Moussa de Thiès
- J'ai faim, déclara Mélodie, pas vous ?
- Ouais. Et puis j'ai une de ces soifs, répondit Alfrèdo.
- Il faut d'abord passer à la gare, d'accord ?
D'accord ou pas d'accord, Mamadou partit d'un pas décidé. Il fallait bien d'abord aller se renseigner à la gare, c'était l'évidence même. "Ensuite, on allait encore piquer une bonne suée à marcher au soleil", en plein milieu du jour, alors qu'il aurait été si agréable de boire un bon Coca glacé, à l'ombre, dans un endroit bien frais où l'on aurait écouté une musique de rêve. "Vraiment c'est pas juste, fallait que ça tombe sur nous ! et c'est pas à Thiès qu'on risquait de se baigner dans l'océan..." Sûrement non, ils baignaient plutôt dans leur transpiration.
Gare de Thiès.
"Apparemment les autres nous avaient oubliés. Mamadou alla se renseigner. Évidemment, y a que lui qui parle ouolof !" Et pour les horaires des trains, pas la peine de chercher, il n'y en a pas. Rien n'est affiché. Et puis de toute façon, tout le monde s'en fiche des horaires. Concrètement, on attend le train, il passe quand il passe et quand il est là on monte dedans...
- Quand est-ce qu'on arrive ?
- Écoute, je n'en sais rien, répondit Mamadou, en principe à 7 h du soir.
- Alors, on a le temps...
- J'espère qu'il n'aura pas trop de retard.
- Bon, qu'est-ce qu'on fait maintenant ? demanda Mélodie.
- Je vous invite au restaurant, répondit Mamadou mystérieusement.
Heureusement, la ville était assez ombragée. Ils suivirent une allée de grands arbres, dont les troncs, blancs sur un peu plus de 2 mètres de haut, avaient été passés au lait de chaux. Le restaurant aux murs bariolés de vert, rouge et jaune était à deux pas de la gare et Alfrèdo, qui commençait à être fatigué de traîner la jambe, poussa un gros soupir de soulagement devant l'enseigne :
Keur Moussa
Restaurant de Paris
spécialités du chef
Manifestement, Mamadou connaissait bien ce restaurant très animé. Ils entrèrent. Immédiatement, un jeune Africain qui circulait entre les tables se précipita vers eux avec un grand sourire.
- Mamadou !
- Moussa !
- Mamadou.
- Moussa.
- Comment ça va mon frère ?
- Ça va.
- Tu r'viens de France-là ?
- Je suis en vacances.
- Et comment ça va là-bas les études ?
- Ça va.
- Et oncle Taxi, ça va ?
- Tout va bien. Et toi Moussa, ça marche les affaires ?
Moussa partit d'un franc éclat de rire, en poussant un cri aigu au milieu de son restaurant.
- Hé !
Il prit Mamadou dans ses bras en lui tapant affectueusement dans le dos et l'attira dans un coin vers une table vide.
- Venez par ici, vous s'rez tranquilles, ajouta-t-il dans le brouhaha confus du restaurant, où se mélangeaient les rires et les conversations bruyantes avec la musique un peu démodée qu'hurlaient des haut-parleurs fatigués et saturés. Tu n'm'as pas présenté tes amis.
- Ah oui : Mélodie...
- Enchanté, princesse !
- Salut grand chef de Paris, répondit Mélodie en riant.
- Alfrèdo, le meilleur batteur du monde et le roi de l'informatique.
- Félicitations mister Tam-tam, prenez place; merci.
- Salut Moussa; faut pas croire tout ce qu'il raconte...
- Mais si, mais si; Moussa baissa la voix et se fit confidentiel : Tu sais, Mamadou, ici c't'une célébrité... C't'un griot nouvelle génération, l'rapeur fou de l'Afrique Noire !
Tous les quatre partirent d'un grand éclat de rire et Mamadou se leva de son siège, qu'il n'occupait que depuis quelques instants. À petits pas cadencés accompagnés de gestes syncopés de tout le corps, il s'avança dans la salle et chanta :
- Bon-jour O-grand-Moussa, Mou-ssa-de-Thiès de-Keur-Moussa. I-ci tu-as-grandi, i-ci tu-es-le-roi. Du ma-fé tu-es-le-roi. Toi le-grand Moussa, de-Thiès de-Keur-Moussa...
