Vous croyez ? ou le rêve de Péh
Généalogie dispersée
Péh s'entend marcher dans l'allée du cimetière. Les graviers. Tchi... tchou... tchar... tchouf... tchouf... tcha... comme autant de bombes. Où que l'on regarde, en effet, ce ne sont que décombres, à perte de vue. Seules, dans le lointain, des silhouettes d'immeubles rappellent qu'on se trouve dans une ville. Mme Kawakami dit que tout cela, "c'est à cause de la guerre". Le cimetière est vide et pourtant, ce crissement lui est insupportable. D'ailleurs, il marche bizarre, maladroit, titubant. L'idée subite de naviguer rétablit cet équilibre précaire d'un artiste du monde flottant. Amplifiant son mouvement, il navigue parmi les tombes alignées.
"Joseph Nèvemor 1935-1998"
C'est là ! 63 ans...
Péh n'a tout simplement pas l'habitude de fréquenter les cimetières et ça se voit. Nous voyons Péh. Debout devant la tombe de Nèvemor, il s'est composé une attitude assez bizarre qui manifeste à la fois son embarras et l'envie de donner de l'importance et une certaine grandeur à ce moment étonnant. Lui, Péh, se trouve à cet instant devant la trace de ce qu'une lettre d'un cabinet de recherche en généalogie lui a appris : l'existence d'un lointain parent décédé, dont il vient d'hériter. Lui Péh, dernière feuille d'une branche, qu'il a fallu suivre jusqu'à la seule ramification donnant signe de vie après élagage des rameaux morts. Des professionnels se chargent, en échange d'un pourcentage sur l'actif résiduel, de ce genre de travaux botaniques.
La vie continue.
Il était étrange de constater la trace d'un inconnu, qui d'un seul coup réclamait son appartenance à la famille, à moins que ce fut l'inverse : la découverte que tout à coup vous apparteniez à une autre famille.
Mais comment s'y retrouver après tout : entre les 4 branches qui s'imposent tout naturellement, les 2 branches de la mère (bien sûr la mère, petite préférence affective en souvenir oublié du sein maternel ou de son substitut la tétine du biberon, odeur maternelle, voix maternelle, regards attendris, caresses, multiples soins et attention généreuses), les 2 branches du grand-père et de la grand-mère maternels; et celles du père, du grand-père, de la grand-mère paternels.
Maman - grand-mère.
Maman - grand-père.
Papa - grand-mère.
Papa - grand-père.
Tiens, le nom arrive en dernier. Après tout nous avons tous un nom, quelle importance ? Et celui des autres n'est pas si mal puisqu'ils en sont si fiers, chacun pour soi.
Une mère, un père, c'est assez simple et rassurant. Mais 4 grands-parents compliquent sérieusement l'affaire. Sauf pour ceux qui pensent que l'hérédité se réduit, comme par miracle, à une longue litanie de mâles belliqueux et arrogants, qui eux ne se seraient pas compromis avec des femelles ? et dont le seul privilège reconnu est celui de se transférer, directement de mâle à mâle, le nom. Voilà une lignée de bistouquettes bien commode mais plutôt réductrice : si elle représente 1 sur 2 au niveau des parents et 1 sur 4 à celui des grands-parents, la lignée ne vaut déjà plus que 1 sur 8 quand on remonte aux arrière-grands-parents, c'est-à-dire à la quatrième génération, puis 1 sur 16, 1 sur 32, 1 sur 64, soit 1 sur 128 à la huitième génération. Autrement dit, du pipi de matou au bout de seulement 200 ans : une odeur persistante, dérangeante, agaçante, pour seulement quelques molécules.
1 génération, c'est Nèvemor, c'était
2 générations, Nèvemor a eu 2 parents
3 générations, 4 grands-parents
4... 8
5... 16
6... 32
7... 64
8... 128
On est où là ? au 18e siècle, au cours des années 1700 ? seulement.
9... 256
10... 512
11... 1024 ! 1 kilo à la onzième génération.
Oui oui, absolument : 10 mâles ont eu, parmi un millier d'ancêtres, le privilège de se transmettre le nom ! Et, il y a 1014 personnes qui comptent pour du beurre dans l'affaire...
A moins que... Qui peut prouver qu'il ne défend pas avec agressivité le nom d'une pièce rapportée, une grand-mère à la ixième génération qui a comblé une lacune involontaire de la lignée du pur mâle. N'y a-t-il pas autant de femelles que de mâles chez les humains ? qui sont sujets aux accidents, au même titre que les autres animaux, sans parler des guerres et des massacres qui leur sont propres et qui ne facilitent pas la pureté de la lignée "au nom du mâle". Alors Nèvemor, que représentes-tu ? au jeu du hasard et de la nécessité.
Kreu... Kric... Péh fait chanter le gravillon en bougeant sur place. Ce n'était pas l'ankylose provoquée par la station debout prolongée, qui avait produit une sensation d'inconfort, mais plutôt le fait de parler à quelqu'un qui n'existait pas. C'était idiot. Aussi idiot que de parler de quelqu'un qui n'existait pas. Et Nèvemor n'existait pas. L'inscription sur la pierre tombale en était la preuve : Joseph Nèvemor 1935-1998.
Pourtant, n'était-il pas possible ? d'évoquer quelqu'un qui n'existait plus : en pensant à celui qui fut. Nèvemor avait vécu, il avait existé pendant 63 ans, de 1935 à 1998.
Péh se sentit légèrement rassuré.
Que représentait Nèvemor ? pour l'un ou l'autre de ses 1024 grands-pères ou grands-mères. Était-ce sur lui ? qu'il aboutissait ? naturellement ? le monde.
Est-ce que le monde est fait pour nous ? les humains. Toi, Nèvemor, j'ai l'impression que tu ne pèses plus lourd dans la balance. Et depuis longtemps. Moi non plus d'ailleurs.
Ailleurs ?
Aaah ! l'église...
Coup au coeur. Péh n'avait rien dit, pas un cri. Seulement une nouvelle idée qui s'était glissée dans son esprit, occupant brusquement toute la place de ses pensées.
Une idée incroyable pour Péh.
Nèvemor, c'était lui le mort.
J'entre par hasard dans une église, j'assiste seul, par hasard, à la fin d'une messe d'enterrement, je suis par hasard le seul à bénir la dépouille mortuaire, ce qu'on appelle le défunt, et comme par hasard ce défunt appartient à ma famille. Non !
Tout simplement non, je refuse.
Reste à savoir si Péh refusait le défunt, le fait qu'il appartint à sa famille ou le hasard qui avait fait que... Non, le hasard ne faisait pas que... Mais Péh pouvait tout à fait refuser de croire au hasard. De croire que...
De croire.
Je crois que Péh refuse de croire.
Il n'est pas au bout de ses peines, alors.
Ce qui trouble le plus Péh, en fait, quand il remonte dans sa voiture, c'est qu'il n'est pas en colère. Je devrais l'être ?
Est-ce que Péh devrait être en colère ?
Oui.
Pourquoi ?
Je ne sais pas.
Mais moi, je n'aimerais pas du tout, pas du tout.
Péh, c'est pour ça.
Le personnage.
Vous comprenez ?
Vous entrez ou vous sortez ?
Le personnage, Péh, hésite. Il ne sait pas quoi faire. Vous savez, ces moments entre deux où l'on n'a plus rien à faire, à finir, ou bien, semble-t-il, le fil du temps, votre temps, vient brusquement de s'interrompre : la suite normale des choses, ces événements qui s'enchaînent sans qu'on y prête attention, s'est accrue soudainement d'un trou noir, d'un vide vertigineux qui aspire toutes vos pensées; qu'allez-vous faire de cet espace temps vacant ? En ce lieu où vous êtes, ce temps disponible vous est insuffisant pour que vous puissiez entreprendre quelque chose. Vous pourriez, mais vous n'avez pas le temps ! voilà ce que vous pensez. Une heure d'attente entre deux trains, un retard imprévu, c'est révoltant ! ils auraient pu prévenir tout de même, un rendez-vous raté, la personne a oublié ou a été empêchée. Ce genre de chose.
