Rêve ou réalité, c'est le moment de se poser les bonnes questions
Allez, courage, ce n'est pas évident, on bute. Sur rien, aucune aspérité, on trébuche là, mais sur quoi, pourquoi ? Et vous voilà (vous, c'est moi, tout de suite), moi, tombé ici ou là ou ailleurs, je n'y peux rien, c'est comme ça, de toute façon on est toujours de quelque endroit, quelle importance que je sois d'ici ou pas d'ici ? et vous aussi, bien sûr. J'ai lu quelque part un article sur le chauvinisme et le racisme à géométrie variable, mais non, décidément, je ne me souviens plus (il ment). Juste que c'était très intéressant, vous devriez passer voir. Allez, n'ayez pas peur, vous reviendrez, comme moi, de ce côté du monde.
Réfléchissons. Comme je le disais ce n'est pas évident, pas facile à expliquer, huppe, huppe. Ou plutôt : C'est évident ? voilà la bonne question à se poser. A tout instant, aux instants décisifs en tout cas, ces moments où la vie en dépend, tout le temps en fait. Enfin c'est comme vous voulez, c'est votre vie, à présent, tant que vous êtes vivant.
Je dis réfléchissons, essayons d'y voir clair, tentons de comprendre comment ça s'est passé, mais là je bute encore, je trébuche là, et voilà : quand une légende devient réalité, vous plongez dans les grands fonds océaniques, avec le Nautilus, là où nul soleil n'éclaire la nuit aquatique, c'est là, quand te revient à l'esprit l'histoire géologique du monde, que tout soudain tu vois par le hublot l'oeil du monstre, mais je n'en dis pas plus. Je ne vais pas vous encourager à affronter le danger au péril de votre vie. Après tout, c'est votre affaire de savoir si vous continuez l'histoire ou si vous bifurquez. On a bien vu Coraline, la petite maline intrépide, où l'a menée sa curiosité, Autre Mère, Autre Père, Autre Monde, jusqu'au moment où, justement, le monde merveilleux vire au cauchemar, non, croyez-moi, réfléchissez, tentez d'y voir clair, essayez de comprendre... on dirait qu'il y a de l'écho, vous ne trouvez pas ?

Alors, vous allez où?
D'un autre côté... il y a des gens qui, lorsqu'ils ont élaboré leur itinéraire, s'y tiennent et ne voient même pas les carrefours, les chemins qui se présentent ici ou là, les autres possibilités de se balader, les autres circuits possibles, les invitations à la découverte, les allers et retours, juste pour voir. De toute façon, quels que soient vos choix, vos coups de coeur, vos impulsions, vous aurez suivi, tracé, par la force des choses, un itinéraire parmi d'autres. Pourquoi pas un autre une autre fois ? Vous revenez, vous recommencez autrement. Faites donc comme vous voulez, revenez plus tard, allez-y maintenant. Mais pourquoi je vous raconte tout ça ?
C'est drôle, comme ces éoliennes sur les collines de la vallée du Rhône peuvent servir à toute autre chose que ce que vous croyez. Je m'en suis aperçu le jour où, passant par le col de Tourniol près du Ventoux, je profitais de la tiédeur du soir, la fenêtre ouverte sur la musique des grillons et les senteurs de lavande, quand tout soudain je trébuchais là, me trouvant brutalement propulsé de l'autre côté, comme aspiré, puis volatilisé dans la campagne endormie : avant même d'avoir repris conscience, si je puis dire, une éolienne attira mon attention : elle brassait, brassait, brassait péniblement, laborieusement, obstinément, rêves et cauchemars dans l'air du soir, c'était impressionnant. La danseuse, quel autre nom donner à cette délicieuse hélice, à ce moulin à tourments ? la danseuse recyclait en broyant, noirs désirs, sombres pensées, humeurs mélancoliques. Evidemment, sous le charme indéfinissable de la danseuse, je m'endormis.
