Saint Louis blues
Tout fut réglé comme du papier à musique.
Une musique de griot, de l'ancien temps, du temps des rois du Baol et du Cayor, du temps du grand empire du Djoloff.
Époque bénie de l'histoire du Sénégal et de l'Afrique de l'Ouest, époque monstrueuse de l'esclavage, époque de la colonisation et des indépendances.
La soirée s'était prolongée avec les incantations du griot. Accompagné de sa kora, il était venu chanter l'histoire du village avec son cortège de personnages célèbres. Personnages célèbres, au moins pour les habitants réunis sur la place du village à l'occasion de la fête, qui avaient ponctué la mélopée du griot de leurs rires et de leur approbation.
Et puis tam-tams et balafons avaient rythmé les danses villageoises jusqu'à une heure tardive dans la nuit. Mais les 3 amis étaient allés se coucher assez tôt, car ils devaient partir de bonne heure le lendemain matin et ils étaient complètement épuisés par cette longue journée d'aventures.
Dans la case qui leur avait été réservée, Mamadou occupait le seul lit, tandis que Mélodie s'était couchée à côté d'Alfrèdo, chacun sur une natte à même le sol, rembourrée de couvertures en coton. Enroulée dans sa couverture africaine, elle avait embrassé tendrement Alfrèdo dans le noir, lui avait souhaité un bon anniversaire et s'était endormie aussitôt, blottie contre lui.
Enveloppé par la musique assourdie provenant du village, Alfrèdo avait prolongé quelques instants le souvenir du bisou, savourant la chaude et réconfortante présence de Mélodie à ses côtés.
Il faisait encore nuit quand on les avait tirés de leur sommeil, au petit matin, avec un bol de kinkéliba, une tisane de feuilles séchées qui facilite la digestion. Ne vous inquiétez pas pour les vélos, on s'en occupe, leur avait-on dit.
Et puis, Aminata les avait guidés dans la nuit à travers champs jusqu'au chemin de fer, à une petite heure de marche du village.
C'était un coin perdu en rase campagne sans aucune gare, ni même le moindre panneau indicateur. Lorsqu'ils avaient entendu arriver le train dans la nuit, Aminata avait agité la lumière d'une lampe de poche et, à leur grand étonnement, le train s'était arrêté pour les prendre en pleine brousse.
C'était un train de marchandises et des mains s'étaient tendues, à la faible lueur des étoiles, pour les aider à grimper. Ils s'étaient retrouvés ainsi perchés avec d'autres passagers sur des sacs de riz. À en juger par les relents qui dominaient les odeurs du riz, des sacs de jute et de la poussière, le wagon devait probablement transporter de l'arachide au retour, quand le train redescendait de St Louis.
La plupart des passagers étaient des Maures qui se rendaient à Nouakchott, en Mauritanie. Ils rirent lorsqu'ils entendirent chanter Mamadou :
Voi-ya-ger-de-nuit c'est-fa-cile.
C'est l'A frique !
Le-train s'a-rrête et-tu-montes.
C'est l'A frique !
Voi-ya-ger-de-nuit c'est-fa-cile.
C'est l'A frique !
Mamadou était heureux. Il s'amusait bien là-haut, perché sur son wagon. Il accompagnait sa chanson de grimaces et de mimiques qui faisaient bien rire Alfrèdo et Mélodie. Il se grisait de son improvisation et du rythme lancinant du train, impulsé par les rails.
Sans le savoir, il avait inventé un écho à une autre chanson plus ancienne, venue d'un autre continent : un negro spiritual à la mémoire de John Henry, qui se tua au travail pour la construction d'un autre chemin de fer, en Amérique celui-là.
If the captain ask you
Was I laughing,
If the captain ask you
Was I laughing,
If the captain ask you
Was I laughing,
Tell him all the time
Tell him all the time
Tell him all the time.
Si le contremaître te demande
Si je me marrais,
Dis-lui : tout le temps, tout le temps,
Tout le temps.