Le monde bascule, le vôtre. Le temps, qui vous semble si court d'habitude, vous paraît horriblement long. Une heure à perdre, toute une vie gâchée. Enfin, n'exagérons rien, c'est seulement un malaise de quelques minutes, c'est ce que vous ressentez, c'est l'idée que vous vous faites de la situation; vous allez vous réorganiser pour ne pas avoir l'impression que le temps passe pour des prunes.
C'est si important le temps, cet impalpable, ce transparent, ce silencieux qui vous échappe toujours de toute façon.
Le temps.
Péh appuie machinalement la main gauche sur le montant de la porte qui s'entrouvre en grinçant. Il s'avance, en augmentant la pression de la main pour ouvrir un peu plus la lourde porte, et pénètre à l'intérieur de l'église. La porte claque derrière lui, effaçant la lumière du jour qui a envahi le seuil.
Aveuglé par l'obscurité, l'ombre relative du porche n'ayant pas suffi à préparer ses yeux à la pénombre qui règne à l'intérieur de l'édifice, Péh hésite sur la direction qu'il va prendre : à gauche, pour avancer sous les voûtes des bas-côtés ? à droite, pour rejoindre l'allée du vaisseau central ? ou encore, un peu plus loin, pour explorer les bas-côtés droits ?
Monter en direction du choeur par l'allée centrale, c'était prendre la voie royale offrant le maximum de perspectives sur la nef et les bas-côtés, le transept, le choeur. Mais c'était aussi s'exposer. Au regard de qui ? puisque l'église semble vide dans l'obscurité qui s'éclaircit au fur et à mesure que ses yeux s'accommodent au manque de lumière.
S'avancer à l'abri des voûtes basses de l'un des bas-côtés, c'était entrer en douceur dans le sanctuaire, avec une certaine modestie, un peu de gêne peut-être. Et puis, les secrets que préservait cette église ne se trouveraient-ils probablement pas plutôt à l'abri des regards ? Quelque porte dérobée, cachée dans l'ombre protectrice de l'une des chapelles ? L'entrée d'un souterrain, d'une crypte ? Quel intérêt peut bien offrir une église qui n'a pas de secret ?
Péh s'avance en direction des bas-côtés les plus proches; c'était une façon peut-être de ne pas choisir vraiment, d'aller au plus simple, au plus facile, une façon de s'excuser d'être là sans avoir été invité : pardonnez-moi de pénétrer par effraction, pardonnez-moi mon père de venir espionner. Je suis un voleur. Ses pas résonnent sur la pierre et le son se perd sous les voûtes.
- Allez dans la paix du Christ !
La voix du prêtre a éclaté du choeur, comme sortie du néant. Elle a résonné dans le silence humide de la nef et s'est propagée, entre les piliers de l'église, jusque dans la tête de Péh, le tirant brusquement de ses pensées.
Maintenant qu'il est revenu dans l'église de pierre, il se rappelle avoir entendu aussi l'enfant de choeur : Amen.
De vieux souvenirs. Ce ne pouvait être que la voix d'un enfant. Une voix hésitante, mal assurée, impertinente, pleine d'aspérités, aiguë, qui donnait à celle du prêtre toute son ampleur et son pouvoir, par contraste : une voix ample, lente, grave, ronde, lisse, qui transpirait l'autorité transcendante.
Péh revient sur ses pas et s'approche de l'allée centrale pour voir à qui appartient la voix extraterrestre.
Ou pour vérifier ses suppositions : seul, un prêtre, assisté d'un enfant de choeur, venait de clore une messe silencieuse et solitaire, la présence de l'enfant symbolisant l'assemblée absente des fidèles.
Ou tout simplement, Péh comprenait-il cette irruption imprévue de la présence humaine comme une invitation à pénétrer les mystères de l'église par la voie royale. Il était autorisé d'un seul coup à s'avancer depuis le porche majestueux, ouvert par la magie de la parole, jusqu'à l'autel de Dieu, en procession imaginaire.
Péh prit conscience qu'il avançait vers l'autel, d'un pas automatique et lent, ample, majestueux, solennel. Il se rendit compte qu'il était devenu l'acteur involontaire d'une autre cérémonie. Et cette cérémonie virtuelle, qui se déroulait à la lumière céleste des vitraux rayonnant de soleil, des lustres étincelants et des milliers de cierges allumés, tandis que tonnaient les grandes orgues de la cathédrale réveillées par un souffle puissant et triomphal, cette cérémonie n'était pas le couronnement d'un roi, le mariage d'une princesse, le baptême de Clovis, ni l'une ou l'autre des messes solennelles de l'enfance.
Non, il participait, en fait, lui, le croyant de la première heure, le voyageur infidèle, le visiteur tardif et improbable, à une cérémonie curieusement multiple, réelle et virtuelle. Et, la cérémonie à laquelle Péh est convié actuellement, est un enterrement. Un enterrement vide où le mort s'enterrait lui-même et célébrait une triple absence : la sienne (un mort n'existe pas), celle d'une vie accomplie ou interrompue, celle des autres, la famille, les amis. Triple absence symbolisée par 3 cierges placés sur le cercueil. Les trois lumières. Debout derrière le cercueil, le prêtre tendait à l'invité de la dernière heure un petit objet, qui ne pouvait être que le goupillon.
Investi d'un rôle inattendu, Péh franchit les 21 derniers pas, en un temps de rêve qui lui sembla terriblement long, bien qu'il fût dans l'incapacité d'en diminuer la durée. Peut-être fallait-il que les choses soient ainsi, après tout. Alea jacta est.
En fait, il aurait très bien pu marcher plus vite, ne serait-ce que pour écourter l'attente de ce vieil homme de religion. Ce bras levé. Les rhumatismes.
Pourtant, accélérer le pas, c'était d'une certaine manière bâcler la fin de cette cérémonie, Ite missa est, lui refuser cette importance nouvelle née du hasard, une bénédiction inattendue. De quel droit aurait-il troublé la célébration, Morituri te salutant, de quel droit aurait-il pris l'initiative de bousculer ce rite devenu, pour lui, depuis longtemps étranger, indifférent, inexistant. Ce rite catholique de la messe. Faites cela en mémoire de moi. L'eucharistie.
Péh contourne le cercueil recouvert d'un drap noir, saisit le goupillon de la main droite, bénit la dépouille mortuaire d'un geste maladroit, en quatre temps marqués chacun d'une secousse de la main, au nom du Père, du Fils et du Saint... hésitation, t'Esprit, amen !
Pas facile de bénir de la main droite quand on est debout à droite du cercueil. Et puis, allez faire correspondre la Trinité avec les 4 extrémités d'une croix.
Ah oui, bien sûr, 3+1 = 4, petit arrangement avec l'esprit, petit trafic de reliques : on avait ajouté amen à la Trinité. Sinon, il fallait dédoubler le Saint-Esprit : 1+1+(1/2+1/2) = 3.
Péh se retourne; il n'y a personne; il cherche quelque chose du regard, puis dépose le goupillon dans le vase d'eau bénite posé au pied du cercueil. C'est alors qu'il est troublé par l'idée qu'il n'a peut-être pas procédé dans le bon sens, quand il a dessiné une croix imaginaire en bénissant le mort. Le mort, cet inconnu.
Pas de famille ? Péh sourit en pensant que, dans le fond, c'était peut-être l'enterrement le plus proche de la vérité : la famille du côté de la vie, ailleurs en tout cas. Et le mort, où ça ? C'est quoi qui est où ?
