8 . Quatrième nocturne
Songeur.
Je sais ce que je vais faire demain et le jour suivant et l'année prochaine et l'année d'après. Je vais secouer de mes pieds la poussière de cette petite ville en ruines et je vais voir le monde. Italie, Grèce, le Parthénon, le Colisée. Puis, je reviendrai ici et j'irai au collège voir ce qu'ils savent... et ensuite je construirai des choses. Je construirai des terrains d'aviation. Je construirai des gratte-ciel de cent étages. Je construirai des ponts d'un kilomètre de long... Est-ce que je parle trop ?... Oui ! ! pourquoi tu ne l'embrasses pas au lieu de la tuer avec tes discours ?
Passbox de seconde classe n° 46. Attiré par le regard de l'ange, Joz croisa celui de la fille. Depuis où ? depuis quand ? est-elle ici. Je ne l'ai pas vu entrer. Ni s'installer. Rien entendu.
Dans le temps de cette pensée, de ce dialogue intérieur, le visage de l'ange ou de la fille diminue dans l'esprit de Joz, qui, sans la déshabiller du regard, découvre un espace un peu plus grand, tête et épaules, bras, poitrine, hanches, cuisses. Elle est assise en face de lui, charmante, très mode : col rond, combinaison moulante, bleue, taillée dans un tissu doux, soyeux, extensible, jambes à mi-mollets.
Elle le regarde encore. Son regard ne peut quitter le sien. Elle se lève, s'approche, penche son visage vers le sien. Puis Joz sent les lèvres de la fille sur les siennes. Il l'embrasse, fermant les yeux, sa main gauche tendrement pressée sur sa nuque. Il glisse la main droite entre ses cuisses et se renverse sur le lit, entraînant sa partenaire dans la chute. Le combat continue sans surprise, un corps à corps mille fois décrit, montré, exécuté.
Laissant là, sur la moquette, sa partenaire émue et nue... Joz prit son crayon et traça sur la feuille une courbe, puis une autre. Ensuite, il reposa le crayon sur la tablette. Étrange apparition.
Le dessin, à la lecture, évoquait peut-être le corps maternel de la fille assise un peu plus loin.
Aucune station depuis Éliocanthe. Ont-ils pu passer Kzrk ? sans qu'il s'en rende compte. Je suis distrait. Dans son dialogue intérieur, il avait prononcé Kzèrk. Ce qui différencie nettement cette ville de l'île de Krk, dont il aurait prononcé le nom : Keurk. Sachant que certains disent : Kerk; ou pire : Kèrk.
Sans parler de ceux qui croquent une pomme virtuelle : Crrrc !
L'envie de lui parler, de l'aborder, l'envie d'inviter cette fille à entrer dans son espace temps personnel, franchissant la frontière virtuelle le séparant, lui, de cette belle étrangère, cette fille voyageant en sa compagnie, lui-même ne voyageait-il pas en sa compagnie à elle ? vont-ils rester voisins de passbox sans même échanger un mot, une phrase, une banalité ? Bien sûr, cette fille n'est belle que dans l'expression imagée une belle fille, c'est ce que l'on attend, une belle fille, comme si une fille ne peut être que moche ou belle, un garçon beau, séduisant, riche, cette fille est belle en ce qu'elle est pour lui, tout de suite, ici, attirante, mystérieusement inconnue. Mais peut-être est-elle belle, en ce qu'elle symbolise de promesses, du simple fait que c'est une fille. Une fille pour lui, un garçon pour un autre, n'est-ce pas ? Lui-même n'est-il pas pour cette fille... cette fille apparemment indifférente à sa présence à lui, ici, tout de suite, indifférent comme on doit l'être, comme l'éducation, reçue d'expériences multiples, nous a appris à nous comporter en société : apparemment ou réellement indifférent, indifférente, en fait secrètement émue, attiré vers l'autre, en chasse ! secrètement ou discrètement ou agité par des processus complexes et contradictoires hérités, construits au cours de nombreux échecs et réussites antérieurs. On n'y pense même pas.
À écouter les autres, pourtant, il semble qu'on ne pense qu'à ça : l'autre réduit à un cul potentiel. Quéquette en quête de foufougnette pour les mâles. Chounette en quête de bistouquette pour les femelles. Appelez ça comme vous voulez, nul n'échappe à sa condition de mammifère, d'être vivant. C'est rassurant, en même temps : on est peut-être des lapins ou des lapines, mais pas de pierre. Donc pas d'église.
En ce temps-là, Joz s'était approché de la fille, qui, polie ? un peu méfiante ou réjouie ? avait levé le bout de son nez; et son visage ayant suivi le mouvement s'est illuminé d'un beau sourire (vous imaginez qu'il soit moche ? méchant ? carnassier ?), un sourire accueillant, discret, prometteur, gourmand.
Peut-être Joz croyait-il. Son assurance momentanée, affirmée dans toute son attitude, ayant décidé, s'étant levé de son siège, ayant marché jusqu'à elle, cette certitude n'infirme aucunement qu'il ne croyait pas. Qu'il ne rêvait pas. Une chose est sûre, (certaine ? réelle ? vraie ?), il a demandé, s'étant arrêté auprès d'elle le regardant, en attente de ce qui va se passer, en attente de sa parole à lui, de ce qu'il va lui dire à elle, ayant demandé, elle, sans parole : que voulez-vous ?
- S'il vous plaît, vous n'auriez pas des pastilles rouges ?
- Non. Je n'en prends jamais.
- Excusez-moi.
C'est non. Pas de chance. C'est non, avec, cependant, un sourire. Amusé ? moqueur ? inquiet ? dépité ? déçu ?