Il me semble que je me suis comme réveillé dans la salle réservée aux livres d'art de la médiathèque. Oui. Il y avait ce livre sur une table. Je me suis assis et j'ai commencé à lire. Jusqu'au moment où j'arrivais aux pages de la série des trains du soir. Je regardais la reproduction d'un tableau de Paul Delvaux et Pffou... comme si j'avais glissé sur un trottoir gelé, je chavirais, est-ce le mot ? je basculais de l'autre côté. J'avais trébuché là, bêtement, sur quoi ? je me le demande. Le silence feutré de la salle de lecture avait été brisé par un bruit de locomotive et de rails. J'étais dans un train, une petite fille assise en face de moi dans le compartiment. Elle ne me voyait pas, regardant la nuit par la fenêtre. Ensuite, je ne me souviens plus. Ah si, il y avait cette musique lancinante, cette musique mandingue qui nous emportait vers quoi ? mon passé ? son avenir ? La musique nous emportait à la façon du conte, comme la vie qui passe.
Plus tard il me semble, j'entendis cette voix venue des champs de coton, cette voix du blues et du gospel. Mais non, je mélange tout à nouveau.
Cette fois-ci je trébuchais là, sur un caillou du chemin qui mène à la bergerie. Pas le temps d'y penser, je me retrouvais en Extremadura, dans la campagne il est vrai, mais tout de même, loin, très loin du chemin, encore qu'il y avait bien un chemin et quelqu'un avec un enfant, là, juste au-dessous un peu plus loin, je voyais cet adulte, cet accompagnement de l'enfant, ils marchaient vers la plaine en contrebas, là-bas. C'est drôle, je me souviens en noir et blanc, des teintes de gris en fait. En Espagne, vous voulez rire, le soleil, la lumière, les couleurs du bonheur.
Et cette fois encore, oui. Mais comment suis-je passé d'Espagne en Malaisie ? Très étonnant ces ruptures de l'espace temps qui courent, ces failles de réalité subjectives temporelles, non ? De nouveaux territoires s'ouvrent à votre esprit, qui s'ouvre à autre chose.
Pas si mal finalement très intéressant, à force de passer de l'un à l'autre, je ne sais plus que penser : d'un côté le bon, de l'autre le mauvais, les deux côtés du monde c'est comme les melons, impossible de savoir à l'avance.
Est-ce que je mangeais une pêche savoureuse, une belle pêche de la Drôme ? quand je trébuchais là, et me retrouvais sur le quai de ce port. Cet adolescent ne me voyait pas, absorbé dans son occupation d'attraper des poissons, perdu dans ses pensées, ses attentes, ses espérances de trésors fabuleux, pêcheur de rêves ai-je pensé, il passait sa journée à plonger son fil (au bout d'une canne), s'esclaffant à chaque prise, prononçant les noms bizarres des poissons, en malais peut-être, je ne me souviens plus.
Et maintenant devant la cheminée. Petites flammes tremblotantes d'un feu d'automne. Mais, non, tu mélanges tout, pas encore, avant il y avait... quoi ?
C'était une fois. Non. Il était une fois une voix extraordinaire venue d'Afrique, une voix à vous réduire en statue de glace, s'évaporant en vapeurs infernales, sur un bûcher de désespoir sans fin. Mais non, j'ai déjà raconté. La fatigue.
Oh je sais, vous vous dites : c'est l'âge, il radote. Mais pas du tout, qu'est-ce que vous croyez ? Et puis d'abord, que savez-vous de mon âge, quand je suis né ? Vous rigolez : Ah ah ah ! il n'a pas mis de e à né, c'est un garçon ! Eh bien non figurez-vous... Une fille ? alors c'est une faute d'orthographe. Et Bens non, pas fotografe : defanse de soter pardesu le larbirinte. Ni fille ni garçon, je suis un personnage. Le personnage dit : quand je suis né. La personne âgée : quand je suis née. Bon et puis zut, c'est comme vous voulez.
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