Conon d'eau douce
Par la fenêtre
Bien sûr, vous vous souvenez de lui. Assis devant la fenêtre. Ce gros bonhomme sur son estrade, que voyait-il ? regardant par la fenêtre. Le regard plongeant du premier étage de l'immeuble. Le regard plongeant sur la fontaine, caressant le pavé, embrassant les passants. Regardant un au-delà des choses, quelque part en mémoire. En mémoire endormie. En mémoire endormie, assoupie, tenue serrée comme il tenait autrefois son boxer. Il n'en a plus la force. Il n'essaierait même pas. Plus maintenant. C'est qu'il ne demandait qu'à courir, le Brutus.
Il y a des regards qui vous sautent sur une idée. Ils la mordent et ne veulent plus lâcher. Alors une fois, deux fois, passe encore. Si ce n'est qu'un os à ronger. Mais, il y a des diables que l'on ne veut plus trop réveiller. Parce que ça mord diablement, ces idées. Ces idées qui dorment l'air de rien. Derrière l'eau qui coule aux fontaines. L'eau qui ruisselle sur les pavés luisants, le soir. Le pavé gras de lumière réverbère.
Il y a des idées comme ça qui vous sortent de l'ombre. Quand on ne s'y attend pas. Un soir de pluie sur le pavé. Un soir d'ennui ou un après-midi.
Vous êtes collé. Et le proviseur du collège, couloir, secrétariat, salle d'attente, bureau, c'est lui qui vous annonce : Mon garçon, votre grand-père est mort.
Mais de quel droit ? de quel droit mon garçon ? et de quel droit mentir. Menteur ! La preuve : vous n'êtes pas libéré de la punition. Vous restez ce samedi soir avec les autres. Tous ceux qui vont passer le dimanche au collège. Punis ou pas punis, cela revient au même : ils sont punis. Vous ne pouvez pas imaginer que l'un des garçons de ce collège, ou l'une des filles de ce collège puisse rester, ici, par goût. Ici non. Par goût non.
Mais le dimanche, on vient vous chercher. Le dimanche matin. C'est votre père, qui d'autre ? Vous ne vous souvenez plus. Il n'a peut-être pas dit : Mon garçon. Seulement : Votre grand-père est mort. Mais c'est complètement impossible, vous le savez. Pourtant vous roulez sous la pluie. Vous êtes déjà dans la douleur de votre grand-père. Avant de comprendre. Avant d'accepter l'impossible. Avant de l'éprouver cette douleur. Vous...
Oh oui, vous vous en souvenez. Il est devant sa fenêtre et il regarde. Et maintenant, vous savez ce qu'il regarde par la fenêtre. Ce gros bonhomme. Ce gros bonhomme à la grosse voix : Conon d'eau douce ! Mais vous avez filé dans le couloir. Vous avez filé devant la canne levée. Devant la canne levée et ce regard.
C'est le regard en colère de votre grand-père. Dans le couloir. Il ne peut pas courir, lui. Courir après vos bêtises. Vos bêtises de gamin, ça non.
C'est ça qu'il regarde par la fenêtre, votre grand-père. Vos bêtises de gamin. Et ça se mélange avec ses bêtises à lui. Et ça, non, il ne peut plus courir. Il ne peut plus courir derrière son enfance, ni devant la vôtre. Quand il assiste à vos jeux turbulents. Et comme il ne sait pas quoi dire, un mot d'amour. Alors c'est ça qu'il dit dans le couloir : Conon d'eau douce !
Ce n'est pas bientôt fini ?
Vous roulez. Vous roulez au volant de votre voiture. De chaque côté, les deux bords de la route sont parallèles. Et devant vous, la route se rétrécit au loin. Droit devant vous, les deux bords parallèles de la route se rejoignent à l'infini. C'est aussi simple que ça, l'infini. C'est aussi simple que ça, les droites parallèles qui se rejoignent à l'infini. Il suffit, une fois dans sa vie, d'avoir roulé sur une route qui file tout droit pendant des kilomètres, pour comprendre ça, l'infini, les droites parallèles qui se rejoignent. En gym, c'est trop court (les droites parallèles). Et rouler sur le tapis ne suffit pas (en gym).
Vous roulez et quelle que soit votre vitesse, quelle que soit la distance parcourue, la route se rétrécit droit devant vous. Tout en restant parallèles (les bords), de chaque côté de votre véhicule.
