Baol et Cayor

Une troupe d'enfants joyeuse et turbulente se précipita sur eux, dès qu'ils se furent éloignés de la mosquée.

- Il faut venir manger le larh... on vous attend depuis un bon moment... Il faut venir..., déclara d'une voix chantante une fillette.

- Comment tu t'appelles ? demanda Alfrèdo.

- Aminata, répondit la gamine en faisant un tour sur elle-même, comme pour faire admirer le merveilleux travail de nattes tressées qui couvrait sa tête.

Jeune fille avec cheveux tressés

Puis, elle fixa Alfrèdo droit dans les yeux avec un beau sourire.

- Je vous présente ma cousine Aminata Diop, ajouta Mamadou; nous sommes invités par ma tante, à présent.

La joyeuse troupe partit en se réjouissant des festivités qui se préparaient en l'honneur de Mamadou et de ses amis toubabs. Mais, Alfrèdo et Mélodie ignoraient qu'après le larh, ce merveilleux dessert de mil et de lait de chèvre bien frais et bien sucré, il faudrait rendre visite à une autre partie de la famille qui avait préparé plein de bonnes choses également; et puis d'autres gens les attendaient, et encore d'autres.

Ensuite, après ces petites formalités de bonne arrivée, un repas traditionnel (et copieux) les attendrait chez Ramatoulaye Diop.

Qu'est-ce que vous croyez, en Afrique on sait recevoir.

"C'était trop bon, même. Mais ça n'en finissait plus, j'ai bien cru que j'allais éclater", expliquera Mélodie plus tard.

Exceptionnellement, Mélodie avait été acceptée parmi les hommes et les garçons. Habituellement, les femmes et les filles mangeaient ensemble de leur côté. Après les hommes, qu'elles servaient d'abord.

Tous les convives, assis par terre sur des nattes, avaient fini de se rincer les doigts de la main droite (une jeune fille aux cheveux nattés était passée auprès de chacun, versant un peu d'eau d'une bouilloire chinoise au-dessus d'une cuvette).

Ramatoulaye avait apporté une bassine émaillée, remplie de riz, couronné de sauce et d'une abondance de légumes, surmonté de viande. Elle avait déposé ce plat de fête au centre du cercle des convives.

Tandis que chacun commençait à modeler sa boulette de riz à la main, sur le bord de la bassine, en faisant dégouliner ou gicler la sauce entre les doigts, Ramatoulaye divisait la viande et poussait les meilleurs morceaux du côté de ses invités.

Des gargoulettes en terre, remplies de bissap et de ginger, circulaient parmi les convives. À peine étaient-ils vides, les verres se remplissaient de ces boissons rafraîchissantes à base de fleurs séchées d'oseille sauvage (un hibiscus à fleurs rouges) ou de racine de gingembre.

Pendant ce temps, la nuit était tombée de bonne heure, comme d'habitude sous les tropiques (Tropique du Cancer, préciserait Balou). Il était tout juste 20 h, l'heure du journal télévisé sur la une et sur la deux. Mais tout le monde s'en fichait complètement, à 6 000 km de la France, dans un petit village du Sénégal, perdu dans la savane soudanaise là où vivent ensemble populations sérères et ouolofs.

-... L'ancien empire Djoloff a disparu au 15e siècle. Il a laissé la place à des royaumes ennemis : le Walo au Nord, dans la région de St Louis; le Djoloff à l'Ouest, longeant l'océan jusqu'au Cap-Vert; le Cayor et le Baol à l'Est; et le Sine Saloum au Sud, dans la région de Kaolack, jusqu'à la Gambie.

Carte des anciens royaumes du Sénégal

Ainsi parlait le vieux à la tête grisonnante qui les avait accueillis sous l'arbre à palabres.

Ainsi parlait Ibrahima, l'oncle de Mamadou.

Il commençait à faire un peu moins chaud dans la cour de la maison. Parfois même, un petit souffle d'air plus frais apportait de la brousse une respiration bienvenue. Au-delà du cercle de lumière dessiné par la lampe à pétrole, les femmes et les jeunes filles de la famille s'activaient à faire disparaître les restes du repas du soir.

Un silence s'était installé, respectueux des paroles de savoir de l'ancien.

Lui-même méditait-il sur l'ancien temps ?

No more slavery chains for me,

No more, no more.

Et puis, la voix d'Ibrahima s'éleva à nouveau dans la nuit de la savane.

