3 points rapprochés, il les comprend triangle. À la réflexion, ce qu'il voit maintenant, ce qu'il comprend et interprète comme un signal, est un message complexe, constitué de plusieurs compréhensions simultanées : 1 objet formé de 2 figures, le cercle et le triangle symbolisé par les 3 points, 4 signes, et, au-delà des apparences, 5 choses, le cercle, les trois points, le triangle. L'objet, ainsi inventé dans son esprit, atteint une complexité de niveau 6.

Et là, Joz a stoppé l'idée au bord de l'intuition. Aller au-delà de cette limite invisible, c'est tenter de ressentir les ondes électromagnétiques autour de soi, c'est tenter de voir les forces qui font se mouvoir les choses, c'est tenter d'entendre le chant de l'énergie au sein de la matière, c'est... c'est... refaire le monde.

Joz décroche sur le chiffre 7, comme un grimpeur lâche soudainement sa prise, sur laquelle il a crispé, jusqu'à cet instant, toute son énergie à vaincre l'obstacle. Il ne passe pas, il tombe. Il se détend, plonge, vole... car il y a la corde.

En toute confiance, Joz décroche et se laisse tomber en songes.

Tout irait bien. Il ferait nuit avant Éliocanthe.

Une fois de plus, il a déjoué le piège mortel.

Cinquième nocturne

Joz ne peut répondre à cette question : qu'est-ce qui fait la différence ?

Je suis comme tout le monde. J'ai obtenu mon diplôme de bon citoyen comme tout le monde. Qu'est-ce qui fait la différence ? Je suis marginal dans le regard des autres. Pourquoi ? L'école fabriquerait-elle aussi des marginaux ? D'ailleurs je ne suis pas marginal, je ne suis pas en bordure, entre parenthèses, je suis Dehors ! Hors jeu ! Hors champ, de l'autre côté de la rivière... Je vous vois, vous savez, je vous vois très bien. Vous jouez à des jeux qui me semblent si ridicules, si dérisoires, si lointains surtout. Je vous vois, moi.

Alors, c'est quoi la différence ? la différence entre vous et moi. Toi, et toi, et toi, oui, chacun, vous êtes bien différent de l'autre, vous êtes tout bien différent les uns des autres.

Alors, entre vous et moi, qu'est-ce qui fait la différence ?

Mais c'est qui ? ce toi, ce vous, Joz. Il ne m'entend pas. Joz ? Rien à faire. Il fait semblant de s'adresser à l'un ou l'une d'entre vous, il fait semblant de singulariser, en fait ce toi, ce vous n'existent pas. Juste une idée, un concept facile, une généralisation. Je crois que Joz est perdu dans un nuage d'abstraction pure, il platonifie, il se mélange les pinceaux avec les mots, il ferait mieux de jeter la question à la poubelle. Et descendre la rivière, wade in the water, se jeter à l'eau, nager, flotter, ramer, barrer. Ne vous laissez pas mener en bateau par sa ventriloquie socratique. Cette vieille dame du Cap me disait l'autre jour : "C'est un enseignant. C'est pour cela qu'il parle si bien. Ce qu'il me fait, il s'y est entraîné en classe. C'est l'astuce qui permet de faire sortir ses propres réponses de la bouche d'un enfant." Elle ajoutait : "Quand on parle sous la contrainte, on dit rarement la vérité."

Le problème c'est la question, n'est-ce pas ? Qui a créé le monde ? Et après ? Qu'est-ce que l'être ? ou encore : mais nom de Dieu qu'est-ce que je fous ici ? 3 questions en une, sacré raccourci.

- Tu rêves, Joz.

- Tout le monde rêve, Anna.

Rire de cristal. Éclat d'insouciante joie de vivre. Moqueuse, affectueuse, amoureuse.

- Pas comme toi, Joz.

- Comment ? alors.

- Mais je ne sais pas.

Douzième nocturne

Hors du chemin. Anna entraîne Joz, en riant, hors du chemin. Elle se laisse tomber sous l'olivier. Il s'assoit à côté d'elle, allongée. Le chemin descend entre les oliviers et se perd dans les vignes en contrebas. Au loin, la mer brille sous l'ardeur du soleil.