L'infini, c'est ça : même si vous finissez par tomber en panne d'essence et d'existence, par la pensée vous savez qu'aussi loin dans le temps et dans l'espace que vous rouliez, droit devant vous il y aura toujours cette route, toujours la même et toujours différente. Vous êtes dans le toujours. Vous roulez toute la nuit.
Bien sûr, ayant compris cela assez rapidement, vous, moi je suis plutôt du genre géologique, vous finissez par vous lasser. Vous finissez par vous lasser et vous faites demi-tour (surtout si vous avez un rendez-vous urgent (moi pas)).
Vous faites demi-tour et vous foncez dans l'autre sens. Vous foncez dans votre passé, votre enfance, cou-cou ce sont vos parents, vos grands-parents (attention aux bifurcations, ça devient vite difficile d'aller tout droit avec 2 parents, 4 grands-parents, 8 arrière-grands-parents, puis 16, 32...), mais vous foncez, sans vous arrêter pour prendre des auto-stoppeurs, Pascal, Galilée, Ptolémée, Parménide, Héraclite, vous foncez, et vous n'avez pas pensé à vérifier au passage si vos ancêtres sont bien tous bretons, savoyards, ou que sais-je ? cela va si vite, n'avez-vous pas aperçu ? des Francs, des Alamans, des Burgondes, des Romains, des Celtes, qu'est-ce que ça veut dire des Celtes ? pourquoi pas des Européens plutôt que des Serbes ? mais tout cela est déjà si loin, voici qu'éclatant le néolithique, vous n'êtes plus très sûr de vous, ça va tellement vite, un australo peut-être, vous foncez dans la soupe originelle, déjà ? quelle impatience, et voila que la lutte du domaine en extension vous semble plutôt simpliste, Big Bang, vous éclatez tout ça...
Voici un autre espace temps, lequel ? ou autre chose, mystère, vous foncez, vous passez d'un Univers à l'autre, et encore... et encore...
Vous voyez, l'infini, c'est simple comme bonjour. Il suffit de le dire.
Par la pensée, vous choisissez une direction d'espace ou de temps, d'espace temps, et vous marchez, vous courez, vous roulez, vous foncez, comme vous voulez, autant que vous voulez : il y a toujours quelque chose. Ces sacrées droites parallèles n'en finissent plus de se rejoindre à l'infini.
Bien sûr, vous n'allez pas le faire pour de vrai. En tout cas, sans moi.
Sacré Pascal. Farceur, va. Quand je pense à la trouille qu'il m'a foutu quand j'étais môme. Mais qui du prof ou de Pascal ? Avec ces espaces infinis, le grand et le petit, l'immense et le minuscule, le macro et le micro.
Le micro ne fait plus peur aux chanteurs. Ni aux enfants. Et vous, comment vous sentez-vous ?
Oui, vous, votre corps, quelque part vous allez bien trouver un coeur, une cellule. Dedans, par la pensée (la vôtre, pas les siennes), vous voyez une molécule, un atome, une particule minuscule. Eh bien, tenez-vous bien : cette particule est un Univers, oui oui, regardez bien... vous voyez ! des galaxies, des nébuleuses, un système solaire, une Terre, et quelqu'un, là, qui se gratte. Une puce peut-être. Et vous prenez votre microscope : un coeur, une cellule, une molécule...
À l'infini des Univers, identiques ou différents ? quelle importance ?
Mais vous avez fini de vous regarder le nombril (un peu plus haut, en fait). Vous levez la tête : le Soleil, la Galaxie, les étoiles, notre Univers, rassurant, mais regardez bien, vous croyez connaître. Erreur, cet Univers, le nôtre, n'est qu'une particule minuscule d'un autre Univers, un os de dinosaure par exemple, ou autre chose dans autre chose, des Univers emboîtés à l'infini.
Simple supposition.
Ça vous grattouille quelque part ?
Dans chacune de vos cellules, et peu importe la couleur, peu importe la musique, dans chaque petite chambre s'agitent une infinité d'Univers, tous pareils ou différents les uns des autres, quelle importance ? Alors si ça vous démange, ça vous grattouille ou ça vous chatouille, rien d'étonnant !
Simple supposition.
Peu importe d'ailleurs le paysage, l'infini c'est l'infini, ni début, ni fin, partout et toujours quelque chose, ça ou autre chose, quelque chose qui se transforme sans cesse, qui se structure, qui s'élabore, qui se percutent (au moins 2 choses), qui s'éclate la tête ou autre chose.