La fin de quelque chose, ça n'existe pas. La fin de la vie, la fin de la crème au chocolat : c'est fini, dommage ! la crème au chocolat, je peux toujours en refaire. Le mort, lui...
Terrible confusion. Comme si le mort était comparable à la crème au chocolat. Péh regarde fixement à travers le noir du drap mortuaire, comme s'il voyait à présent quelque chose, la pierre noire de la Kaaba ? au-delà du bois et du capitonnage du cercueil, comme si cette personne qui a vécu quelque part dans cette ville ou ailleurs lui faisait signe, le remerciant de sa visite fortuite, improvisée, inespérée. Cette personne qui, à présent, n'existait plus, ayant laissé pour seule trace de son passage sur Terre cette dépouille enfermée dans une caisse rituelle, et dont la vie en ses oeuvres définitivement réalisées ne se résumait plus que par ce mot : le mort.
- Clac !
Le claquement brutal d'une porte qui se ferme, absorbé par le vide humide et silencieux de l'église, s'est glissé dans le monde de Péh à cet instant, le tirant de sa rêverie en un sursaut désapprobateur.
Maintenant, il n'y a plus personne d'autre que lui, acteur involontaire de cette cérémonie funèbre. Le prêtre avait fait son boulot et l'enfant de choeur était probablement bien trop heureux d'être enfin libéré d'une corvée sans intérêt, puisque les filles n'étaient pas là pour l'admirer.
Péh ne connaissait pas le mort, évidemment. Pourtant le poids soudain de l'absence, du vide, du néant, du rien, c'est fini, s'abattit sur ses épaules et envahit son dos d'un frisson glacial. Qu'est-ce qu'il fait froid d'un seul coup.
Rencontre avec la mort, rencontre avec rien. Ou plus rien, c'était plus facile à comprendre. Ou bien j'existe, et la mort n'est pas; ou bien elle est, et je ne suis plus. Est-ce qu'on ne rencontrait pas finalement que la vie ? l'ici et maintenant ? Pour le reste, c'était tout dans la tête : ici et avant, ailleurs et avant, ici ou ailleurs et plus tard.
Ailleurs et maintenant, téléphone... ça commence par un 0.
01, 02, 03, 04, 05... amusant.
Rencontre avec la mort, un cercle autour de rien, zéro, 0 vie même s'il n'y en avait qu'une au bout du compte, 1 vie.
Péh sort machinalement en oubliant l'objet même de cette rencontre avec la mort : cette idée qui lui est venue de façon soudaine et inattendue qu'il y avait peut-être, dans cette église dont il ne connaissait rien, quelque mystère à éclaircir, quelque trésor à découvrir. Après tout, puisqu'il avait une heure à perdre, sans trop savoir que faire...
Hors champ
Un triangle d'herbes sauvages et de broussailles, abandonné entre l'autoroute et la voie ferrée. Voilà. C'est là. Le champ. Pratiquement inaccessible. Une chute, un rebut, un débris, un plus rien du tout.
Péh regarde ce foutu terrain depuis le sommet de l'une des bretelles de l'autoroute, qu'il a rejoint à pied depuis le péage. Qui pourrait avoir envie d'accéder à ce terrain ? Ce vestige de quelque chose. Un tesson de bouteille, un débris de carrelage, une chute de moquette, un morceau d'étoffe inutile, un bout de cuir inutilisable, un reste de porte ou de fenêtre, comme on perd son temps avec des choses qui n'existent pas, qui ne font même pas partie du décor.
Un terrain inutilisable, sans intérêt.
D'un autre côté... un triangle, 3 angles, 3 directions possibles. Un choix de 3 possibilités, s'il y avait quelque chose à espérer ailleurs, quelque part. À supposer que ce terrain fût le point de départ de quelque chose. Absurde ! Une sorte de quête mythique. Ridicule. Un jeu de pistes, une course au trésor.
Et 4 ! quatrième possibilité : dans ce cas, le trésor était peut-être tout simplement enfoui ici. Dans ce foutu terrain.
Tout cela cache quelque chose ! Je ne peux pas avoir hérité, de cette façon aussi étrange, d'un simple champ transformé en plus rien du tout par l'aménagement du territoire : des techniciens découpent, sur plan, d'authentiques terres cultivées en parcelles hors d'usage, pour tracer des voies de communication virtuelles, qui deviennent, par la magie de chantiers, des autoroutes bien réelles, des voies ferrées bien réelles, franchissant des ponts ou des tunnels bien réels. Un tracé TGV qui se transforme en TGV tout à fait réel. L'Univers serait-il fait de lettres ?
Ce vestige de champ a un sens; il m'indique quelque chose. À moi de savoir déchiffrer le message.
Et 5 ! Exister, c'est être perçu. C'est dans le regard de l'autre que j'existe. C'est dans le regard des autres que moi, nous existons. Berkeley. Chacun sa vérité. Pirandello. Quelle idée ai-je de la chose ? Quelles réalités puis-je inventer de ce réel ? Watzlawick. Cette parcelle triangulaire, réalité première, le réel pour tous. Ensuite, pour moi ici, maintenant, quelle réalité seconde ? quelle croyance pour moi ? Un vestige de champ, un rebut, un héritage inutile ? un ou une quoi ? quoi ? c'est quoi l'idée ?
Marchant d'un pas rapide pour rejoindre sa voiture, quoi quoi quoi, Péh est sur le point d'imiter correctement le cri du canard ou de la corneille dans sa tête : Croi Croi Croi.
Péh avait hérité d'un mort peu encombrant puisqu'il n'existait pas. Voilà que d'un seul coup, se présentait à son esprit un vrai problème à résoudre, par la magie d'un champ qui n'existait plus, lui non plus.
C'est fou ce qu'on peut faire avec rien.
C'est fou ce qu'on peut faire, pour rien du tout.
Résumons : mon arrière-grand-père couche avec une fille. Ils ont un bébé : la mère de Nèvemor. Secret de famille. D'accord. Mais quoi ? Joseph... Eh ! Jose, tu réponds ? Pas de famille en dehors de ton grand-père ?
Tout cela n'a aucun sens !
Et 6 ! C'est absurde : Ionesco, Beckett, Camus...
Non, Camus ne ferait pas ici l'affaire : à supposer que la vie soit absurde à cause du néant de la mort (mais le grand néant ou la grande fée néant ne fondent-il pas, au contraire, la chance extraordinaire, stupéfiante, rassurante de la vie ?), à supposer, de toute façon ce n'était que sa quête qui s'avérait absurde, ou l'insistance à chercher quelque chose, un trésor, là où il n'y avait que ce que son esprit était capable d'inventer. C'est à dire, réellement rien. Toutes les croyances possibles, tous les fantasmes, toutes les idées, pour lui. Pour quelqu'un d'autre peut-être. Pour les autres : rien, rien et rien. Du vent...
Concrètement, il avait déjà assez perdu de temps avec ce qui n'était probablement que concours de circonstances, que simple conjonction de hasard et de nécessité. Il fallait bien que quelqu'un bénisse le cercueil, tout de même. Alors puisque j'étais là... Et puis, cet homme, il lui fallait bien un héritier, pourquoi pas moi ? j'étais libre après tout.
Péh voulait-il dire qu'il avait l'esprit libre ? Ou qu'il n'avait pas encore hérité quelque chose de quelqu'un ? Ou peut-être avait-il du temps à perdre en vaines recherches.
J'aurais dû faire détective privé. C'est ça qui m'intéresse dans le fond : suivre une piste.
Et 7 ! Suivre une piste, suivre son chemin, est-ce que chacun de nous n'était pas le privé de quelqu'un d'autre ? son propre garde du corps ? quelqu'un cherchant quelque chose sans savoir trop quoi, ni où, ni comment, et encore moins pour quoi faire ? un drôle de privé qui ne savait même pas s'il y a quelque chose à chercher, quelque chose à trouver.
