La septième fraise

Seven constate que la place est vide. Il n'y a personne. C'est facile à voir, elle est si petite. Les maisons qui entourent la place sont anciennes. Seven est debout au milieu de la place. Il voit, elle voit quelqu'un passer de temps à autre derrière une fenêtre. Visions fugitives aux différents étages.

Bande-son : silence.

Seven tourne la tête lentement. Seven opère un mouvement tournant de tout le corps. Lent travelling sur les façades des maisons. Son regard fait le tour de la place.

Il résulte de ce mouvement du regard un curieux ballet des apparitions.

Seven s'immobilise. Plan fixe. L'impression disparaît aussitôt.

Il ne vient pas à l'idée de Seven de frapper à une porte pour se renseigner; comme au théâtre, il ne viendrait pas à l'idée d'un spectateur d'interroger un acteur.

Plusieurs ruelles débouchent sur la place, ou en partent. Seven voit cela, découvre les ruelles. Elle se dirige, il se dirige vers l'une d'elles. L'une d'elles au hasard. Ce doit être parce qu'elle monte que je l'ai choisie. D'en haut, j'aurai peut-être une vue dégagée sur la ville. Avoir une vision panoramique, n'est-ce pas sortir un peu ? de la chose, de cet espace temps dans lequel vous êtes inclus, enfermé, emprisonné, incluse, enfermée, emprisonnée.

Des enseignes polychromes en fer forgé pendent à des potences, sur le côté gauche de la rue, au-dessus des portes des boutiques. Attiré par un grincement insolite, Seven lève les yeux. Gros plan : une enseigne oscille de façon inexplicable, pas de courant d'air, le mouvement de la Terre ? C'est une très belle enseigne, dont il ne comprend pas, dont elle ne comprend pas le symbole. J'ai oublié.

La porte de la boutique est close.

Se retournant, il s'étonne de voir si près de lui la devanture de la boutique en face, elle s'étonne. Dans l'ombre de la vitrine vide, elle devine la présence d'un cadre placé au milieu, il devine. Se penchant, cherchant à mieux discerner le vague reflet de son propre visage : Un miroir probablement. Mais il n'en est rien, l'intuition s'est imposée de son visage encadré dans la vitrine.

Un peu plus loin, dans une autre vitrine sont exposés un crucifix, une boussole et un pistolet. Ces 3 objets paraissent très anciens. Vous savez, comme ces vieux machins oubliés d'une autre époque, pas forcément si ancienne qu'on pourrait le croire. Une époque révolue, d'un seul coup devenue obsolète, encombrante, inutile.

Dans la vitrine suivante, encombrée d'un fatras d'objets hétéroclites, un léger mouvement attire son regard : le mouvement léger du sable s'écoulant de la partie supérieure d'un sablier, fixé sur une boîte.

Un cercueil.

Seven quitte la rue et s'engage dans un escalier sur sa droite, qui monte entre deux murs de pierre et disparaît sous un porche. Une vieille horloge sans aiguilles. Seven se dit : Déjà ! Puis, se retourne et redescend les quelques marches gravies précédemment. Je reviendrai. Se disant aussi, tout en pensant ne pas se le dire, tout en pensant avoir seulement failli l'ajouter : Je n'ai pas le choix. Ou peut-être : Bien obligé. Ou encore : Je n'ai pas le temps.

Seven sourit à cette dernière idée un peu confuse.

Déjà, elle redescend dans la ville, il redescend par une autre ruelle. Perdu dans ses pensées, perdue elle aussi. Pourtant, est-ce la musique ou les éclats de voix ? on entre dans une taverne. "Le Montagnard". On se dit que depuis le grincement de la première enseigne, c'est la première fois qu'on entend à nouveau quelque chose.

Dans n'importe quel film, une musique aurait accompagné toute la séquence.

Entrant dans la taverne, plongeant avec bonheur dans la rumeur des conversations : C'est animé ici. Cherchant une place, en trouvant une, s'asseyant, commençant à manger. Autour de lui, autour d'elle chacun mange et boit comme s'il était tout seul. Entendant la rumeur des conversations, elle ne voit personne parler, lui non plus. On n'arrive pas à suivre l'une ou l'autre des conversations; on ne comprend rien à ce que les gens disent.

Seven commence à sentir la fatigue l'envahir. Je dois retrouver mon chemin avant la nuit. De la taverne, on ne voit pas s'il fait encore jour dehors.

Je devrais écrire ce que je vois, cette ville est tellement étonnante. Dans ma fiction, tout sera vu par les yeux de mon personnage ou imaginé par lui. Il ne se racontera pas : sa vie n'est pas intéressante. Ses pensées non plus. J'écrirai... je dessinerai... je composerai la musique tirée de ses rêveries. Ce qui est intéressant, ce sont les ambiances, certaines séquences, quelques plans. Des fragments que le lecteur interroge avec le regard de l'archéologue. Des traces de quelque chose, des réalités fragmentaires que le lecteur réinvente à sa manière.

Mon personnage évoluera comme un fantôme, dans la nuit de ses songes.

S'endormant dans la taverne : Un jour, j'écrirai...

Gros plan sur un échiquier. Il reste quelques pièces noires et blanches. Le roi blanc est renversé. L'image s'agrandit doucement : 57 ou 58 secondes. On découvre la table, un coude. Quelqu'un est affalé sur la table, au milieu de ses notes. C'est quelqu'un qui s'est endormi en écrivant. On ne peut pas dire s'il s'agit d'un garçon ou d'une fille.

Mouvement de caméra caressant le bras droit, pour aboutir sur la main tenant encore un stylo, la feuille de papier :

Seven : Je veux savoir. Pas croire.

La Mort : Tu es mat. Au prochain coup.

Seven : Et tu révéleras tes secrets ?

La Mort : Je n'ai pas de secrets. Je suis ignorant.