Qu'avez-vous besoin de Dieu ? pour quoi faire ? ça marche tout seul, vous voyez bien, partout, avant, après, pendant, tout le temps. Ça bouge, ça remue, ça hurle, ça crie, ça brille, ça reluit, à l'infini tout ça et autre chose encore. L'ombre, la lumière, l'obscurité. La pensée.
Quel sens, tout ça ? mais celui que vous voulez, tous les sens, par ici, par là, vers le passé, vers l'avenir, en haut, en bas, vers le dedans, vers le dehors, ça n'a pas de sens, un ou plusieurs, ça a tous les sens.
C'est comme vous voulez.
Vous.
La question du sens, c'est vous qui la posez. C'est vous qui répondez.
Comme vous voulez.
Rien ne vous y oblige.
Vous êtes là, sur Terre, momentanément, pour quelque temps encore, vous posez les questions que vous voulez, vous répondez si vous voulez, ce que vous voulez.
Pour le moment, vous êtes vivant.
Vous avez de la chance.
Après, c'est fini.
Simple supposition.
Pourquoi ? Comment ? Sans moi.
Soudain un Lapin Blanc aux yeux roses vint à passer auprès d'elle en courant.
Ah oui ! j'oubliais. Précision. Ma supposition (après, c'est fini) est totalement invérifiable. Pire qu'invérifiable : infalsifiable ! comment voulez-vous tester ? quel genre d'épreuve ? Je peux affirmer n'importe quelle idée qui me passe par la tête (où sont les idées qui ne sont pas dans la tête ?), je ne pourrai pas démontrer que c'est la vérité et personne ne pourra réfuter ma croyance : on pourra dire que c'est une connerie, on ne pourra pas établir que c'est faux.
Dieu, Allah, Bouddha ou autre chose : que pouvez-vous dire ? Que pouvez-vous contester ? au nom de quelle méthode critique sévère ?
Oh, mon Dieu ! Oh, mon Dieu ! Je vais être en retard.
Comme Vénus ou Jupiter, vous foncez dans l'espace, droit dans l'espace, à travers le système solaire. En fait, depuis Copernic vous savez que vous tournez en rond (c'est une ellipse autour du Soleil). Vous ne pouvez pas aller tout droit, ou croyant le faire, vous tournez en rond. Votre espace est courbe.
Cependant, vous pouvez vous échapper : vous foncez à travers la Galaxie dans un engin spatial. Malheureusement, là encore votre trajectoire n'est pas une droite et votre espace est courbe.
Cependant, par la pensée, vous pouvez tout à fait franchir la limite de ce nouvel espace. Vous n'arriverez peut-être jamais à naviguer vraiment tout droit, mais vous franchirez, par la pensée, de nouveaux espaces.
Ainsi vous voyez le monde :
Changeant et toujours identique à lui-même.
Fini et infini.
Limité et illimité.
Votre corps. Notre Univers.
L'enveloppe, le dedans et le dehors. Limite.
Trajectoire. Histoire.
Toujours, tout le temps, partout. Nulle part ?
Vous regardez par la fenêtre et que voyez-vous ?
La sphère immobile de Parménide. Le non-limité d'Anaximandre. Mouvement, changements et conflit des contraires d'Héraclite.
Amusant, non ?
C'est vrai
Comme c'est drôle : vous semblez tous si jeunes.
Attendrissant.
Papa, maman, les enfants (moi, là !), oncles et tantes. Sur cette photographie, et sur celle-ci. Il n'y a que grand-père qui n'a pas vieilli dans la vie. C'est même tout le contraire : ce sont les vieilles photos qui ne sont pas vraies. Ou alors un vrai mensonge. Lui ? votre grand-père ? Un étranger plutôt. Oh non ! votre grand-père, ce n'est pas lui. Vous ne l'avez jamais connu ainsi. Aussi jeune. Dire ça, aussi jeune, c'est idiot. C'est vieux, que vous pensez. C'est vieux, qu'il a toujours été pour vous. Vieux, c'est ça votre vérité pour lui, sa réalité pour vous.
Comme c'est étrange cette façon de mentir. Ces photos, plus elles font vraies, plus elles vous mentent. Elles vous mentent les vieilles photographies. Et les souvenirs : reconstitution, reconstruction. Ce lent travail de la mémoire. Votre mémoire et la mémoire des autres. Plus ça sonne vrai et plus c'est faux.