Dans ce cas, évidemment, on en passe des heures à marcher, des heures au volant de sa voiture, des heures dans les trains, les bateaux, les avions. On croit que c'est pour le travail ou dans le cadre de ses loisirs.
Mais Péh, lui, ne croyait pas.
Il avait fini de croire.
Cadastre fatal
- Écoutez, mademoiselle, il doit bien y avoir un moyen de savoir à qui appartenaient tous ces terrains expropriés par la société des Autoroutes du Sud.
La demoiselle ne put s'empêcher de sourire. Peut-être parce qu'elle n'en était plus une. Ou peut-être avait-elle senti que ce monsieur voulait inconsciemment la rajeunir. Ou peut-être voulait-elle amadouer son interlocuteur, afin que son impatience ne se transforme pas stupidement en mauvaise humeur. Et justement la demoiselle voulait peut-être conserver sa bonne humeur, son sourire, son charme, sa joie de vivre, malgré les imprévus, les contretemps, les contrariétés.
- Voilà, vous avez trouvé : ils sont expropriés ! Voilà pourquoi.
Sourire charmeur. Péh ne voit pas. Il est dans ses pensées.
- Expropriés ? Oui, bien sûr, et alors ?
- Maintenant, tous ces terrains appartiennent à la société des Autoroutes du Sud, qui se les est appropriés. Alors les noms des expropriés... vous pensez bien.
Sourire compatissant, réconfortant. Promesses câlines de consolations. Péh pense.
- Mais enfin, je connais bien le nom du propriétaire de la parcelle AB 345 !
- Impossible !
Sourire désolé. Sens interdit. Défense de stationner.
- Comment ça, impossible ? Vous pouvez vérifier sur vos registres, il s'agit de Nèvemor.
Si elle vérifie, j'ai gagné.
- Mais... nous n'avons pas... Nèvemor vous dites ? avec un d ou avec un t à la fin ?
- Plutôt un e qui aurait disparu.
Lui aussi.
L'employée abandonne sa place derrière le comptoir et se dirige vers le classeur qu'a consulté Péh, étalé, grand ouvert, sur une table. Elle se penche sur le plan cadastral, cherche la référence et pointe une parcelle triangulaire, en regardant Péh droit dans les yeux :
- Cette parcelle de broussailles ?
Péh hésite, troublé. Il venait de voir la fille. Non pas l'employée du Cadastre, la personne qu'il devait convaincre de faire cette recherche sur les noms du ou des anciens propriétaires du champ, le champ d'autrefois, avant le découpage, avant l'expropriation, avant le chantier de l'autoroute.
Il venait de voir les yeux, le visage de la fille. Cette fille particulière qui venait d'apparaître du néant, du vide, du rien, d'un seul coup, de cette façon. Vous parlez avec une employée, la personne qu'on s'attend à rencontrer dans une administration, réduite à sa fonction. Mise en série, généralisation, abstractions : les fonctionnaires, les SDF, les Arabes, le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes. Et, de façon subite et inattendue (l'employée a disparu, mais ce fait passe inaperçu), c'est une personne singulière qui est devant vous, que vous voyez agir, que vous entendez parler, dont vous sentez l'eau de toilette.
Péh voit le visage de la fille et, d'un seul coup lui sont revenues les informations que son esprit avait captées sans qu'il s'en rende compte. Ce qu'il vient de découvrir ce sont les yeux et le visage de celle qui a mis toute son habileté à tenter de le séduire.
Et son coeur lui a dit que cette séduction n'était pas du tout celle d'une employée qui cherche simplement à être avenante avec son interlocuteur.
C'est une personne singulière qui s'est révélée dans toute sa singularité de l'être à une autre personne singulière. Et son prénom lui rappelle sans cesse, dans la bouche des autres, qu'elle existe vraiment, de façon unique, immédiate, irréductible. Irremplaçable.
Mon prénom ? Cou-cou c'est moi, bonjour, comment allez-vous ? Moi ça va : je vis, c'est ma vie, unique, fragile et bien vivante. Comme vous. Ici et maintenant. Et ailleurs, j'espère. Un peu plus tard. J'espère, comme vous.
Comment tu t'appelles ?
- Vous avez une voix... très séduisante.
Sourire épanoui.
Bien sûr, cet instant magique allait disparaître, il disparaissait toujours. L'employée allait probablement reprendre sa fonction et le visiteur son rôle. Pourtant, même si c'était le cas, dans les instants qui allaient suivre, cette métamorphose laisserait sa trace, rien ne pourrait plus être comme avant, aussi impersonnel, aussi transgénérique, aussi généraliste, aussi idéaliste. Même bref, c'était un roman d'amour qui avait vu le jour.
Péh se penche sur le plan, regarde un peu partout; un doigt pointé sur le plan le gêne dans sa recherche; il ne sait plus ce qu'il cherche; s'il cherche toujours quelque chose; sa vue se trouble, il n'entend plus rien.
Pendant tout ce temps qui se dilate, s'étire, occupe tout l'espace, Péh sent sa présence à elle, de plus en plus proche. Il ne sent que ça. Sa joue tout près de la sienne. Il tourne la tête. Sourire gourmand dans ses yeux à elle. Sourire grave sur son visage tout près du sien. Sur sa bouche.
Elle souffle doucement, gentiment, tendrement. Il sent ce souffle sur ses lèvres. Il voit son sourire amusé dans ses yeux.
Au moment où il va sourire lui aussi, il sent ses lèvres sur les siennes.
Elle a toujours le doigt pointé sur la parcelle triangulaire.
Péh s'en moque ou l'ignore ou suit inconsciemment l'injonction. Ses mains sont sur ses hanches. À lui, à elle.
Elle a fermé les yeux.
Presqu'île
Adéhène créa le monde d'un geste ample, généreux, royal.
- Voilà ! Si tu es d'accord, tout ça est à nous...
Ses yeux pétillaient des mille et une étoiles que la baguette du magicien fait crépiter dans le silence du songe; et de sa main tournoyante, il dessine une arabesque de lumière argentée sur fond de ciel obscur; et l'enfant au regard fixe murmure :
Ooooh...
Il a senti la caresse de l'ange et devine qu'un présage va se révéler d'un instant à l'autre : signe mystérieusement divin ou mystérieusement diabolique, qu'est-ce que je préfère ? le diable, bien sûr, maman j'ai peur; et, sans même s'en rendre compte, il serre la grosse main rassurante de ses doigts d'enfant. L'adulte a souri.
- Tout ça...
Le regard de Péh s'éveillait au monde, un regard de petit bébé, incrédule, pas encore émerveillé, ni reconnaissant de cette joie débordante qui vous surprend lorsque vous l'attendez le moins.
Le regard de Péh caresse le flanc des montagnes, vole à la surface frémissante du lac, petit vent invisible qui révèle ainsi sa présence. Le regard de Péh plonge au pied de la muraille, tombe sur une nichée de colverts qui nagent en direction des roseaux. Le regard de Péh décroche et remonte, cherche où se cache le secret des apparences : la zone d'ombre qui ouvre sur la lumière, est-ce cette crête ? ce creux ? ce vallon ? ce miroitement étincelant ? l'invisible du vent ? ce bruit assourdi du mouvement des choses ?
Et Péh vacille un instant, la tête lui tourne, il se raccroche au visage d'Adéhène. Il est revenu sur la terrasse au sommet de la tour où nous sommes, l'un et l'autre ensemble; c'est peut-être là tout proche, en toi, en moi, que se dissimule le secret du bonheur. Et déjà l'impression fugitive a disparu.
Et je n'ai pas de référence à vous offrir pour cette scène d'amour, ce début de quelque chose, cette enfance heureuse, cette vie qui ne demande qu'à vivre.