Avec l'apparition du jour à l'Est, sur leur droite, ils avaient commencé à voir défiler le paysage plat et monotone de la savane. Ils progressaient lentement vers le Nord, avec de nombreux arrêts.
Parfois, ils apercevaient un troupeau de zébus accompagnés de ses fidèles hérons gardes-boeufs; perché sur l'un des ruminants, cet oiseau avait l'habitude de le débarrasser de ses parasites en le picorant; ou bien, il se laissait ballotter au rythme lent de sa marche.
Le train avait fini par atteindre St Louis en début de matinée.
Quittant Sor, le quartier moderne, nos 3 amis avaient gagné en taxi l'île de St Louis, au milieu du fleuve, par l'interminable pont Faidherbe. À gauche, le vieil hôtel de la Poste, qu'ils avaient remarqué de loin avec son ensemble de bâtiments aux teintes pastel, affichait fièrement de l'époque coloniale sa façade à petits balcons.
Ils avaient circulé dans l'île par les vieilles rues à angle droit, admirant au passage les maisons de hauts murs blancs et de tuiles rouges, avec leurs fenêtres à persiennes, leur balcon de bois ou de fer forgé et ce qu'ils apercevaient des cours plantées de bananiers.
Puis, à leur demande, le chauffeur les avait déposés au pont menant à la bande littorale. De l'autre côté se trouvait le quartier N'Dar Tout, entre le deuxième bras du fleuve et l'océan. À partir de là, s'ils avaient voulu, en empruntant 3 des nombreux chameaux que les Maures utilisaient pour leur commerce, ils auraient pu remonter vers le Nord, jusqu'en Mauritanie toute proche.

Justement une importante caravane venait d'arriver au petit jour et des Maures s'affairaient à décharger la marchandise des chameaux. D'énormes ballots, empaquetés et ficelés très serrés, étaient transférés dans des bâchées garées un peu plus loin. Les chauffeurs libanais des Landrover attendaient en bavardant que le travail se fasse, tranquillement installés à l'ombre.
De temps à autre, l'un d'eux faisait étalage d'autorité et de mépris en houspillant les hommes, qui ne devaient pas travailler assez vite à son goût ou peut-être s'y prenaient-ils de la mauvaise façon ? cela ne semblait pas très clair pour Mélodie, qui observait le manège.
Alfrèdo et Mamadou s'étaient approchés d'un petit groupe de chameaux de bât et admiraient l'élégance d'un chamelier maure haut perché sur sa monture; il surveillait de loin l'ensemble des opérations.

- Dis donc Mamadou, c'est quoi qu'ils transportent, les Maures, avec leurs chameaux ?
- Ben, je n'en sais rien à vrai dire.
Des cris de colère éclatèrent à cet instant, suivis d'un flot d'injures et d'ordres incompréhensibles : une partie de la cargaison d'une bâchée venait de s'effondrer par terre et un Libanais, accouru en catastrophe, s'en prenait à des Maures qui se dépêchaient de réparer les dégâts.
- Vous avez vu ? demanda Mélodie.
Elle avait rejoint ses amis, qui constataient la même chose qu'elle : des pièces de tissus bariolés, comme chez Mr Sy, gisaient en vrac dans le sable et la poussière.
- Incroyable ! s'exclama Mamadou en baissant la voix. De Mauritanie ? mais il n'y a pas d'usine à Nouakchott.
Ils filèrent aussitôt.
À présent, installés sur un banc au marché, ils savouraient un petit-déjeuner de Nescafé robusta importé de Côte d'Ivoire, accommodé de lait concentré Nestlé importé de France, dans lequel ils trempaient chacun un morceau de baguette d'une boulangerie libanaise, dont la farine venait également de France.
- Bon, qu'est-ce qu'on fait maintenant ? demanda Mamadou.
- Vous connaissez la ville ? leur demanda un Français, qui devait avoir pas loin de 30 ans et qui terminait son petit-déjeuner, assis un peu plus loin.