Mais quelle importance, puisque c'est tout ce qu'il nous reste à nous. Les autres, ils sont partis et depuis longtemps.
Vous et moi, on se comprend, n'est-ce pas?
Enfin on se comprendra peut-être si j'arrive à trouver un éditeur compatissant. Et ça... comme dirait ma mère : je me fais du souci pour vous mes enfants.
Mes combien déjà ? mes 7 enfants.
Et voilà, encore une fois. Cela paraît si juste et c'est tout faux. C'est vrai qu'elle a dit ça, ma mère. Ou peut-être ma grand-mère. Plutôt ma mère, mais peut-être pas de cette façon. Enfin, je n'en sais rien; quelqu'un répète cela de temps en temps dans ma tête. Je me fais du souci pour vous mes enfants. Tout est dans la tête. On croit, je crois, vous croyez, mais bon : on verra ça plus tard, parce que je vais finir, comme d'habitude, par même plus comprendre ce que j'ai écrit, quand je relis. Alors vous... comme en plus il vous faut tourner les pages. C'est vrai : on tient à son lecteur, à sa lectrice. Alors on lui accorde quelques concessions. On lui concède quelques petits arrangements avec le confort. Non; en fait, pour de vrai, c'est pas vrai : on ne fait rien du tout. On essaye bien un peu, par gentillesse pour le lecteur submergé du Comité de lecture, pour l'éditeur fatigué de publier, de publier ainsi, à notre époque, le banquier, les clients, les actionnaires. L'époque d'avant c'était bien mieux; la preuve : ma grand-mère disait la même chose (c'était bien mieux avant). On essaye, les concessions, les bonnes actions, on essaye, mais patatrac ! tout se casse la figure en trois fois rien, et mieux c'est, plus c'est pire. Alors...
Et vous êtes toujours là. Vous lisez. Je n'arrive pas à le croire.
Mais j'aimerais bien, vous pensez !
Soyons un peu plus optimiste tout de même, écrivons plutôt :
Je suis très content que vous me lisez.
En effet, si vous lisez, qu'allez-vous penser ? en lisant : j'aimerais bien. Voilà ce que cela donne pour vous, maintenant :
Et vous êtes toujours là. Vous lisez. Je n'arrive pas à le croire.
Je suis très content que vous me lisez.
Bon d'accord j'aurais pu l'écrire autrement, de façon moins enfantine. Défanse de soter pardesu le larbirinte. Mais, la réalité pour moi en ce moment, c'est que j'écris mon septième manuscrit et toujours pas l'ombre d'un éditeur, quelle galère. Mais pourquoi j'écris ? au bout du compte, pourquoi continuer ainsi à écrire ?
Éh ! puisque vous lisez en ce moment, c'est pour vous les questions... moi : les pourquoi, vous savez... On commence par un pourquoi ? et juste après les lamentations arrivent. Et voilà qu'il pleure, c'est son biberon qu'il veut, le gros bébé. S'il vous plaît donnez-lui, qu'il se rendorme. La barbe à la fin, avec toute cette littérature ennuyeuse, le Roman des Profondeurs : sexe, violence, problèmes, injustices, malheurs... Waoh ! on respire... on se calme... voilà, très bien.
Remarquez, c'est ça qu'on aime, la souffrance, pleurer sur la souffrance des autres; ça nous rassure, on n'est pas tout seul; c'est ça qu'on veut désespérément croire : qu'on n'est pas tout seul. C'est peut-être pour ça qu'on y tient, à la souffrance des autres, qu'on l'accepte au bout du compte, dans la rue, devant chez soi, ou à la sortie de son supermarché, ou quoi ? un peu plus loin ?
Alors je donne ma pièce et j'envoie mon chèque ou mon colis pour les réfugiés, les déplacés, les déportés, le petit bébé, là, sur l'écran de ma télé. Et je lis, n'est-ce pas ?
Remarquez, moi aussi je lis. Encore un peu. On se force. On se dit qu'il faut se tenir au courant. Mais il ne passe pas, évidemment. On ne tombe pas tous les jours sur Jacques Bens. La lente sortie de l'ombre. Stock 1998. Vous avez lu ? Alors ?