C'est que nous y tenons à nos mythes fondateurs : l'amour impossible, malheureux, désespéré, c'est vrai, la vie la mort, c'est beau; nous nous accrochons à nos idées obsolètes, comme les Américains à leur statue de la liberté brandissant ses revolvers. OK : freedom PAN PAN ! Vous avez raison : il n'y a pas d'amour heureux (amour ? heureux ?). Dès lors, il ne faut pas s'étonner des conséquences. Des conséquences de nos idées préjugées : la peine de mort. C'est condamné à mort.
Pas de référence, désolé, trou noir, néant, nique ta mère.
Vous pouvez m'expliquer ? par quel miracle ? ce à quoi personne ne croit pourrait exister ? Comment pourrait exister ? c'est-à-dire naître grandir vieillir puis mourir, ce que chaque sorcière en nous a condamné par avance. Le malheur n'est-il pas cette condamnation préalable ? ce mauvais sort jeté ? ou plutôt cette fascination morbide pour l'échec ? Simple supposition, restez bien au chaud dans votre forteresse de bons sentiments (amusant, j'ai renversé l'argument).
Mais vous souriez et vous lisez :
- Un château... murmure-t-il sans vraiment comprendre le sens de ses propres paroles, ou peut-être ne sait-il pas quel sens choisir entre diverses possibilités.
Et l'esprit est ailleurs, avant qu'il n'ait le temps de s'attarder sur des hypothèses, de sélectionner des informations, d'inventer une réalité pour la circonstance. Péh déclame :
- Tel un bateau fantôme déchirant la brume du lac, le château dérive immobile à travers l'oubli, solitaire et fier, dressé de toutes ses pierres au bord même du vide aquatique. Ici finit la montagne, avec ce promontoire farfouillant la vase, à la recherche de quelque scène glorieuse, exhumée du passé.
- Bravoooo ! ! !
Adéhène applaudit et rit. Elle est ravie. Elle ne dit rien d'autre que ce bravo sorti, c'est plus fort qu'elle, de sa bouche d'enfant. Un bravo endormi, qui s'est réveillé tout à coup, il faut sortir, c'est maintenant, le soleil, la vie, les fleurs, Oh ! je t'aime... Comme c'est étrange, tu n'as pas pu l'inventer à l'improviste. Oh si... c'est merveilleux, c'est toi qui l'as dit, ici, à cet instant.
Cet instant-là, c'est plus tard qu'il est magique, plus tard pour lui ou bien pour elle ou pour les deux : tu te souviens ?
Maintenant nous n'avons pas le temps, pas le temps, petites fourmis de l'amour, l'esprit papillonne, s'affole, court et danse. Il faut vite lécher ce miel, ça dégouline de partout, rire, c'est bon, encore meilleur ainsi.
On se penche par-dessus la muraille. On fait le tour ? Impossible, il faudrait une barque, et même, ou alors ramer, puis marcher, ce serait amusant. On fait le tour, mais de quoi ? c'est un vaste monde qui s'ouvre devant soi : la vie, mystérieuse, prolifique, exubérante, inattendue, déroutante, exaspérante, oui, aussi, parfois; passionnante... Faire le tour, mais de quoi ? cette vie-là commence à peine, laissons-la respirer.
Adéhène s'est collée contre lui pendant ce temps, quelques secondes à peine, un bravo, un coup d'oeil par-dessus la muraille, vertige, des impressions fugitives qui se bousculent. Péh sent l'ombre de sa présence, puis la légèreté enveloppante de son bras sur ses épaules, le cou, un baiser sur sa joue, puis son corps contre le sien. Il ferme les yeux, se détourne légèrement du paysage, ce vide; ses lèvres à elle effleurent sa bouche.
Ils s'embrassent.
Ils se serrent l'un contre l'autre.
Ce vide tout autour qui s'évanouit dans le néant.
Oubli.
Vertige.
Trou noir dans l'infini de l'espace temps.
Ne se prononce pas
C'est bizarre la vie. Curieux, étrange, étonnant.
Vous ne trouvez pas ?
Cette fille, Adéhène, elle n'a pas l'habitude de se jeter, de cette façon, à la tête du premier venu aux registres du Cadastre, sous prétexte qu'elle est seule avec ce garçon ou lui avec elle. Alors, que s'est-il passé ? Elle a perdu la tête ? Échange subtil et irrésistible de phéromones ? Coup de foudre ?
Elle n'est pas ce qu'on appelle une jolie fille, même si elle est charmante. Son sourire, son attitude accueillante. Peut-on parler de charme professionnel ? Naturellement non : une employée du Cadastre n'est pas censée faire commerce et encore moins de ses charmes.
Décidément, ce n'est pas la bonne façon d'exprimer ce qui en Adéhène a bien pu charmer Péh. Ni ce qui a tourné la tête de cette fille, qui était loin de rêver du prince charmant juste avant que Péh ne pénètre... non, ici non, on ne peut pas écrire : ne pénètre dans cette salle du Cadastre.
Et puis, c'est franchement idiot : qu'est-ce que ça veut dire jolie, belle, charmante ? si jolie, belle, charmante, cela signifie des réalités changeantes d'une personne à l'autre, si ce qui est beau pour l'un ne l'est pas pour un autre. Si les mots désignent des réalités différentes, s'ils ont le sens qu'on veut bien leur donner, alors ils n'en ont aucun. "Une belle fille", c'est idiot, ça n'a pas de sens.
Bien trop abstrait.
Quant au réel, chacun croit ce qu'il veut, chacun ses idées. Pour lui, Péh, ça va : elle lui plaît, elle est belle. Et il se moque bien de l'opinion des autres. Ou probablement est-il persuadé que vous allez la trouver belle, vous aussi.
Est-ce que l'Univers était déjà sexué au moment du Big Bang ou juste après ? Qu'est-ce qui a bien pu sexuer l'Univers ? Non pas : qui ? mais : comment ? à quel moment ? où ça ?
Si Péh, de son côté, semble disponible lorsqu'il arrive au Cadastre, l'esprit ouvert aux possibilités qu'offre la vie, le corps rempli d'un généreux appétit, disponible corps esprit pour la rencontre de sa vie, cependant Péh n'est pas préparé à une aventure amoureuse : il a l'esprit bien trop occupé par un champ qui n'existe plus, dont il a hérité une chute triangulaire de celui qui s'appelait Nèvemor quand il existait (lorsqu'il vivait quelque part), un bout de terrain inutile, une fin de patrimoine familial échu par le plus grand des mystères. Mystère et boule de gomme !
- Tiens, tu es là ? Péh. Alors dis-moi ce que tu penses de cela : Tu ne cherches rien de plus qu'à passer une heure tranquille et tu tombes sur un cercueil qui contient,
- Oui, non mais je sais : Nèvemor. Plus jamais. Et alors ?
- Tu entreprends je ne sais quelle investigation désespérée au lieu de chercher du boulot. Et Bingo : tu rencontres la fille de ta vie.
- D'une part, pour savoir si c'est vraiment la fille de ma vie, il faudrait être devin ou avoir plus vécu. Je parle pour moi, au-delà du sentiment. D'autre part, je ne sais même pas comment tu t'appelles (pas de réponse), ni si tu essayes de me faire le coup de Sophie. Désolé, mais je ne suis qu'un simple personnage. Le personnage Péh. Je ne sais pas comment tu l'entends, mais avec Adéhène je trouve que c'est plutôt confus. Tu ne serais pas influencé par le mythe d'Adam et Eve, un truc comme ça, dans l'autre sens ? Entre nous, je ne sais pas si tu auras beaucoup de lecteurs de cette façon. Je dirais même plus (d'où ça sort ? ça), si tu persistes dans cette façon de mener ton histoire, ça va être galère pour intéresser un éditeur.
- Oh oh... Péh est troublé.
- Oh moi tu sais, ici ou ailleurs, je fais mon boulot de personnage. Essaye ce que tu veux, formule des hypothèses, imagine des situations, invente des histoires, raconte ce que tu veux. Moi, j'ai un principe : je suis toujours content.