Une voix rythmée par la respiration.

Une voix qui prend son temps pour dire l'histoire.

Une histoire que l'on écoute.

Une histoire qui s'inscrit dans la mémoire.

- Pendant la colonisation, commença le vieux.

- Mmmm... approuva un autre vieux.

- le dernier roi du Cayor,

- Mmmm...

- le Damel Lat Dior,

- Mmmm...

- s'est opposé bravement à la construction du chemin de fer, le Dakar-St Louis.

- Mmmm...

- Mais face au colonisateur,

- Mmmm...

- tous ces petits royaumes étaient trop divisés par des querelles;

- Mmmm...

- depuis longtemps déjà.

- Mmmm...

- La traite des esclaves, qui a fait la fortune de nos princes,

- Mmmm...

- avait introduit la concurrence entre eux...

- Mmmm...

Et puis sans transition, Ibrahima ajouta :

- Mais vous êtes venus voir notre Grand Marabout...

Alfrèdo et Mélodie réalisèrent alors, qu'ils n'avaient pas eu l'occasion de se faire expliquer ce que le marabout avait dit. Et ils se retournèrent vers Mamadou.

Mais, Mamadou expliqua à son oncle, répondant à une question que celui-ci n'avait pas posée :

- Il a dit d'aller à St Louis.

- Ça va pas la tête ! rétorqua Mélodie stupéfaite du fatalisme avec lequel Mamadou avait prononcé sa phrase, comme si on n'avait pas le choix.

Elle protesta :

- Oncle Taxi nous attend, il faut partir à présent. On a un de ces retards...

Le vieux hochait la tête.

Alfrèdo consultait Balou, qu'il avait tiré de son sac. Il semblait seulement préoccupé par des calculs ou des raisonnements compliqués.

- Alfrèdo, réveille-toi, il faut y aller; on va rater l'avion !

- Oui, répondit-il sans conviction en continuant son travail.

- Ne vous faites aucun souci, petite madame, Moussa est déjà prévenu. Il sait ce qu'il doit faire pour avertir votre père.

Mélodie resta sans voix, se disant pour elle-même je rêve. Elle regarda Mamadou, et puis le vieux-là qui l'observait avec un air à la fois sévère et affectueux. On ne change pas son destin, pensa-t-elle de manière surprenante. Non décidément ce n'était pas elle qui pensait ainsi. Ce n'était pas les esprits de la brousse, ça, elle ne pouvait pas le croire. Alors, la nourriture ?... on l'avait droguée, ainsi que ses amis ?

Un immense frisson la parcourut et, d'un coup, elle sentit le froid de la nuit. Elle secoua Alfrèdo par le bras :

- Mais qu'est-ce qu'on va faire à St Louis ? lui cria-t-elle, sachant déjà la réponse. Elle ajouta : c'est dangereux...

- On a nos grigris, fit remarquer Mamadou.

Mélodie avait oublié. Elle porta sa main droite à son bras gauche et constata qu'elle portait effectivement le petit sac de cuir mystérieux qu'avait confectionné le marabout. Par politesse ou pour quelque raison obscure, elle n'arracha pas le grigri et sa main retomba sur ses genoux.

- Écoutez ça les amis, s'exclama Alfrèdo.

Il lut sur l'écran de Balou :

> St Louis, carrefour de rencontres séculaires entre Africains, Européens, nomades et sédentaires. Au 18e siècle, la ville de St Louis obtient la liberté du commerce. Au milieu du 19e siècle, elle devient la capitale de l'Afrique Occidentale Française jusqu'en 1902, cédant ensuite la place à Dakar. Puis, à partir de la création de la voix ferrée Thiès-Kayes, qui relie Dakar au Mali, St Louis commence un long déclin commercial.

Carte du Sénégal

- Et encore ça, ajouta Alfrèdo.

Une nouvelle page écran s'était affichée :

> St Louis est le grand centre de la teinture à l'indigo. Le marché de N'Dar Tout est le plus animé : on y trouve de beaux tissus en batik. Autres centres : Thiès, Touba, Diourbel.

- Le Baol ! s'écria Mamadou.

- Une vieille histoire, ajouta le vieux.

- Bon, et alors ? demanda Mélodie, qui n'avait aucune envie de comprendre.

- Alors regarde, lui dit Alfrèdo d'un air passionné en lui tendant Balou.

Sur l'écran, elle put lire ce qu'elle redoutait depuis le début sans trop le savoir :

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