Comme la conversation n'était pas facile avec Clémentine, même quand elle était de bonne humeur, Jaume, qui ne souhaitait pas que le silence s'installe entre sa fille et lui, avait entrepris de lui raconter des histoires.
Mais c'est moi que vous lisez, en ce moment. Comment je peux écrire ça ? c'est moi que vous lisez. Vous lisez le texte que j'ai écrit (pour vous, quand vous lisez), que j'écris actuellement (pour vous maintenant, c'est du passé, le passé de quelqu'un d'autre, pendant que votre passé à vous : vous vous en souvenez ?).
Vous vous vous : c'est chouette, n'est-ce pas ? peut-être un cas unique dans la littérature.
Votre passé vou-vou-vou !...
On ne se connaît pas et vous continuez à lire. Et vous êtes fasciné, vous êtes envoûtée. Je n'arrive pas à le croire. Moi d'un côté et vous de l'autre. De l'autre côté du miroir. Vous le connaissez ce grand-père, votre grand-père, et vous le regardez. Vous le regardez sur la vieille photographie. Mais vous le savez bien, moi à ma façon et vous de la vôtre : en réalité, on croit se connaître ou on croit qu'on pourrait, en fait, on ne se connaît pas, mais pas du tout; et on ne se connaîtra jamais. Nous ne sommes pas dans le même univers, dans la même réalité. On se reconnaît, on ne se connaît pas. On se renifle, si vous voyez ce que je veux dire. Et encore, franchement, assis devant l'écran de mon ordinateur, je ne sens rien du tout, mais ce qui s'appelle rien.
Écoutez. Je vous le dis affectueusement : laissez fermé ce vieil album de famille; laissez cette boîte, bourrée à craquer (elle a déjà, peut-être), attachée peut-être avec une ficelle ou un ruban; s'il vous plaît, ne remuez pas tous ces souvenirs.
Laissez-les dormir au fond d'un tiroir, d'une armoire, laissez ces souvenirs dormir au fond de vous, dans la mémoire du monde, et des choses, et des êtres, et des... sentiments, des émotions, qui sont prêtes à vous exploser le coeur.
Laissez cela.
Reniflant la photo de mon grand-père, je vais le faire pour vous. Remuer d'une autre manière. Il n'a pas changé notre grand-père et ce n'est pas maintenant qu'il va le faire.
Pas maintenant ? vous croyez ?
Qui peut dire qu'il détient la vérité ? qui peut trier le vrai du faux ? La vie, c'est dans l'instant, et naturellement, la vie sur le moment, c'est ce à quoi on fait le moins attention. Ensuite, on réécrit l'histoire, on ajoute, on enlève, on transforme, on oublie, on se rappelle, Oh oui ! je m'en souviens très bien... Découpage, montage, ce lent travail de reconstruction de la mémoire.
Tenez, regardez...
Vous vous penchez par la fenêtre.
Et c'est Jeanne que vous apercevez la première. Elle se dépêche, elle marche d'un pas décidé, c'est presque courir, courir après la vie. Elle monte en direction des alpages. Et cette silhouette qui descend le sentier, c'est Jean, c'est Joany, le berger, son cousin. Et lui (c'est vers lui qu'elle projette sa jeunesse impatiente), une rage de vivre déjà, il se dépêche de la rejoindre. Le temps presse, le troupeau abandonné autour de l'abreuvoir ou peut-être revenu à l'étable, moutons ? chèvres ? vaches ? plutôt des vaches, nous sommes dans le massif des Bauges.
Le temps presse pour ces deux-là qui s'aiment en compagnie l'un de l'autre. On lâcherait tout, et gare à vos fesses, on abandonnerait père et mère, pour ces instants merveilleux volés à la vie qui passe déjà, mais qui s'en soucie donc à cet instant ?
Le temps presse, vous pensez bien : c'est qu'il est né au Châtelard en 1878, ce grand-père, d'un papa boulanger et d'une maman qu'il a déjà perdue, lorsqu'il est petit berger. À l'âge de 13 ou 14 ans, 1891-92 déjà, au revoir la charmante cousine et les jeux d'enfant, Joany monte à Paris.
Joany part travailler chez un oncle.
Et l'oncle Brenda tient un café.
Le Procope café, 87 rue Jasmine.
Méliès
Cette année-là Joany a fêté ses 17 ans. Ce soir-là, comme 34 autres personnes, il a payé 1 franc son entrée au Salon indien du Grand Café.