- Viens.

Joz s'allonge à côté d'Anna, se penche sur elle, l'embrasse.

Anna caresse Joz.

Il glisse la main sous sa jupe.

- Je t'aime, Anna.

Joz ouvrit les yeux. Il était seul.

Sur la tablette, un paquet de feuilles blanches et ses crayons.

Treizième nocturne

Joz essaie de déshabiller Anna. Mais il s'empêtre dans ses pensées. Les images fugitives se bousculent en désordre sur un maillot, un slip, un pantalon... pas comme ça Joz ! Sa tentative de prolonger le rêve ne donne rien et il renonce très vite, ne se sentant pas dans l'état d'esprit favorable, relâché, cette humeur vagabonde des rêves-rêveries, qui, appuyés sur la langueur, sur la longueur de temps, sur l'indolence, la complaisance, vont aux extrêmes, aux châteaux les plus élevés, les plus magiques.

Il lui semble pourtant qu'il lui est arrivé d'imaginer une suite à un rêve. De continuer le rêve en lui impulsant des directions. Plus probablement, il a dû passer d'un rêve à l'autre. Changement d'ambiance.

Rêve éveillé : c'est l'humeur joueuse qui compte... Jeux à chacun selon son envie, sa vraie envie, et se transformant à mesure qu'elle met au jour de nouvelles envies, envies sorties de l'inépuisable désir de transformation.

On croit se réveiller, naviguer entre deux eaux, façons d'endormi façons d'éveillé, mi chaud, mi froid, en fait on ne maîtrise rien du tout. Comment savoir si entre deux on a dormi quelques secondes ? quelques minutes ? une heure ou deux ?

Il y a des rêves qui durent, ils ont la vie dure.

Comment savoir ?

pendant combien d'années ?

on s'est endormi,

avec ces rêves-là.

En l'absence de Joz (où était-il ? dans quel espace temps personnel, quelle réalité ?), les derniers voyageurs avaient déserté le passbox. Au moment où il a pris conscience de ce plaisir, être son propre réalisateur, ce plaisir a cessé avec la rêverie. D'un seul coup. Une fois de plus il constate qu'il ne peut pas prolonger, ni orienter à son gré le glissement des images, ni arrêter son esprit sur l'une d'elles. Il peut seulement choisir l'album de photos, dont, lui semble-t-il, quelqu'un d'autre tournerait les pages à sa façon; quelqu'un d'autre, qui ça ? il n'y a personne d'autre que moi ici, dans ce rêve-là.

Pour les sons, c'est pire encore, ils lui échappent complètement. Au mieux, les sons complètent les images, dialoguent avec elles; la plupart du temps, les sons jouent les intermittents du spectacle, batifolent à leur aise, vivent une vie de longue absence, avec retour inattendu.

Joz n'est-il qu'un son parmi d'autres en ce monde ? Un monde cacophonique ou symphonique ? cacophonique ou symphonique, le seul probablement. Le seul pour Joz assurément, le temps d'un soupir. Mais que pense vraiment Joz ? dans le tumulte de ses pensées nébuleuses, dans la nébuleuse de ses pensées confuses. Où finit le monde, celui des autres ? Où commence le monde, celui de Joz ? Où se situe la frontière entre son monde à lui, sa solitude, et l'étranger, celle de l'autre ? L'un comme l'autre ne lui demeurent-ils pas incompréhensibles ? Alors les problèmes de frontière, vous pensez... on franchit; sans s'en rendre compte; et à qui ? à qui devrait-il ? en rendre compte ? on franchit, on piétine, on bouscule, on écrase.

Bonbons, caramels, esquimaux, chocolats...

Rêve ou réel, peut-être n'y a-t-il que du rêve. Et c'est moi qui suis du bon côté. Du côté des chocolats glacés. Tout seul du bon côté, la belle affaire. Mais c'est qu'ils n'ont aucune envie de venir par ici...

Bon : qui ? dit quoi ? ici ?

Je m'appelle Joz. Je vais à Éliocanthe. Peut-être.