- Péh, vois-tu,
- Entends-tu ? Le sens-tu ?
- c'est un paradoxe que tu viens d'énoncer : tu ne peux pas être content par principe.
- Disons que je suis souple, je m'adapte.
- Oui... je te trouve plutôt surprenant, pas facile à suivre, imprévisible. Péh ?... Adéhène ?... Personne d'autre ?
Il a déjà foutu le camp.
Ah... Mais... cela devient de plus en plus bizarre, mon cher Édouard, oui... de plus en plus bizarre ! Ces personnages, comme ce... ce quoi, ce roman ? laissent une drôle d'impression : un sentiment d'imperfection, d'incertitude, d'incomplétude.
Évidemment, vous lisez une fiction fragmentaire : pour le moment il vous manque des chapitres. Pas étonnant que vous lisiez une fiction fragmentaire à des années-lumière du Roman des Profondeurs. Ce bon vieux roman qui fait vrai, vivant, réel : problème, lamentations, désespoir. Psychologie, logique, chronologie, le bon vieux roman qui explique tout. Tout le monde sait. Everybody knows. Au pif, au bout de 3 lignes ou après lecture, tout le monde sait où l'auteur a voulu en venir. Question de patience.
Et la vie. C'est quoi pour vous ? la vie.
Ne la percevez-vous pas ? chaotique, illogique, surprenante.
Cette fille par exemple, écoutons ce qu'elle a dit à Péh :
- Moi, c'est drôle...
Adéhène marque une pause, les yeux fixés dans un lointain de l'esprit, sur un autre espace temps.
- C'était mon jour de congé. Ma collègue est tombé malade et j'ai dû la remplacer, j'étais furieuse. Tu vois... je suis la chance de ta vie ! (Ils rient, s'embrassent, se taquinent).
Adéhène devait logiquement être en congé ce jour-là; elle aurait dû être absente, inexistante pour lui, le seul jour où Péh est venu au Cadastre.
Vous ne la trouvez pas étonnante, la vie ?
Changeante.
Incompréhensible.
Complexe.
36 chandelles
À présent, j'entends distinctement le son d'une cloche.
Ding !
- On n'a pas sonné ?
- Pas entendu.
Péh tend l'oreille. Adéhène a stoppé son bricolage au sommet d'une échelle. L'instant d'avant, elle grattouillait le mur avec une petite truelle allongée, faisant tomber les gravats, le vieux mortier qui se délitait et rendait les pierres branlantes.
Ding gui-ding gui-ding...
- Ah oui. Il y a quelqu'un. Tu crois qu'on a déjà notre premier visiteur ?
- Tu vas voir ?
Avec sa truelle Péh fait glisser le mortier de sa taloche dans la gamate, pose ses outils, s'essuie les mains avec un chiffon et sort de la pièce.
Il descend l'escalier en colimaçon d'un pas rapide, qui sonne sur la pierre et réveille une sonorité de caverne. Il court presque, longeant le mur, là où les marches sont le plus large. Plongeant vers son avenir, vers leur avenir, il dévalait rapidement les marches triangulaires, dont les pointes arrondies et superposées forment l'axe central de l'escalier, en colimaçon, de la tour ronde.
Descendre ainsi d'une seule traite lui donne légèrement le tournis. Une sensation du vin qui vous monte à la tête, une impression de léger vertige qui reste agréable, en deçà de la limite au-delà de laquelle vous mettez en péril votre équilibre, votre conscience.
Une salle, un couloir, le hall d'entrée, Péh ouvre la porte.
- Bonjour madame !
Une dame d'un certain âge.
- Bonjour jeune homme. Serait-il possible de visiter le château ? j'ai vu à l'entrée du parc que vous recevez sur rendez-vous, je ne savais pas... je viens de loin.
- Oh mais bien sûr, madame. Simplement, je vous prie d'excuser ma tenue : nous sommes en travaux de restauration, actuellement.
- Oh ! passionnant. Et vous avez trouvé un trésor ?
Péh sourit.
- Pas encore... mais si vous venez nous aider, qui sait ? Entrez, madame, je vous en prie.
La dame pénètre religieusement dans le hall d'entrée du château, ouvrant de grands yeux curieux et émerveillés, toute son attitude exprimant son attente impatiente et émoustillée d'une révélation extraordinaire. Mais non, dans le hall en tout cas, il n'y a ni armure, ni fantôme, ni tableau fabuleux, aucune trace d'un passé glorieux, aucun témoignage de l'ancien temps, aucun de ces signes qui confirment que vous avez bien mis les pieds dans un univers enchanté, que c'est dans la magie que vous marchez, avec crainte, mais quelles délices.
Léger soupir à peine perceptible, les traits du visage qui retombent avec les épaules peut-être, la dame est sortie du rêve impossible. Sans même s'en rendre compte, elle a brusquement retrouvé l'attitude, plus conventionnelle, d'une personne qui attend que la visite guidée commence.
- Alors, vous êtes en chantier.
- Et il y en a pour un moment, vous savez. Mais rassurez-vous, la plupart des pièces sont accessibles. Comme vous le savez peut-être, au 19e siècle ce château appartenait
- Oh je sais ! ce château appartenait à ma famille.
- À votre famille ?
- Éh oui. J'ai passé mon enfance dans ce château, enfin, mes vacances. Quand j'étais une petite fille. Mais tout me paraît si petit à présent,
La dame traverse le hall. Elle marche lentement. Elle marchait dans le rêve de sa jeunesse. Une nouvelle jeunesse qui avait pris tout son temps, une soixantaine d'années, depuis ses 7 ou 8 ans, quel âge avait-elle exactement ?
- le parc, le château, presque un château de poupée à présent, ce hall.
Elle s'engage dans le couloir.
- Ou bien est-ce moi qui ai grandi ? Suis-je devenue aussi grosse et grande que l'ogre à force de manger des gâteaux au chocolat ? Vous conviendrez que manger des petits enfants, ça n'est pas très convenable à notre époque.
L'escalier de la tour ronde.
- Savez-vous jeune homme ? que les fantômes ont horreur de l'électricité. Vous conviendrez qu'un repas aux chandelles, qu'une soirée près de la cheminée dans laquelle brûle un feu de bois, que les couloirs de ce château et de cet escalier éclairés par des flambeaux... c'est tout de même autre chose. C'est classe !
Péh sourit. C'est classe.
La dame interrompt un instant son ascension, tourne vers Péh un visage coquin, moqueur, complice. Elle me drague. Péh regarde monter la dame, jusqu'à ce qu'elle disparaisse derrière l'axe de l'escalier. Seul le son de ses pas ralentis qui s'envole, heurtant la pierre et disparaissant vers le sommet de la tour, lui confirme que la dame n'a pas passé la muraille. Il suit le son de ses pas et de sa voix.
- Vous comprenez, nous n'avons pas le choix : vivant ou mort, il n'y a rien d'autre. Peut-être même n'y a-t-il que de la vie. Et rien d'autre. Alors croyez-moi, jeune homme, laissez l'électricité aux gares, aux aéroports, aux boulevards des villes, là où les gens ne font que passer. Parfois j'ai l'impression qu'ils ne font que cela : passer. Ce doit être l'âge.
La dame a saisi la rampe, instinctivement, sans s'en rendre compte, une vieille corde de chanvre qui court en festonnant entre chaque point d'attache, le long de la courbure du mur.
- C'est haut, tout de même.
Elle s'arrête, la main sur la corde, sans se retourner.
- Voilà qui me rassure : enfin quelque chose de mon passé qui n'a pas diminué comme peau de chagrin.
Et elle reprend son ascension vers la terrasse.
Péh suit la dame.
La visite guidée, c'était elle.
Péh suivait la dame.