Mais comment Joany a-t-il été informé de cette première représentation publique des frères Lumière ? La presse n'a pas été avertie. A-t-il surpris une conversation au Procope ? C'est possible. Son métier de serveur lui a-t-il donné l'occasion de connaître (connaître ?) du beau monde ? Hitchcock dira beaucoup plus tard : La vraisemblance ne m'intéresse pas. C'est ce qu'il y a de plus facile à faire. La vie est étrange, curieuse, imprévisible. Alors à la Belle Époque, vous pensez...
Ce soir-là, le 28 décembre 1895, un drôle d'engin ronronne, tandis que des scènes de la vie quotidienne surgissent de l'obscurité, pendant 30 à 50 secondes, avant de disparaître comme elles sont apparues : par magie ! la magie d'une machine mise au point au cours de l'année, qui sert autant d'appareil de prise de vues, que de tireuse et de projecteur.
Et la salle compte, ce soir-là, quelques spectateurs avertis : Thomas A. Edison, les valises remplies de brevets, est arrivé incognito des USA (quelqu'un se souvient avoir entendu son voisin prononcer plusieurs fois le mot "Bastard !"). Émile Reynaud s'est échappé de son Théâtre Optique du Musée Grévin, où il présente, tous les jours de 3 h à 6 h et de 8 h à 11 h, depuis janvier, les 2 dernières bandes de ses Pantomimes Lumineuses.
La salle est à nouveau éclairée, le temps que l'opérateur change de bobine, sous la surveillance orgueilleuse, attentive, directoriale d'Antoine, le père Lumière.
- Alors Joany ça te plaît ?
- Ah oui !
Crâne lisse, barbe et moustache, sourire moqueur, un drôle de type, assis à côté de lui, regarde Joany.
- mais... vous me connaissez ?
- Depuis quelques instants. Je connais ton nom.
L'inconnu (il a 34 ans à cette époque, oui oui, 34), l'inconnu lui tend une enveloppe. Joany met la main à la poche intérieure de son gilet, comprend, saisit la lettre.
- De quel droit ? monsieur...
- Du calme jeune homme, je ne suis que le Grand Méliès, prestidigitateur et directeur du Théâtre Robert Houdin, dont je me suis échappé ce soir. Ah ! Ah ! Ah !...
Évidemment, Joany se met à rire lui aussi, intimidé, admiratif, gêné par la plaisanterie. Vous savez ce que c'est : on se moque de vous, comment savoir si vous êtes victime d'un imbécile, sujet d'affectueuse sollicitude ou cobaye involontaire d'un illusionniste ?
- Vous l'avez lue ?
- Ah non, ce n'est pas drôle !... bien sûr que non. Mais dis-moi, tu dois être un sacré malin, Joany, pour être là ce soir. Que fais-tu donc dans la vie ?
- Je suis serveur au Procope.
- Ah Conon d'eau douce ! tu es serveur. Eh bien, continue à servir les gens. Mais crois-moi, ils méritent mieux que tes bières de Lorraine ou ton absinthe ou tout ce que tu voudras, nom de Dieu.
Déjà la magie d'une nouvelle bobine s'est emparée de l'obscurité revenue, l'explosant en une fantasmagorie curieusement devenue réelle. Une sorte de sur-réalité étonnante. Encore plus réelle que la réalité en quelque sorte.
La scène est ordinaire, une scène de la vie courante, banale. Pourtant, filmée par Louis Lumière et projetée ici ce soir, elle plonge le spectateur dans une sorte d'horreur délicieuse. Littéralement, la réalité lui saute à la figure, lui rapte l'esprit et le projette, lui, dans un monde impossible, où il doit en esprit inventer le réel, ce réel inimaginable car déplacé soudain, déplacé comme on pourrait voyager dans le temps et dans l'espace.
Les feuilles bougent ! entend-on s'exclamer dans la salle. Les feuilles bougent, c'est cela que l'on voit, qui surprend et vous plonge dans un abîme de stupéfaction. Ce n'est pas le bébé sur sa chaise, à table devant la maison; ni son papa qui lui donne à manger; ni sa maman, dans sa robe à rayures et à col rond, qui tourne la tête en direction de l'enfant et lui sourit en remuant distraitement une cuillère dans sa tasse. Cette scène touchante du bonheur familial n'existe pas; Auguste, Marguerite, la petite Andrée n'existent pas : les feuilles bougent...