Mais peut-être pas. Quelle importance ? De toute façon, il y aura une histoire. Et on les aime les histoires : ça nous rappelle quelque chose. Une chose avec un début, une fin et plein d'autres choses. Qui se répètent. Qui se contredisent. Qui s'excluent. Une drôle d'histoire qui ne se renouvellera pas. Et ce n'est peut-être pas drôle du tout.

Le programme, mesdames et messieurs demandez le programme.

Tu gagnes le gros lot et tu claques tout ton fric : 87 malles remplies de victuailles arrivent de France. Tu prépares un festin pour les gens du village. Ces gens qui t'ont accueillie en terre d'exil. Pourquoi ? Pourquoi tu fais ça Babette ? As-tu autant besoin de restaurer ton image ? Pour exister vraiment, as-tu besoin d'être perçue par eux, telle que tu es à tes propres yeux ? Non pas boniche, mais cuisinière professionnelle, restauratrice de talent : grand chef, sommelier, maître d'hôtel, une dernière fois.

Le programme, mesdames et messieurs...

Le travailleur fatigué a besoin de repos. C'est vrai, ça, il faut laisser dormir les braves gens. Ceux qui font des choses utiles pour la société. Les gens flexibles qui travaillent pour deux et gagnent (gagnent ?) quoi ? c'est quoi qu'il faut pour vivre ? Mais rien ! on vit c'est tout. Même sous les balles des snippers, on vit. On vit avec que dalle, on vit avec le RMI, on vit avec le SMIG. On vit, c'est tout. On travaille, on glande, on trafique, on massacre, on baise, on s'amuse, on crève. C'est après qu'on ne fait plus rien. Peut-être. Espérons. Aucune importance, s'il y a quelque chose qui nous échappe, que l'on ne pourra pas changer, modifier, bouleverser, c'est bien ça : après.

Après la vie.

De... mandez-l'programme.

C'est bien... ça !

Et moi ? et toi ? Si je change sans arrêt, si tu te transformes sans cesse, qu'est-ce que ça veut dire MOI ? TOI ? la personnalité profonde ? l'être authentique ?

Mesdames et messieurs, désolé, pas de programme ! Un programme qui change à chaque instant, autant dire : pas de programme. Un être humain, à l'intérieur de lui-même, est tout sauf un ensemble, tout sauf quelque chose d'homogène; toute sorte de n'importe quoi saute en lui, et il est une personne pendant une minute, et une autre la minute suivante.

Avant les 12 coups de minuit, enfants, adultes, avons-nous à découvrir ce que nous sommes vraiment ?

Est-ce possible ?

Dois-je comprendre pourquoi je vis ici ? d'où je viens ? et où je vais ? ce qui m'attend après ?

Comprendre quel est mon destin ? ou l'inventer, le modifier à chaque instant ? ou m'asseoir dessus, c'est quoi ce destin, ce coussin, ce déclin ?

Ainsi parlait ce vertige d'abstraction pure, paradoxes de la pensée prise dans le piège des généralisations abusives.

Alors je pense à mon passé. Je me souviens des jours anciens et je pleure ma vie enfuie, envolée, gâchée, gaspillée, perdue.

Ah ! inutiles regrets...

Dix septième nocturne

Joz se sent l'esprit libre.

Il a retrouvé une sorte d'aisance. Chaque dessin lui prend peu de temps, quelques lignes, quelques mouvements de la main. Aussitôt achevé, le dessin était retourné sur le précédent, en une petite pile sur la gauche. Nouvelle feuille blanche prélevée du paquet à droite. Nouveau dessin, la main s'envole, caresse, griffe, frappe, s'arrête, bondit, s'enfuit, laissant sa trace sinueuse sur la feuille.

Et puis, soudain, tout cessa, la série était achevée. Pourquoi ? Comment ? Elle est achevée, c'est tout. Voilà ce que Joz constate.

Pourtant, d'une série à l'autre, il pouvait s'écouler le temps d'une année ou plus, une éternité. J'ai oublié de dessiner. J'ai oublié que je savais, que je pouvais, que...

Je suis lent.

Il me faut tant de temps pour ne rien faire. Pas grand-chose. Si peu. Dérisoire. Je suis dérisoire. Cette pensée l'amusait. En fait, il aimait sa lenteur. Pour un peu, il en aurait ronronné d'aise, de satisfaction. On s'étire ? Je me dilue dans ma propre brume.