Par l'opération du Saint-Esprit ou des esprits de la brousse, quelqu'un avait éteint la musique et dans un silence impressionnant tous les clients du restaurant s'étaient arrêtés de manger, pour écouter Mamadou avec la plus grande attention, et, chose surprenante, avec un grand respect mêlé d'étonnement.
Silence respectueux pour Mamadou ? pour Moussa ? ou pour cette musique contemporaine venue du fond des âges, la musique du griot, qui chante à l'infini les louanges des hommes de coeur et des rois ?
Impossible de le savoir.
Cependant une véritable émotion circula dans le restaurant.
-... Ton-rès tau-rant-magique, le-res-taurant-de... Pa-riiiiis !
Et cette émotion éclata brusquement en un tonnerre de cris d'approbation et de rires de satisfaction.
Quelques personnes se levèrent pour féliciter Mamadou, lui glissant, selon la tradition, des pièces et même un billet dans la poche de sa chemisette.
Moussa, les yeux brillants et la voix légèrement modifiée par l'émotion, s'exclama :
- Toi, mon-vieux, là tu exagères !
En un clin d'oeil, les Coca et les Fanta envahirent la table. Une jeune fille dégourdie leur servit "le meilleur mafé du monde". Et lorsqu'il eut fini son service, Moussa les rejoignit pour avoir des nouvelles de la France et discuter avec son cousin Mamadou.
Naturellement la conversation tourna très vite aux événements récents qui préoccupaient particulièrement les 3 amis.
- Tu te rends compte, ces bandits m'ont enfermé à Gorée, dans la Maison des Esclaves... Ces traîteurs, ils m'ont frappé, là, et enfermé dans le noir.
Mamadou avait indiqué du doigt une bosse assez protubérante sur son crâne frisé. Ce qui ne fit rire personne.
Chant de la traite des noirs, negro spiritual :
No more captain's whip for me !
No more, no more...
Plus jamais le fouet du contremaître pour moi,
Plus jamais, plus jamais.
Le restaurant était presque vide à présent et la musique continuait en sourdine, juste ce qu'il fallait pour que les clients attardés n'entendent pas la conversation, qui avait pris une tournure sérieuse depuis quelques instants.
- Il est comment déjà votre prof de gym ?
- Petit, athlétique, un peu nerveux, précisa Mélodie.
- Faut toujours qu'on s'agite comme des imbéciles, on se croirait à l'armée, rouspéta Alfrèdo.
- Ouais, ben je l'connais c't'individu ! C'est un type dangereux, ça c'est sûr. Il vient ici des fois. Je m'souviens bien : il porte un pendentif bizarre, une sorte de petite croix...
- La croix d'Agadez, s'exclamèrent en coeur les 3 amis.
- C'est ça, en plus petit.
Et puis, Moussa réfléchit tout haut :
- Attends... y a toujours un type avec lui... mais oui, c'est Aziz. Ils étaient là hier soir, justement.
- Hier soir ? ? ? s'étonna Mélodie.
- Qui ça Aziz ? demanda Alfrèdo.
- Le Libanais Abdelaziz Saïda. Il est propriétaire de pratiquement tous les magasins d'tissus du Sénégal; j'avais jamais réalisé qu'i' s'trimballait avec lui. Alors là, ça sent mauvais, très mauvais c't'affaire...
- Alors, il n'est pas allé à Bamako ! conclut Mélodie pour elle-même.
Après quelques instants de méditation, il ajouta :
- Bon, vous-là, faut pas déconner; je n'vois qu'une solution : Ab'laye Sy, le Grand Marabout de Tivaouane.
- T'es dingue, il nous a balancé ses baye fall aux fesses, s'écria Mamadou.
Moussa posa ses deux mains à plat sur la table, regarda Mamadou dans les yeux et déclara en hochant la tête à droite et à gauche :
- Alors là, vous faites zerreur mon cher cousin : rien à voir ! Un marabout ? un homme de r'ligion dans c't'affaire ? faut pas pousser : tes types, i' s'sont déguisés.
Tout en suivant la conversation, Alfrèdo avait sorti Balou de son sac. Ayant rapidement trouvé ce qu'il cherchait, il posa l'ordinateur sur la table de façon que Mélodie et Mamadou puissent lire :
À partir de là, on pouvait déjà être sûr d'une chose : le marabout de Tivaouane n'aurait certainement aucun rapport avec un quelconque service d'ordre mouride.