- Impossible, murmure Joany.
- Tout à fait possible, mon cher Joany, tout à fait possible...
Depuis l'année précédente, la machine à sous d'Edison a envahi foires et fêtes foraines. Une grande caisse en bois, le kinétoscope inventé en 1891, permet à un spectateur à la fois de visionner, par un trou équipé d'un oculaire grossissant, un film de 20 à 40 secondes (tourné en général à la vitesse de 40 images par seconde).
Ce soir-là, par la magie d'une petite machine légère et simple d'emploi, qui ronronne au rythme de 18 images par seconde, a lieu la première séance ouverte à tous, de ce qui va devenir le cinéma : depuis quelques mois maintenant, la photographie animée sort de sa boîte et s'étale sur l'écran, visible par plusieurs spectateurs en même temps.
Tout à coup, brouhaha, panique dans le sous-sol du Grand Café : une partie des spectateurs se lèvent de leur chaise en poussant un cri de frayeur. Certains se sont déjà précipités vers la sortie de la salle, vers l'escalier qui monte au rez-de-chaussée. Traversant l'obscurité du mur et de l'écran, une locomotive et ses wagons foncent à toute vitesse, droit sur vous et rien ne semble pouvoir arrêter cette apparition diabolique. Mais non, finalement le train s'arrête au bord du quai. Ce n'est que L'Arrivée d'un train à La Ciotat, que Louis Lumière a filmé au cours de l'été. Et l'on peut éventuellement reconnaître madame Lumière sur le quai.
Mais non, ce n'est même pas ça, une gare, une locomotive et ses wagons, ses voyageurs qui descendent du train et se mélangent aux gens sur le quai.
C'est... c'est... ce n'est plus rien ! disparu. La lumière à nouveau éclaire le Salon indien, des gens debout déjà partis, d'autres assis qui se lèvent, interpellent, discutent, s'enthousiasment.
C'est... c'est... indescriptible, une sorte d'effroi surmonté, on rit, on se félicite d'avoir surmonté l'épreuve, on rit, bravo.
- Monsieur Lumière, bravo !
Il est fier de ses fils, de son nom, de son entreprise. Il est fier de l'invention, la technique, le progrès. Mais il ne comprend pas. Cet enthousiasme disproportionné. Cette peur du train. Au Salon indien ! quelle idée ?... Ce n'était qu'une image animée projetée. Certes, l'image animée projetée d'une scène réelle. Mais cette scène appartenait au passé. Filmée par Louis, elle était devenue la mémoire mouvante d'un événement qui s'était produit en un autre lieu, à un autre moment : cet été, à La Ciotat. Il s'agissait d'un tout autre espace temps que cette séance inaugurale, qui avait lieu en ce moment même, cet hiver, à Paris.
- Bravo ! monsieur Lumière, votre fils est un génie de l'illusion.
- Ah ! pas du tout, monsieur Méliès, pas du tout. C'est un scientifique.
L'Eden Cinéma
Une villa avec jardin. Nous sommes à Chambéry en 1907. C'est un café. Un drôle de café, une enseigne annonce :
EDEN CINEMA
À droite de la porte d'entrée sur le jardin, un panneau indique :
Ce soir
LE VOL DU RAPIDE
d'Edwin S. Porter
* * *
Séances toutes les 30 minutes
de 20 h 30 à 23 h
Le vol du rapide, premier western tourné en 1903 dans la banlieue de New York, a remporté un succès considérable en 1906. On voit George Barnes en gros plan tirer sur le public (est-ce qu'il tire vraiment ?). 1906, un an après l'ouverture du nickelodéon de Pittsburgh, la première salle de cinéma permanent aux USA. The Great Train Robbery est un film de la compagnie Thomas Edison.
Le cinéma Lumière a cédé la place dès 1898 à la Star Film de Méliès, à Pathé et à Gaumont. Depuis son premier film en 1898, L'arrivée du train en gare de Vincennes, Charles Pathé s'est taillé la part du coq et dirige un véritable empire en 1907. Le cinéma mondial, c'est lui. Même si Léon Gaumont a fait construire les plus beaux studios en 1905, et le Gaumont Palace l'année suivante, l'année d'avant, 1906.
Nous sommes en 1907 et, avec l'argent qu'il a gagné à Paris, Joany a commencé discrètement à construire son monde à lui.
Il a 29 ans.