J'entasse. Un grenier. Parfois quelque chose sort de l'ombre. Inattendu. Oublié.

Je déplace.

Je range.

Je mélange.

Un jour, j'écrirai cela.

Mon personnage dira : Où suis-je ? J'ai dû me perdre quelque part. C'est étrange : ces lieux ne me sont pas inconnus, pourtant je ne sais pas où je suis. Rien ne m'étonne vraiment ici. Tout semble si familier. Si étranger aussi.

Me renseigner ? mais auprès de qui ?

Dix neuvième nocturne

A quoi bon réveiller les morts ? La vie est un champ de bataille. Un soleil noir sombre dans la mer d'ennui d'un jour sans fin. Il suffit d'un souffle du vent pour détacher la feuille morte qui tourbillonne et disparaît parmi les autres sur le sol. Abîme du souvenir. Puits de l'angoisse.

A quoi bon rêver la réalité ? La vie est un champ d'expériences. Je rêve, oui, mais ne meurs pas ! je façonne du rêve qui brille sa lumière de joie dans la nuit. Je rêve un songe, le dernier peut-être en ce qui me concerne, qui suis-je donc ? et qui me dira l'heure ? songe d'eau des fontaines qui bruit en plein midi sur la place du village, où était-ce ? dans l'oreille du voyageur qui sommeille à l'ombre de la vigne, devant la maison trop blanche de lumière et qui retient la nuit du jour, il suffit de passer le seuil...

Je distille du rêve et souris à l'enfant qui s'enfuit en courant. Un garçon, une fille, disparaissent dans la vie; sur le lieu même de leurs jeux quelqu'un s'approche, un garçon ? une fille ? qui dit : où suis-je donc ? et pour quoi faire ? autrefois, comment était-ce ?

Ou encore : Où suis-je à présent ? demande brusquement le voyageur en se réveillant d'un mauvais rêve, j'ai manqué ma destination peut-être.

Après, c'est horrible... l'un ferme les yeux, épouvante, l'autre regarde, paupières mi-closes, dans la chaleur du jour et pense : quel silence !... à cette heure où l'on crie.

Ils ont déserté même l'arbre à palabres et les champs sont vides. Quelle torpeur !... il n'y aura donc personne à rire sur la place et dérouler son rêve d'herbe folle et de chemins sauvages. Personne à rire au milieu des pierres tombales et des fleurs fanées. Et maintenant que fais-je ? des cendres. Ce n'est pas le jour des morts : qui va pleurer ? l'enfant disparu. Allez, ferme les yeux sur ton mal profond qui s'exaspère. Les démons se disputent les miettes de ton rêve et tu trembles ou tu cries ou tu passes en souriant.

Quelle belle aube sur Éliocanthe !

Des lueurs de feu se profilent à l'horizon, jour nouveau sur le sommeil des autres; qu'adviendra-t-il ?

Celui qui rêve a les yeux grands ouverts.

Mais qui s'est levé de bonne heure ? pour voir le monstre.

Où s'en est allé ? celui qui vint à l'aube.

Et l'on crie ce que l'on ne sait plus dire, et chuchoter, et murmurer. Marchandises à vendre à l'étal des marchés, où sont-ils donc ? À trop hurler le camelot reste sans voix.

Et l'on crie sa haine de l'autre, on hurle, on s'exaspère.

Et l'on crie, hurle et ventre à terre on agonise, on carbonise. Ceux qui le peuvent remplissent les chemins de souffrance et d'errance. Heureux les morts : c'est fini pour eux.

Des pas sur le sable que la mer efface : qui ? fût là, avant le jour, à écouter la mer et regarder le ciel. Étoiles. Qui ? fût là, s'en est allé vers d'autres rives désertes.

Mais ce fou qui jongle avec la lumière étincelle et sème, dans le vent du soir, des étoiles de bonheur. Les enfants hurlent de joie et se bousculent. Ils ont crevé les yeux du chat et se battent pour un rayon de lune et s'enfuient, se dispersent, se rassemblent. Un peu plus loin ils se cachent : ils ont peur et voudraient fuir. Mais ils ne peuvent plus bouger, ceux-là même si turbulents tout à l'heure. Où iraient-ils ? au milieu de la nuit.