Il la suivait dans son rêve, dans son enfance. C'est à dire la part en elle, tantôt endormie, tantôt éveillée, qui était la plus âgée : Peut-on appeler enfant le plus vieil occupant du corps, le survivant à l'aveugle résistance, l'indélogeable, l'increvable ? N'est-il pas plutôt l'ancien ?
Marche à marche, l'ancien montait vers la terrasse du château, là où il pourrait à nouveau respirer à l'air libre.
Nouvelle carte
- Mesdames et messieurs... si vous voulez bien me suivre.
Maintenant, je vois Péh ouvrir une porte et s'engager dans un couloir, aussitôt suivi du car de touristes qui attendent dans hall. Une exclamation de surprise, mêlée d'une crainte délicieuse, s'empare des visiteurs, au fur et à mesure qu'ils entrent dans le couloir. A la lumière vacillante des torches, suspendues aux murs, tantôt d'un côté tantôt de l'autre, on pénétrait dans un monde devenu soudainement médiéval, diabolique, ensorcelé.
On échange propos amusés, rires nerveux, approbations enthousiastes. Bientôt on descend par un escalier, qui bifurque sur un palier, puis bifurque encore sur un autre palier. Et on débouche sur un autre couloir avec la délicieuse impression d'être perdu loin du monde actuel, et encore, le dire c'est y penser. Personne ne pensait plus à, ou plutôt chaque visiteur, conquis d'avance par la magie des lieux, laissait aller ses pensées à des divagations fantaisistes suscitées par cet étrange voyage organisé. Chacun était guidé et libre. Guidé par le groupe conduit par le guide, dont vous entendez, par-dessus les bavardages, les échos de la voix assourdie. Vous étiez guidé par l'étroitesse du passage, couloirs voûtés, escalier. Pourtant, votre esprit vagabondait à sa guise.
Vous jouiez à présent. Vous étiez redevenu l'enfant, cet enfant-adulte-là, qui grandissait avec vous et oubliait. C'était votre enfance qu'il oubliait, qu'il recomposait, qu'il réinventait encore. Vous jouiez, c'était permis, alors vous vous autorisiez à jouer. Délicieusement. Prince ou princesse, chevalier, sorcière, fée, manant, moine ou évêque, tout se mélangeait peut-être dans cette recomposition, dans ce jeu que vous aviez activé. Vous jouiez, mais c'est du bout des lèvres dans votre tête, dialogue intérieur, c'était un frémissement de votre corps : les autres bien sûr, il ne faut pas exagérer.
Mais les autres faisaient pareil.
Et peut-être que ce groupe va basculer d'un seul coup dans ce comportement de groupe idiot qui joue à faire la fête, à faire les fous. Alors on exagère les rires, les paroles, les attitudes et tout va de travers. C'est bête. C'est surjoué. C'est fat, c'est vain, ce n'est pas drôle. Pourtant le groupe s'amuse, semble le faire, il faut.
Mais peut-être pas. Parfois le souffle de l'ange caressait chacun, touchait une épaule, murmurait dans une oreille, prenait la main de qui ne s'en rendait pas compte et avançait le regard fixe, yeux grands ouverts sur le songe. C'était un moment de grâce qui ravissait ces gens-là. Et le groupe déployait ses ailes de l'ange, ondulait son corps de dragon, nageait en banc de poissons. Chacun participait du mouvement du monde. Peu de chose en fait, il n'y avait rien à voir, rien à dire de cet impalpable du groupe qui palpitait en silence.
Mouvement de sa main qui brasse l'air et hop ! voici vos crakers : Magie... Et pour vous, hop ! un oeuf sorti de votre oreille, et encore un autre, de l'autre côté. La voilà à l'autre bout du bar, face à Brenda. Jasmine brasse l'air de sa main droite, à gauche à droite : Magie... Et une rose naît dans sa main comme par enchantement. Elle l'offre à Brenda.
Il n'y avait rien et tout a disparu, Pfuit ! les poissons, le dragon, l'ange. Il a suffit d'un rire peut-être pour effrayer le divin qui s'était rassemblé là.
- Bon. Vous êtes tous là ?
Fausse question prononcée d'une voix forte, pour obtenir le silence, un silence que Péh obtient aussitôt, un silence d'écoute de chacun des visiteurs venus pour cela : écouter-voir. Et ressentir.
Rire, silence, sauf quelque distrait brusquement devenu turbulent : vous chuchotez des bêtises qui se perdent dans le brouhaha du groupe et tout à coup votre voix, c'est la vôtre bien sûr, explose le vide des conversations évanouies.
- Hem ! s'excuse la voix.
- Vous êtes dans la grande salle du 11e siècle. La cheminée...
Le groupe se recomposait alors une oreille une oreille attentive, tandis que son oeil cyclopéen s'agitait curieusement, cherchant à voir ici ou là l'objet caractéristique désigné par le discours du guide, vous pouvez admirer... puis tentant d'en discerner les détails, je ne vois rien, trop loin.
Adéhène est entrée dans la salle basse, voûtée. En fait, elle n'est pas si grande que ça. Adéhène constate que la cinquantaine de personnes debout occupent une bonne partie de l'espace.
- Tu te rends compte, un banquet dans un endroit pareil...
À côté d'elle, deux dames, dont l'allure trahit la gourmandise, échangent leurs impressions en chuchotant. Adéhène a entendu. De tout le bavardage, c'est juste une réplique qui a pris sens pour elle, juste un mot : banquet.
Un banquet médiéval ! Adéhène mesure la salle dans sa tête : elle compare la place qui reste, celle laissée libre par le groupe, imagine des tréteaux, des bancs. Un car, ça doit tenir.
Adéhène était venue dans cet espace temps par hasard, dans cette salle occupée à ce moment-là par ce groupe de visiteurs. C'était par hasard qu'elle s'était trouvée à proximité de ces deux personnes justement. C'était aussi par hasard que cet échange avait eu lieu à ce moment, le moment d'Adéhène, et qu'elle l'avait entendu; mais peut-être pas, la dame qui avait parlé la première avait peut-être inconsciemment noté l'arrivée de cette personne, dont tout dans l'attitude indiquait silencieusement qu'elle faisait partie de la maison, du château, du personnel, la directrice, la propriétaire, ce genre de chose.
Ça fait 2 ou 3 ou 4 hasards. Un peu trop. Et pourtant.
Pourtant la vie d'Adéhène venait de se compliquer un peu plus. Elle venait de franchir un niveau supplémentaire de complexité. Et celle de Péh, sans qu'il n'en sut rien. Plus tard, elle lui expliquerait l'idée qui lui était venue par hasard, elle expliquerait les circonstances, je faisais ceci, et puis, et puis, c'est toute une histoire, la dame qui a dit que..., et je me suis dit..., tu sais c'est possible, pas de problème avec..., on ferait, je m'occuperais, tu pourrais, qu'est-ce que tu en penses ?
Parmi les multiples informations à notre disposition autour de nous à chaque instant, on sélectionne celles qui confirment notre façon de penser du moment, les informations agréables, les informations désagréables, les informations utiles, les informations qui entrent dans notre champ de préoccupation.
Un champ merdique, inaccessible, déprimant.
Un champ productif, motivant, enthousiasmant.
Un champ.
Plus jamais comme avant
Elle dirait :
- Épuisée... je suis morte !
Adéhène se laisse tomber dans un fauteuil.
- Je n'aurai même pas le courage de me déshabiller.
Adéhène s'enfonce un peu plus dans son fauteuil et ferme les yeux. Je ne bouge plus.
Péh ouvre la porte du buffet, sort une bouteille, Cling ! et 2 verres à liqueur en grès.
- Tu me sers une petite goutte de Glenmorangie ?