- Ben non, répondit Alfrèdo, et vous ?
- Ah moi oui, je suis coopérant à St Louis.
- Qu'est-ce que vous faites; vous enseignez le français aux petits Africains ? demanda Mélodie.
- Pas exactement, corrigea le Français. Vous pouvez m'appeler Pierrot, tout le monde me connaît ici.
- Alors vous êtes keuf ! lui lança Mamadou.
- Flic ? pas du tout. Disons que je travaille dans le commerce, quelque chose comme ça. L'import-export. La Mauritanie, l'Europe, enfin c'est compliqué. Si vous ne connaissez pas le coin, je vous conseille d'aller au Guet N'Dar, le quartier des pêcheurs. C'est facile, vous suivez la rue vers le Sud de l'autre côté du marché, dit-il en leur indiquant la direction. Puis, il ajouta en se levant : si vous m'attendez un moment, je pourrai vous montrer des choses intéressantes ici.
Et sans plus attendre, il s'éloigna en direction d'une Chevrolet noire qui s'était arrêtée à l'angle du marché. Un notable en grand boubou blanc brodé en sortit par la porte arrière gauche, échangea quelques mots avec Pierrot, qui se retourna brusquement et regarda attentivement en direction de l'étal du marché où nos 3 amis avaient pris leur petit-déjeuner.
Mais il ne put voir personne, en tout cas pas ceux qu'il cherchait désespérément du regard.
Juste après le départ de Pierrot, Alfrèdo avait touché le bras de Mélodie, déjà sur ses gardes depuis le début de l'entretien avec le coopérant français; et il avait dit précipitamment à Mamadou :
- On s'tire de là, vite fait ! Pas le moment de bâiller aux vautours...
Ils avaient couru à travers le marché en direction de Guet N'Dar. Alfrèdo suivait comme il pouvait, en boitillant comme un pauvre diable. Effectivement, ils avaient trouvé facilement l'unique rue qui traverse le quartier des pêcheurs, grouillant de monde et de bêtes.
Les beaux quartiers du 18e siècle, aux allées ombragées, avaient laissé la place à un fouillis de cases, de pirogues échouées, de filets. Les pêcheurs ouolofs s'activaient à fumer ou à faire sécher le poisson, qui embaumait tout le village d'une odeur écoeurante.
- Alors, tu nous expliques, demande Mamadou quand il s'arrête enfin de courir.
Il ajoute aussitôt :
- Mais... où est Alfrèdo ?
Mélodie se retourne mais ne voit personne dans toute cette foule. Elle repart avec Mamadou vers la ville, en direction du marché. Alfrèdo a dû tomber, ou pire encore.
- Le Libanais, tu ne l'as pas vu dans la voiture ? demande Mélodie.
- Non. Moi je n'ai vu que le type en grand boubou. Je me demande si ça ne serait pas El Hadj Ba...
- C'est bien possible.
Ils marchent en regardant autour d'eux si Alfrèdo n'est pas dans les parages. Soudain, Mélodie s'écrie en agitant le bras :
- Alfrèdo !
Perché sur une calèche à 2 roues, il avance lentement vers eux, flottant au-dessus de la marée humaine qui monte et qui descend la rue. Petit à petit le cheval fait son chemin parmi la foule et lorsque la calèche arrive à leur hauteur, Mélodie et Mamadou sautent dedans.
- Pas la peine de consulter Balou, déclare Alfrèdo. Le Libanais Aziz et El Hadj Ba ensemble, ça veut dire : danger immédiat !
- Il ne manque plus que le prof de gym, approuve Mamadou.
- Faut s'tirer vite fait d'ici. On en sait trop, je crois.
- Et on va où ? demande Mélodie.
- Tout droit, on n'a plus le choix.
Le cocher réussit à sortir la calèche de la foule. Plus loin, ils passèrent, au trot du cheval, devant le cimetière musulman. Puis, laissant derrière eux les quartiers populeux de St Louis, ils continuèrent en suivant un chemin dans les dunes.