- Et si on jouait au loup ? suggère le plus jeune.

- Chuttt...

L'un tremble et l'autre pleure. Qui du frère ou de la soeur ? Ils sont là sur le sable et la mer chante un tourbillon d'écume et d'algues dans les rochers.

Anna, tu es belle en robe longue à contempler la mer. Viens, prenons ce chemin de pierres qui monte la colline, parmi les chênes et les genévriers. Au-delà de la Ruine, les Sables, les Roches, la Forêt, le Bois du Pendu, la Bergerie.

Tu disais : nous pourrions descendre la Combe en direction des Pins Noirs. Ensuite, nous contournerons Trois Prés.

Tu disais : j'aime ce chemin qui s'en va dans la chaleur du jour et l'odeur de thym.

Il n'y a rien que ce bruit de mer. Rumeur. Que cherches-tu ? parmi les algues et les débris. Il n'y a rien, tu le sais bien.

Il n'y a rien.

Que toi

qui fuis

ta vie.

Entendre encore cette musique lancinante, enivrante, bienfaisante, la garce : c'est qu'on aime souffrir ! c'est qu'on aime ça, la souffrance, le malheur et la désespérance.

Marcher vers la mort comme on part en voyage. Et puis, éviter la jetée. Sortir de la ville. Se perdre dans les dunes. Penser qu'on ne s'arrêtera jamais de marcher. Qu'on pourrait disparaître en marchant, les yeux ouverts. Constater qu'on est toujours là. Que rien n'a changé.

La mort n'existe pas. C'est la vie, bien sûr. Penser en marchant sur les chemins déserts, c'est la vie. Marcher en rêvant à la vie, à la mort, l'amour... c'est la vie, n'est-ce pas ?

Encore la vie.

La vie n'est-elle qu'un château de sable menacé par la mer ? Tes pas sur le sable effacés par la vague ?

La vie, c'est descendre. C'est décider qu'on s'arrête, la vie, qu'on s'arrête, ici, maintenant, sans raison, sans savoir où l'on est, sans deviner où l'on va, quelle importance ?

La vie c'est comme on veut, n'est-ce pas ?

Se réveiller.

Ouvrir les yeux.

Respirer.

Écouter.

C'est tout simple la vie, vous ne croyez pas ?

S'arrêter. Décider qu'on s'arrête. Qu'on reste là, avec son rêve comme un bagage. Décider qu'on va changer. Et le faire !

Je descendrai à Éliocanthe.

Pour quoi faire ?

Aucune importance.

S'il n'y a rien d'autre que la vie

que ma vie

que ta vie

si c'est ça qu'il y a

la vie

s'il suffit de descendre pour le savoir

ou le croire, quelle importance ?

et bien descendons, n'est-ce pas ?

descendons

descendons du Ciel sur la Terre

et restons-y

sur la Terre qui est quelquefois si jolie

avec les jolies filles et avec les vieux cons,

descendons sur la Terre

puisque c'est là que ça se passe.

La vie.

Momentanément.

Simple supposition.

Quatorzième nocturne

Je suis un voyageur.

Je suis un voyageur définitif.

Ocres de la terre et bleu du ciel. Ce contraste particulier du ciel et de la terre. Poussière.

Désert.

Où était-ce ? Un paysage familier pourtant.

Joz frissonna.

La piste, profondément marquée dans le sable, cahote au-delà du pare-brise. Le moteur hurle, s'étouffe de rage, souffle en rafales de Vents dans la fournaise. Tenter de maintenir à flot le véhicule. Ne pas s'arrêter. Rouler, forcer, passer. Et suivre la piste, suivre la direction générale quand les pistes se séparent, s'entrecroisent, se multiplient.

Lent balancement hypnotique sur les vagues de chaleur du sable orange. Là nous allions, de houle en houle, sur les degrés de l'Ouest.

