La lanterne messianique d'Uqbar

La lanterne messianique a été composée dans sa première version au cours des années 1951, 1953, 1959, 1969. En réalité, le texte original, qui date de juillet 1865, a été perdu jusqu'en 1917. Cette curieuse pièce de théâtre, qui n'a été achevée qu'en 1980, attend toujours d'être publiée, montée, répétée et jouée.

Ni l'époque, ni le lieu, ni les rôles, ni les décors n'ont été précisés, sauf peut-être dans la version primitive de 1865.

Mich : Certains, ce sont encore les histoires qu'ils préfèrent, des histoires extraordinaires qu'ils se content et vivent à mesure.

Véri : Comprendrez-vous enfin ? Ils ont imaginé, lui pour elle, elle pour lui, une fiction qui a la consistance même du réel, et ils vivent désormais en parfait accord, réconciliés dans cette idée... Cette réalité-là, aucun document ne pourra la détruire : ils la respirent, ils la voient, ils la sentent, ils la touchent !

Nocé : Je sens, comme ça, que votre tolérance excessive, votre généreuse indulgence... en réalité, croyez-moi, c'est de la faiblesse... de l'aveuglement...

Mich : Ce n'est pas par ruse, précaution, qu'il ne dit pas les choses carrément, c'est par sa constitution. Lui, qui se meut dans l'analogue, il peut tout faire, sauf s'empêcher de rebondir et de sauter d'une image à l'autre. Il ne reste jamais à quia. Il enchaîne.

Rush : La réalité est une question de perspective; plus vous remontez dans le passé, plus il semble concret et plausible; mais, quand vous vous rapprochez du présent, cela semble inévitablement de plus en plus incroyable. Imaginez que vous êtes dans une grande salle de cinéma, assis tout d'abord dans la rangée du fond, et petit à petit, rangée par rangée, vous avancez jusqu'à ce que votre nez touche l'écran.

Nocé : Est-ce d'un chat ou est-ce d'une chatte qu'il s'agit ? Et de quelle couleur ? De quelle race ? Je ne suis pas raciste, je suis même antiraciste.

Rush : L'illusion se dissout, ou plutôt, il devient clair que l'illusion elle-même est réalité.

Syr : Nous dansons comme un bouchon sur un océan de vagues folles qui à chaque instant nous dépassent.

Ivbrous : Depuis le jour où j'ai sorti Mort de chez lui, il n'a plus d'endroit stable où se tenir et y rester, et nous entendons parler de lui de par le monde.

Nocé : Oui, mais un homme qui devient rhinocéros, c'est indiscutablement anormal.

Lissa : Réfléchissons : étais-je identique à moi-même lorsque je me suis levée ce matin ? Je crois bien me rappeler m'être sentie un peu différente.

Barb : Ce sont les hommes nouveaux de l'Empire qui croient aux commencements immaculés, aux nouveaux chapitres, aux pages blanches.

Syr : Quand le souvenir me ramène - en soulevant pour un moment le voile de cauchemar qui monte pour moi du rougeoiement de ma patrie détruite - à cette veille où tant de choses ont tenu en suspens, la fascination s'exerce encore de l'étonnante, de l'enivrante vitesse mentale qui semblait à ce moment pour moi brûler les secondes et les minutes.

Véri : Il y a des choses qu'on sait. Combien il y a de jours dans la semaine par exemple. Il y en a sept; lundi, mardi mercredi... et les mois de l'année, il y en a douze : janvier, février, mars...

Barb : Jusqu'à la fin, nous n'aurons rien appris. Il semble y avoir chez nous tous, au fond de nous, quelque chose de l'ordre du granit, qui résiste à l'enseignement. Bien que la panique déferle dans les rues, personne ne croit vraiment que le monde de certitudes tranquilles qui nous a accueillis à notre naissance est sur le point de disparaître.

Ivbrous : Voilà comment j'ai rapporté Mort au vieillard qui m'avait dit d'aller le lui ramener avant de me dire où pouvait bien se trouver mon malafoutier que j'étais en train de chercher quand je suis arrivé dans cette ville et que j'ai rencontré ce vieillard.

Rush : En 1971, dix millions de réfugiés franchirent les frontières du Pakistan oriental - Bangladesh pour aller en Inde - mais dix millions (comme tout nombre supérieur à mille et un) ne peut-être compris.

Lissa : Ils sont terribles, ici, avec leur manie de trancher la tête des gens; ce qui m'étonne, c'est qu'il y ait encore des survivants !

Nocé : Les voilà encore ! Les voilà encore ! Ah non, rien à faire, moi je ne peux pas m'y habituer.

Véri : Et vous voilà condamnés à ce merveilleux supplice d'avoir devant vous, à côté de vous, d'une part la fiction, et d'autre part la réalité, sans être capables de distinguer l'une de l'autre !

Ivbrous : Alors je quitte la ville sans savoir où se trouvait mon malafoutier et je recommence mon voyage à zéro.