Sans le savoir, ils dépassèrent ce qui fut autrefois le terrain d'aviation de l'Aéropostale, d'où partit Mermoz pour la première traversée de l'Atlantique Sud.
Ensuite, ils s'en rendirent compte avec horreur, un sentier continuait parmi les filaos et les dunes, entre l'Océan à droite et la lagune formée par le fleuve Sénégal de l'autre côté. Cette langue de terre de plus en plus étroite allait certainement se terminer bientôt... dans l'eau.
Cela ne faisait aucun doute.
C'est là que le Sénégal se jetait dans l'océan.
C'était la langue de Barbarie, entre le fleuve et l'océan, où venaient s'échouer pour pondre les tortues de mer, sous les vols de goélands et l'oeil intrigué des cormorans solitaires.
Le chemin du Sud était sans issue.
La calèche s'était arrêtée et le conducteur, qui devait bien se demander ce que venaient chercher ici ses jeunes clients, attendait qu'on lui paie le prix de la course.
Chant religieux des Noirs américains, negro spiritual :
Wade in the water
Wade in the water, children
Wade in the water
God's gonna trouble these waters.
Marchez dans l'eau, Mes enfants
C'est Dieu qui va troubler ces eaux-là.
Wade in the water par Ella Jenkins (extrait).
"De toute façon, il valait mieux revenir vers la ville : ça serait plus facile de se cacher et de trouver de l'aide". Mamadou parlementa en ouolof avec le conducteur, qui finit par faire demi-tour et repartir en direction de la ville. Mais en fait, "le Mendiant nous attendait un peu plus loin".
- Alors mes petits lascars, vous m'avez l'air plus en forme que pour la gymnastique... déclara le Mendiant.
- Le prof de gym ! s'exclamèrent, incrédules, nos amis tous les trois en même temps.
En effet, c'était bien lui : petit, costaud, sportif. Il devait être un fameux comédien, pour que ses propres élèves ne l'aient pas reconnu sous son déguisement de mendiant au marché Kermel; ni même Alfrèdo et Mélodie dans le train de Genève, déguisé en femme.
Cette voix nasillarde et commandante aurait dû pourtant attirer leur attention : 1-2-1-2-1-2, Alfrèdo, du nerf ! c'est ça qu'ils auraient dû se rappeler. Mais ils étaient tellement persuadés, dans le train, que c'était une femme; tout comme ils avaient pensé avoir affaire à un mendiant, au marché Kermel.
Une femme dans le train, qui avait balancé sa valise dans le porte bagages avec beaucoup trop d'énergie. Plutôt musclée la dame, c'est ça qu'ils auraient dû se dire.
En utilisant chaque fois un déguisement adapté à la situation, le professeur de gymnastique avait monté une excellente arnaque. Une mystification, une tromperie qui n'avait bien fonctionné que parce que les victimes étaient prêtes à croire, dans chaque cas, à ce qu'elles voyaient.
Tandis que Mélodie était contente d'avoir été méfiante depuis le début, même si elle n'était pas restée assez vigilante, assez attentive. Quelque chose ne collait pas; d'une certaine manière, elle l'avait bien vu, elle l'avait compris.
Alfrèdo, de son côté était vexé de s'être fait avoir dans les grandes largeurs. Il n'avait rien vu, rien entendu, rien compris de ce qui se passait vraiment au-delà des apparences. Je vais trop vite, pensa-t-il.
- Je crois que c'est fini pour vous, le voyage, mes lascars. Je vais enfin être débarrassé de vous, petits merdeux trop curieux...
- Alors vous n'êtes pas allé à Bamako, Me-sieu Perroquet ? demanda Alfrèdo en laissant éclater sa colère.
Le prof de gym déguisé en mendiant ricanait.
Alfrèdo ajouta :
- Alors, c'est bien dommage pour vous, espèce de mafieux débile ! ! !