Plus tard, les 4 roues motrices semblent accrocher un sable plus ferme, on remonte, le véhicule prend de la vitesse peu à peu, le moteur s'apaise. On sort de la mer, rivage, sol dur, on roule. La tension s'évanouit d'un seul coup, on roule.

Plus tard, il fait si calme et puis si tiède, il fait si continuel aussi, qu'il est étrange d'être là : on file à vive allure sur un sol de pierres, une étendue plate, dure, monotone. Tout est devenu si simple, si facile. Il semble qu'on a gagné quelque chose, Éloges, dans cette attention au monde, que l'on a projetée sur les quelques mètres en avant du moteur, pendant des heures, pour continuer, pour passer, pour vaincre l'obstacle invisible, l'ensablement, la mouvance des sables. On a tellement lutté. C'est loin derrière. On a franchi la frontière d'un nouveau monde, la vallée, restricted aera, always obscured by clouds. C'est le paradis, n'est-ce pas ? magnifique terrifiant désiré aimé. Il faudrait se réveiller pour constater qu'il n'y a rien, au bout du compte, rien de plus que le sol aride d'un reg, une terre morte parsemée de pierres, une vie prudente, terrifiée, cachée, occulte. La vie en milieu hostile, insolite, précieuse, invisiblement omniprésente.

Et ce fut au couchant, dans les premiers frissons du soir...

Ils avaient suivi la piste, pourtant; d'un seul coup : plus rien ! Ils progressaient sur un sol de plus en plus dur, suivant des traces de plus en plus évanescentes. Et puis, plus rien ! Ils sont descendus du véhicule : plus rien, ni devant, ni derrière. Comme si les traces venaient de disparaître à l'instant.

Ils avaient suivi depuis longtemps déjà des traces qui n'existaient que dans leur tête. Amers.

L'eau.

C'est le mot qui éclate en silence dans leur tête.

On boit une gorgée, par provocation, pour apaiser l'angoisse. Cette bête qui vous saute à la gorge, sans que vous l'ayez vue bondir. Salopard, va.

Demi-tour.

Jusqu'à la dernière balise.

Le trajet s'allonge démesurément. Rien. Plus de balise. À perte de vue, le désert de pierres. Aucune trace. Cette fois, sûr, on est de l'autre côté. Hors jeu. Sûr, on n'a plus envie de jouer. On ne dit plus : c'est vrai que... on ne dit plus rien.

On ne dit plus rien, c'est seulement dans la tête.

Le Soleil s'est couché et le désert a pris des teintes à vous faire croire que vous allez faire de beaux rêves. Des rêves d'herbe verte et de chemins dans les collines.

Il fait tiède. Le désert refroidit.

Nous ne disons plus rien.

Il fait tiède et nous marchons. Sur la dune, le vent crisse le sable en douces caresses. La mer a découvert, en se retirant, une bande de sable dur où il fait bon marcher. Il faudrait raisonnablement songer à rentrer, mais nous marchons toujours. Plus loin. Tu ne dis rien. J'écoute les vagues mourir sur le sable.

Il fera nuit bientôt. Tu as dit : il ne faudrait jamais revenir.

La nuit venue, nous nous sommes étendus sur le sable. Le Navire prend l'eau. Tu dis : les ciels du Sud sont les plus beaux. Étranger... nous diras-tu quel est ton mal ?

Le froid nous a surpris, frissonnants.

La bougie achève de se consumer, reflets mouvants sur les verres. La musique a cessé depuis longtemps. La nuit respire tendrement par la fenêtre ouverte.

Je partirai à l'aube.

Un bateau, dont la voile a si longtemps longé nos côtes... Un radeau. Il y avait quelque chose de solennel à glisser sur le grand fleuve silencieux, couchés sur le dos, en regardant les étoiles. Mississippi. Rien ne nous est arrivé, cette nuit-là, ni celle d'après.

Des enfants courent et se dispersent sur la place en criant.

Jim, où irai-je ?

Tu refermes le livre. La ballade du somnambule.

J'ai rêvé, comment était-ce ?

Tu fermes les yeux en écoutant l'eau des fontaines.

Il neige sur la ville.

Que faire ?

La nuit tombe, elle tombe toujours. Et l'heure est au frisson.

Marcher sur les chemins, il faut choisir. Plus tard.

