Les grigris du Marabout

Moussa eut vite fait de trouver 3 vélos.

Déjà le refuge réconfortant de Keur Moussa, le restaurant du cousin, était loin. À présent, Mamadou, Alfrèdo et Mélodie roulaient en pleine chaleur et en plein soleil, en direction du village de Tivaouane, berceau de la famille de Moussa et de Mamadou.

Le sentier serpentait habilement parmi la végétation d'épineux et d'herbes sèches, à bonne distance de la piste de tôle ondulée où, de temps à autre, les véhicules, Pigeot et Landrover marquaient leur passage d'un épais nuage de poussière rouge.

Nos 3 amis étaient en sueur, malgré l'ardeur toute relative avec laquelle ils pédalaient.

- Après tout on est en vacances, déclara Mélodie en posant pied à terre.

- T'as raison ! confirma Alfrèdo, le visage rouge comme une tomate.

- Déconnez pas, on n'est pas encore arrivés... rouspéta Mamadou.

C'est lui qui roulait en tête. Il s'était manifestement beaucoup mieux acclimaté que ses amis. Mais il dut s'arrêter lui aussi, car Alfrèdo avait décidé qu'il fallait boire un coup pour ne pas se déshydrater. L'eau filtrée de Moussa était chaude maintenant, mais c'était mieux que rien du tout. Et tout le monde repartit de bon coeur sur le sentier sablonneux.

Au loin, un baobab déplumé portait sa cargaison de vautours, mais cela n'intéressa plus personne. Évidemment : l'habitude, déjà.

Mélodie roulait à quelque distance des garçons. La végétation était devenue un peu plus abondante, à cause d'un point d'eau probablement. Brusquement, un singe vert traversa le sentier juste devant elle. L'espace d'un instant, il disparut dans les arbres. Mélodie poussa un grand wa-oooh ! et cria :

- Vous avez vu ?

"Personne n'avait rien vu, naturellement. Ah ! ces garçons, tous les mêmes, les yeux dans les poches... (Et les garçons de protester : les filles, toutes les mêmes, on prend ses rêves pour la réalité)". Cependant, personne ne contesta les nombreuses troupes de pintades qui déguerpissaient en gloussant à leur passage et disparaissaient dans les fourrés.

Et puis, au bout du compte, comme tous les chemins du monde mènent quelque part, le sentier finit par déboucher sur les vestiges de pailles jaunes d'un champ de sorgho ou de mil et les restes de champs d'arachides, de l'autre côté desquels on apercevait le village.

En fait, depuis un moment déjà on entendait le faible bruit amorti et rythmé des pilons dans les mortiers, qui s'amplifia au fur et à mesure que l'on approchait du village.

Bien avant qu'ils n'arrivent aux premières maisons aux murs de nattes et aux toits de chaume, une ribambelle hurlante de gamins dépenaillés à la tête frisée, bouclée ou tressée de nattes s'étaient précipités vers eux et les accompagnèrent jusque sur la place du village. Là, à l'ombre de l'arbre à palabres, quelques vieux assis sur des sièges en bois traditionnels les regardaient arriver.

Le groupe d'enfants se tint à une distance respectueuse et, d'un coup, se réfugia dans un silence craintif et curieux. Seuls continuaient la musique des femmes pilant le mil et le roucoulement caractéristique des tourterelles.

- Avant tout, il faut saluer le chef du village, expliqua Mamadou avant de s'approcher du groupe d'anciens, suivi de ses 2 amis.

- Salam malikoum.

- Malikoum salam.

La litanie des salutations, avec ses répliques courtes et rapides, s'installa sous le chaud soleil du Sénégal. Du moins pour les 3 amis debout en plein soleil, un peu sonnés par leur randonnée en pleine chaleur et aveuglés par la lumière du jour. Mamadou semblait s'adresser à des ombres dans la case à palabres, à des fantômes ou, peut-être, aux esprits de la brousse.

- La paix soit avec vous.

- La paix seulement.

Alors, ils furent invités à entrer à l'abri de la construction et à s'asseoir dans la fraîcheur de l'ombre. Sans plus un mot, on leur offrit de l'eau, sortie d'une jarre en terre, qui leur parut glacée et qu'ils burent avec délice; non sans une petite inquiétude pour les amibes et autres habitants qu'elle contenait sans doute. En effet, aucun goût particulier et reconnaissable n'indiquait qu'elle avait été filtrée ou traitée.

- Le Grand Marabout vous attend, déclara un vieux au regard malicieux, à la grande surprise d'Alfrèdo et Mélodie.

- Tout se sait ici, leur expliqua Mamadou très fier de ses origines africaines. Le tam-tam-brousse...

Effectivement, Alfrèdo se souvenait avoir entendu le tam-tam à plusieurs reprises pendant le parcours. Il se rappelait aussi que ça lui avait semblé étrange de l'entendre au milieu de l'après-midi.

L'un des gamins s'approcha sur un geste du vieux, qui lui donna un ordre bref; et ils partirent aussitôt consulter le Grand Marabout Abdoulaye Sy.

Ils traversèrent le village de cases et arrivèrent bientôt en vue d'une jolie petite mosquée de terre battue. À l'ombre du mur exposé à l'Est était assis par terre, sur une natte colorée, un personnage assez âgé, tassé et immobile dans son vaste boubou blanc brodé de bleu. Il était coiffé d'un chapeau rouge, à la façon des Turcs ou plutôt des Marocains, et tenait dans sa main droite une sorte de grand chapelet.

Le gamin s'arrêta à distance, indiqua le vieux à Mamadou et fit alors demi-tour. Les 3 amis s'approchèrent, intimidés de se retrouver complètement seuls, dans ce coin désert du village, face à cet homme de religion.

D'un geste aimable, le marabout les fit asseoir par terre et commença ses incantations. "On comprenait rien. Au bout d'un moment, il a écrit en arabe sur des petits bouts de papier, des versets du coran j'crois. Un moment plus tard, il les a pliés et il les a enfermés avec une pincée de poudre mystérieuse dans un petit morceau de cuir qu'il a cousu". Enfin, il ajouta une lanière et fixa chaque grigri au bras gauche de chacun des 3 amis !

Évidemment, malgré la surprise, ni Alfrèdo, ni Mélodie n'osèrent protester, surtout quand ils virent le regard que leur jeta Mamadou.

Et le marabout continua de parler, tandis que Mamadou, les yeux baissés, hochait la tête et approuvait en rythme, Mmmm... Mmmm... Mmmm... le discours haché du vieil homme.

Et puis, tout se termina aussi brusquement que cela avait commencé.

Mamadou se leva, suivi par ses amis. Il échangea respectueusement les salutations d'usage avec le marabout, tandis qu'Alfrèdo et Mélodie approuvaient de la tête.

Et ils s'éloignèrent dans la chaleur de cette fin d'après-midi.

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