Adéhène a-t-elle entendu le bruit des bouteilles qui s'entrechoquent ? Savait-elle que c'était précisément cette bouteille de whisky pur malt, la bouteille des grands jours, que Péh allait choisir ? Avait-elle changé d'avis ? relativisant l'impératif catégorique de son sommeil impérieux. Autre temps, autre morale.
Péh a posé les verres sur le buffet et verse le whisky, un peu moins pour elle Une goutte ! Il ferme la bouteille, la pose sur le buffet en noyer, prend les verres, s'approche du fauteuil.
- Tiens.
Il pose son verre sur le bras du fauteuil entre ses doigts. À gauche, main droite avait-il pensé, un truc comme ça, c'est même pas penser.
Presque un réflexe, les doigts d'Adéhène ont serré le verre en terre cuite, qu'il a lâché aussitôt en murmurant :
- À ta santé !
- À la tienne mon amououour...
Lascive, fatiguée, euphorique. Elle a toujours les yeux fermés, les doigts autour du verre. Peut-être s'est-elle endormie.
- Oh oh ! quel enthousiasme après une journée pareille.
Il sourit en la regardant tendrement.
Il s'assoit dans l'autre fauteuil.
Silence.
Péh boit à ces années. La vie de château. Inventaire fulgurant et global, des images, rien de précis, son esprit survole sans s'attarder. Beaucoup d'images se superposent, se juxtaposent, s'oblitèrent en séries. Beaucoup de flou, de fondus enchaînés. Peu ou pas de sons. Des impressions.
Le jeu des souvenirs agréables. Le reste est passé aux oubliettes. Question de choix, d'habitude.
L'impression générale qui donnait toute la saveur de ce whisky des grands jours, en cet instant : cet hôtel-restaurant "Relais et Châteaux", c'était à Adéhène qu'il le devait, à son côté volontaire, tenace, à ses initiatives, à leur travail, leur habileté, les compétences acquises, imagination, audace, inconscience, insouciance.
Péh savourait leur réussite.
Pas d'échecs ?
Pas d'échecs ? Pas d'échecs, vous plaisantez ? Une longue suite d'échecs, interminable, épuisante, décourageante, une liste sans fin d'échecs qu'il avait fallu transformer en réussite ou qu'il avait fallu avaler, digérer, éliminer.
Péh s'était-il rendu compte des difficultés à régler, des retards, des imprévus qu'il fallait prendre en compte, des obstacles à franchir, de tout ce qui allait de travers. Même pas. Question de choix : c'était si facile de se foutre le moral à zéro en deux coups de cuillère à pot, de saper, en quelques minutes de dialogue intérieur désespéré, le peu de force, d'énergie, d'envie de continuer, de marcher, et pour aller où ? je vous le demande, c'est où qu'on va au bout du compte, solde de tout compte, mais merde à la fin, qui compte ? merde à la fin, ce taré, il compte quoi, il compte quoi au bout du compte ? c'est qui qui compte ? et c'est quoi qu'il compte ? Fais chier bordel... C'est facile de se démolir la tête contre les murs d'incompréhension et on s'éclate la gueule de toute cette merde parce que ce n'est plus possible de vivre comme ça.
Stop !
Jamais tu dis stop ?
C'était tellement facile de se foutre en l'air, t'as besoin d'un coup de main, toi ? moi merci, ne vous dérangez pas, je sais me débrouiller seul, comme un grand. Comme un grand con. Ou une grande conne, ça se pourrait; sur ce plan quelle est la différence ?
Alors Péh, voyez-vous... il ne se rendait pas compte. Il avançait dans le brouillard. Pas franchement somnambule, pas vraiment zen non plus. Mais plutôt : je le fais, c'est tout.
Zen par habitude. Sans le savoir.
Question de survie.
Adéhène non plus. Les échecs, elle n'avait rien vu, rien entendu. Ce qu'elle sentait ? le Glen peut-être ou la fatigue.
Question de survie.
On avance, on avance,
Le reste on s'en balance.
Dis-moi à quoi tu penses
En silence.
Avec toi seule, je danse.
On avance, on avance...
C'est à autre chose qu'ils pensaient, qu'ils avaient presque toujours pensé, passé leur temps à penser depuis qu'ils s'étaient choisis. Peut-être avant déjà.
Ensuite. Je veux quoi ? après. Et comment je fais ? maintenant. Bon, on fait quoi ? là, maintenant.
Et avant ? les souvenirs, les bons souvenirs, les souvenirs agréables. Ces souvenirs, mémoire endormie, qui font sourire. Ces souvenirs étoiles, qui pétillent le regard, et la voix devient chaude, affectueuse, séduisante, j'écoute ce trop-plein d'amour qui déborde, je t'aime avec ce visage de l'amour. C'est fugitif, une impression passagère, le remarquer, c'est déjà disparu, envolé, c'est ailleurs, sur le visage de quelqu'un d'autre. Une enfant dans un camp, peut-être. Cette grand-mère de 94 ans qui en aurait tant besoin. Oui. C'est loin déjà et c'est tant mieux. Si rare, si fragile. Un colis de bons souvenirs. Haut, bas, fragile.
Question de survie.
Nèvemor.
Péh se souvient.
Il remue machinalement la petite cuillère. Il regarde le café refroidir dans la tasse sans rien voir, ni du café, ni de la tasse. Ou alors, c'est une autre tasse, un autre café, réels ou imaginaires. C'est un autre lieu, une autre époque. Le café est aspiré par le sucre qui brunit au fur et à mesure, jusqu'au sommet. Le doigt finalement lâche le sucre. Cette musique, dehors, dans la rue... une flûte. Liberté des pensées qui vont et viennent, impressions fugitives. La couleur ? Bleu Kies love.
Péh se souvient.
Péh, pour tout dire, avait un mort sur la conscience. Il serait plus juste d'avancer l'idée qu'un inconnu, dont la vie s'était achevée à l'âge de 63 ans, avait trouvé le moyen, une fois mort, de s'immiscer dans sa vie à lui qui, sans être particulièrement simple, était toutefois plus simple avant. Avant cet enterrement, le notaire, le cimetière.
Etait-ce en souvenir du goupillon ? que Péh agitait la petite cuillère en l'air. Etait-ce la musique à Preisner ? Péh battait la mesure, cherchant à retrouver l'ordre des choses. Ou bien cherchait-il à diriger, à cet instant, la musique de sa vie ?
Que je le veuille ou non, je ne peux plus me débarrasser de Nèvemor. Même s'il n'existe plus, même si sa vie passée ne m'intéresse en aucune manière.
Péh se souvient : il avait posé, saisi et bu. La petite cuillère, la tasse et son café. Tiède ! En reposant la tasse sur le comptoir, Péh savait que de toute façon il irait voir ce champ. Un de ces jours.
- Combien est-ce que je vous dois ?
Péh a réglé l'addition sans avoir vraiment fait attention à la réponse du barman. Il n'y avait pas que Nèvemor dans la vie de Péh. Mais il y avait aussi Nèvemor, à présent.
Et ce simple fait avait complètement transformé sa vie. Il l'avait senti, il l'avait su dès le cimetière. Il n'avait rien pu changer à ce fait.
À partir de maintenant, la vie de Péh ne serait plus jamais comme avant.
Elle ne serait plus de même nature.
Elle avait acquis un niveau supérieur de complexité.
Un petit quelque chose en apparence dérisoire, sans importance. Un petit quelque chose absolument fondamental.
Nèvemor.
Péh se souvient. Une heure perçue perdue par avance, inutile, terriblement longue et ennuyeuse.
C'était finalement de l'ennui, du néant, du vide qui avait mené Péh à cette vie avec Adéhène.
Dans le fauteuil à côté, Adéhène était loin à présent. Elle était partie loin, très loin de Péh. Abandonnée au sommeil nocturne, elle voyageait à présent au gré de ses rêves, endormie, la poitrine légèrement rythmée par sa respiration, le corps agité parfois d'un bref tressaillement.