Ils disent quelque chose et s'en vont. C'est entre eux qu'ils ont parlé; où étais-je donc ? à cet instant.

Silence. Une ombre passe qui fait trembler la flamme.

Tu parlais. Je me souviens de cela aussi. Tous ces livres fermés.

Je reviendrai demain. Les arbres sont en fleurs. Une maison de pierres au bout du chemin. Tu souris, il faut rester.

Il faut, c'est la mort.

Rester ? rester où ? comment rester ?

Rester vivant, c'est changer sans cesse.

C'est aller nulle part sans jamais rester à la même place.

Qu'est-ce que vous faites ? vous.

Vingtième nocturne

Une ombre, un garçon ? une fille ? s'éloigne avec son mal.

Ivre de douleur et d'ennui, l'ombre s'éloigne en titubant, sous les cris de l'oiseau qui glisse vers la mer. L'oiseau passe au ras des flots, devant le disque rouge d'un soleil d'hiver.

Une ombre livide disparaît avant la fin du jour.

Sombre dans la nuit d'hiver le rêve d'un enfant mort.

Douce trépidation du rapide, berceuse. Il suffit de fermer les paupières et céder au sommeil. Se laisser fondre avec délices dans cette torpeur qui en vous s'insinue. Ne plus lutter contre cette fièvre qui floue les choses et fait dire : je vis dans un rêve sans fin.

Fauteuil vide.

Quelqu'un s'en est allé avec son rêve.

La mer pousse du sable sur le bord du rivage, se retire, revient. L'eau s'étire sur la rive, dépasse la limite, redescend, remonte, redescend. Mouvement incessant des vagues.

L'eau clapote dans le port. Un bateau s'éloigne avec son vol de mouettes qui crient.

Au travers de mes paupières mi-closes, je vois ceci :

Mille piqûres sur le dos de la mer. Un ciel d'acier brisé sur le dos de la mer en mille éclats qui scintillent. Deux ombres courent sur le sable. Elles se rapprochent et dansent dans la lumière. Deux corps s'enlacent et tombent en riant sur sable.

Sable chaud du désir amoureux.

Ton visage soudain plus grave. Et ce goût de sel sur tes lèvres. Ton corps contre le mien, caresses, formes arrondies, douceur de la peau. Tes mains sur mon corps, et ce goût de fièvre sur tes lèvres, baisers.

Caresses, étreinte, le souffle court, sueur, étrange danse de l'amour. Marée du plaisir qui nous submerge, et se retire. Sourires.

Nos deux corps rejetés par la mer, sur le sable du souvenir. Qui nous tient ? assemblés là.

Souffle du vent chaud de terre. Il faut partir avant l'orage. Et le soir tombe.

Deux ombres s'évanouissent dans la nuit. La mer efface les châteaux de sable de leur jeu.

La nuit tombe et le rideau se lève sur un théâtre d'ombres. Les enfants regardent en rêvant. Ils rient, l'un crie, un autre pleure. Ils attendent le coeur rempli de crainte. Magie du spectacle. Deux ombres désarticulées s'agitent prisonnières de l'espace de lumière.

- C'est beau, dit un enfant.

- Oh ! Minou... s'exclame un enfant un peu plus jeune.

- Pourquoi il est parti ? demande un autre encore.

Silence. Les garçons et les filles ont déserté le théâtre. Le spectacle et fini, ils sont partis jouer ailleurs. À autre chose.

- Tu vois bien : ce sont des marionnettes.

- C'est pas vrai, c'est pas vrai ! a protesté le plus jeune.

Miaou... une ombre passe et se caresse contre un rayon de lune. Elle s'étire, s'assoit sur le bord du théâtre, et songe.

- C'est Minou !... c'est Minou ! rêve le plus jeune.

Est-ce une fille ? un garçon ?

Taire cette litanie intérieure. Chasser les brumes et renouer avec le monde. Se laisser pousser par la vague et échouer sur le rivage. Savoir qu'on est là et qu'on va ouvrir les yeux.

Refuser de bouger.

Parfaitement immobile.

Goûter ce calme, cette paix du soir, et s'y noyer.

Chouette, une lectrice