Et porte en lui un rêve qui va grossir, grossir, grossir.
Palace Cinéma
Annecy, 1914.
Joany a 36 ans. Il a fait construire la première salle de cinéma de la ville, le Palace Cinéma, qu'il a ouverte en novembre de l'année précédente. L'indicateur de la Savoie, le 15 novembre 1913 annonce : "Spectacles de famille, des plus intéressants, instructifs et amusants. Vues choisies, dernières actualités. Programmes variés et du meilleur goût avec accompagnement au piano".
1914, c'est l'année des Fantomas de Louis Feuillade (Gaumont) et celle des derniers Max Linder (Pathé).
Le cinéma de forains a disparu depuis longtemps. On n'achète plus les films depuis le coup d'état Pathé de 1907 : on les loue. L'exploitant de cinéma loue un programme, documentaire, actualités, fiction.
Annecy, 1914. Une salle de cinéma toute neuve, des programmes instructifs et amusants, la guerre...
Il n'y a plus qu'à l'écrire. Faire surgir les images et les sons, les sensations.
Les émotions, les sentiments.
Lui, Dècoeur : Dis : embrasse-moi.
Elle réplique : Je ne peux plus me fier à ma mémoire.
Assise au piano, elle a dit aussi : Je ne savais pas si je savais jouer. Et lui : Vous jouez merveilleusement.
Mais avant, Rachel : J'ai rêvé de musique.
Et plus tard, Batty, assis sous la pluie : J'ai vu / tant de choses... Tous ces moments / se perdront / dans l'oubli, / comme / les larmes / dans la pluie. / Il est temps / de mourir.
Ressentir... ce lent travail de mémoire. Mais c'est 68 ans plus tard.
Mais avant ? avant la mort du grand-père. Et après ? Après Annecy. Après : la guerre, la première, la der des der, comme si c'était.
Ensuite ?
Ensuite, la suite... Le Casino, le Tivoli.
Le Casino
1925, Oyonnax.
Joany a 47 ans. Au moment où la TSF se développe, le cinéma muet atteint son âge d'or. L'année précédente, 1924, la Douglas Fairbanks Pictures a sorti Le voleur de Bagdad, tourné par Raoul Walsh, avec celui qui a épousé Mary Pickford, la petite fiancée de l'Amérique, avec Robin des Bois, d'Artagnan, Zorro, avec... Douglas Fairbanks.
Autant dire que, ce soir-là, de toute la ville et des campagnes environnantes, les gens se sont précipités, faisant la queue au guichet, remplissant la salle, occupant l'allée centrale, suppliant même une place debout au fond de la salle.
Ce soir-là, au rythme du bruitage derrière l'écran, portée par les variations au piano devant la scène, la salle trépigne, s'impatiente, halète, soupire, s'extasie, la salle applaudit l'agilité, l'exubérance, l'insolence d'Ahmed, le voleur de Bagdad.
Ce soir-là, Joany est submergé de nostalgie. Bien sûr, il vibre avec la salle, avec sa salle, avec ses clients. Mais, lui revient le souvenir de son amour disparu, envolé, rapté par un officier, à Chambéry. Et sa fille... c'est plus tard qu'il la reconnaîtra en secret. Tout cela semble si loin.
Depuis ce temps-là, Joany a discrètement construit son monde à lui, l'Eden à Chambéry, le Palace à Annecy, le Casino à Oyonnax. Et c'est à Annecy qu'il a fini par épouser sa cousine. Jeanne, la cousine de son enfance. Son enfance au Châtelard. Au Châtelard où il ne remettra jamais plus les pieds. Joany bouge. Joany change de ville. Joany construit des salles de cinéma. Il est toujours le premier. Et il remplit ses salles. Joany a le sens du commerce. Joany comprend ce que veulent les gens. Joany les aime. Joany aime le public. Tous ces gens qui sont là ce soir et qu'il connaît bien.
Debout, tout au sommet des galeries, debout derrière les quelques sièges placés entre la cabine de projection et l'allée latérale, debout derrière les gens debout, Joany rêve. Il rêve en suivant une nouvelle fois les aventures d'Ahmed, à la poursuite du bonheur. Et ce bonheur, c'est le coeur de la belle princesse, malheureusement promise au perfide prince mongol.
Ce soir-là, Joany n'est plus ce gros bonhomme à la grosse bedaine, qu'il est devenu depuis... depuis...