Il est retourné s'asseoir à sa place, l'ayant gratifiée d'un sourire d'excuse pour le dérangement, ou plutôt d'excuse pour le manque d'inspiration qui l'a subitement rendu idiot devant cette fille. À l'évidence, elle n'a probablement dit ni oui, ni non, se contentant de répondre à la question. Et sa question n'impliquait pas de répondre oui à tous les coups, comme n'importe quelle vraie question, n'importe quelle vraie question non-socratique laisse le choix à la personne de répondre ce qu'elle a envie. Pourtant si... elle aurait probablement dû... malheureusement, grain de sable, imprévu fatal, ironie du sort, la fille n'a pas de pastilles rouges. Une chance sur 2 ? non : beaucoup moins, voilà le fait, une chance sur 9 999 (dans un supermarché), une chance sur 23 456 (ou 77 777 ?), la plupart des gens consomment des pastilles rouges comme... comme un poisson dans l'eau (quel rapport ? quel poisson ? une baleine, un requin, une sardine, un dauphin ?), bref, l'horreur.
Joz a rencontré par hasard une fille comme lui, la fille, l'unique peut-être, la chance de sa vie, et d'un seul coup par manque d'imagination, d'audace, d'assurance, brusquement submergé peut-être par un sentiment de panique, il a reculé, fui, mais surtout lui assis à présent à sa place, l'ayant quittée, c'est toute sa démarche vers elle, aller à la rencontre, qu'il a effacée d'un coup de gomme maladroit, pire, qu'il a invalidée, récusée, niée.
Nié cette fille aussi, dans sa démarche à elle aussi, peut-être, l'ayant rencontré lui par hasard, un garçon, le garçon, l'unique peut-être, la chance de sa vie, et d'un seul coup par manque d'imagination, d'audace, d'assurance, brusquement envahie peut-être par un sentiment de panique, elle a... elle n'a pas...
A-t-elle baissé les yeux vers son livre avant ? ou après ? le sourire malheureux (c'est maintenant que Joz qualifiait ainsi son sourire à lui). Baissant les yeux avant, il a souri aux anges, aux fauteuils ? à lui-même ? il faut bien faire quelque chose quand on ne sait plus rien dire; mais faire suppose une décision, une décision irréversible, irréversible sauf miracle, intervention de l'autre, l'ex future douce et tendre; ex futur tendre et gentil; et prendre cette décision nécessite de fermer soi-même une porte pour en ouvrir une autre.
Qui a fermé la porte ? de lui ou d'elle.
Avant, c'est elle.
Après, c'est lui.
Après, c'est lui, l'imbécile. L'imbécile : non, non et non. Il s'est en partie sincèrement excusé de son intrusion à lui, dans sa vie à elle. Cette fille qui a sa propre vie indépendante de la sienne, avec amis, copains, copines, amies, mari ? enfant ? s ? amant ? s ? te ? tes ?... ??? Un grand point d'interrogation, mais de quel droit s'interroge-t-il ? lui sur sa vie à elle. On a bien le droit de s'interroger tout de même. Il ne peut cependant plus dire : ça ne dérange personne.
Ah !
De toute façon, ces questions sont complètement stupides, ridicules, sans intérêt, inefficaces. Ce que Joz se demandait à présent, peut-être, mais peut-être pas, Joz n'était peut-être qu'une marionnette, un artifice commode de simulation : et si ?... Joz aurait pu, s'il ne l'avait déjà fait, se demander non pas ce que cette fille avait, mais ce qu'elle était, ce qu'elle était prête à faire, par exemple, ou plutôt ce que lui et elle, dans certaines conditions auraient accepté ou décidé de faire ensemble. Comment auraient-ils transformé 77 minutes de ce temps suspendu en une journée particulière ?
Penser ainsi l'inclut dans l'affaire, lui permet de mieux penser le réel. Perte d'innocence, part de risque, situation autrement plus complexe et certainement pas soluble par sa simple méditation, même transcendantale à supposer.
Peut-on savoir ce qui va se passer si... si justement on ne le fait pas, si on ne risque pas un mot, un regard, une démarche. J'ai agi, elle aussi, et je me suis rassis assagi.
Mais l'ayant fait, je ne peux plus le reprendre. Chacun de notre côté, assis à notre place, nous ne sommes plus étrangers l'un à l'autre de la même façon que si je ne l'ai pas fait.
Peut-être suis-je assis là, maintenant, avec une multitude d'informations secrètes sur moi l'ayant fait et elle ayant réagi comme elle l'a fait. Attitudes, réactions, odeurs, son de la voix, sensations complexes et indéchiffrables de façon analytique.
Peut-être aurait-il suffi d'un échange de quelques molécules particulières et absentes au moment de la rencontre, pour que se déclenchât un coup de foudre, de lui, d'elle, de tous les deux.
Qui ? avait refermé la porte de la rencontre, peu importe la suite, peu importe quel genre de suite à cette rencontre se serait produite. Qui ou quoi ? Un échange de messagers ? molécules ou autres, un échange involontaire, incontrôlable, un échange secret entre une part mystérieuse d'un individu et une part mystérieuse d'un autre individu ? allez savoir.
Allez savoir si cette porte fermée ne pouvait pas à nouveau s'ouvrir, si elle n'était pas, de fait, déjà entre-ouverte, si cette porte ouverte ou fermée n'existait pas seulement dans l'esprit compliqué et confus de Joz.
Ou de quelqu'un d'autre.
Une fois de plus : tout dans la tête, corps esprit.
On ne fait que ça, croire et croire et croire,
c'est vrai que
c'est faux
c'est juste
c'est injuste
il est comme ci, elle est comme ça
on doit
il faut
c'est la loi, je vous arrête.
STOP !
C'est fini.
Infini ?