Évidemment c'était du bluff, mais que faire ? et, après tout, en jouant le même jeu que ce sale type, peut-être pouvait-il espérer gagner du temps. Du temps pour quoi faire ? me direz-vous; ça, je n'en sais rien. Et pas la peine de demander à Alfrèdo qui réfléchissait à la vitesse de son ordinateur, pendant que des millisecondes défilaient avec une rapidité infernale.
Derrière le Mendiant, qui le regardait avec un sourire rendu encore plus menaçant par son grimage, s'étaient rassemblés une dizaine de types, aussi inquiétants que les baye fall aperçus à Rufisque. Au loin, la Chevrolet arrivait déjà dans un nuage de poussière.
- Très dommage pour toi, affreux Perroquet ! regarde ce qui arrive... cria Mélodie en braquant son bras tendu en direction de la ville et du nuage de poussière.
Le Mendiant se retourna brusquement, ainsi que toute la troupe de ses acolytes. Profitant de la surprise, Mélodie attrapa les deux autres par le bras et leur chuchota de façon indiscutable :
- Courez !
Où ça ? se demandait bien Mamadou, mais il n'eut pas beaucoup le temps de chercher la réponse : elle lui éclata bientôt à la figure. Nos 3 amis sautèrent de la calèche et se précipitèrent sur leur droite, vers l'Est en direction du fleuve; en face, une pirogue à moteur se dirigeait vers eux à toute vitesse et tous les trois entendaient maintenant de manière très distincte le bruit du moteur.
Dans la tête d'Alfrèdo, un autre bruit se distingua rapidement de celui de la pirogue; et avant même de pouvoir s'arrêter au bord du rivage pour reprendre son souffle et regarder en arrière, Alfrèdo savait que des hélicoptères de l'armée, venus du Nord, allaient couper la retraite des malfaiteurs. Tiens, j'sens plus ma jambe ! Curieusement, sur le sable il avait pu courir comme un fou sans ressentir la moindre gêne.
Les 3 hélicoptères s'étaient posés sur le sable et des militaires sénégalais, mitraillette à la main, se ruaient pour arraisonner la voiture et interpeller toute la bande. Les hommes de main du Mendiant avaient déjà les bras en l'air. Dans la voiture encerclée, Aziz et El Hadj Ba avaient été brusquement fossilisés ou peut-être transformés en baobabs.
De la pirogue se précipitèrent, avant même qu'elle n'ait atteint le rivage, Mr Tsong et 2 policiers en civil. Ils coururent jusqu'au rivage en faisant éclabousser l'eau sous leurs pas.
- Mais... Mais... où est-ce qu'il va ? s'étonna Mr Tsong en arrivant près des enfants.
Alfrèdo, Mélodie et Mamadou se retournèrent.
Le Mendiant avait profité de la confusion pour filer comme un fou en direction du Sud. Son intention paraissait plutôt obscure, quand on regardait l'océan : on voyait mousser les vagues en une dangereuse barre, que les bateaux de pêche avaient déjà beaucoup de difficulté à franchir tout le long de la côte. Alors ici, vous pensez bien, même un bon nageur se noierait.
- Hé !
Un cri d'étonnement aigu avait jailli de la bouche de l'un des voyous, qui se mit à rire. Un autre enchaîna en riant lui aussi :
- Le toubab-là, il va rentrer chez lui à la nage ?
- Hé !... c'est loin, la France. Trop loin même !
Et toute la bande de voyous furent pris d'un fou-rire, qui gagna également les militaires sénégalais.
Les hommes se mirent en marche, les voyous d'abord, suivis des militaires. Et cet ensemble ordonné se déplaça, ils se mirent à courir à la suite du Mendiant, en direction de l'océan. Arrestation, prison, plus rien n'avait d'importance; seul comptait de savoir ce qu'allait encore inventer ce cinglé de toubab.
Seuls quelques militaires étaient restés autour de la Chevrolet, mitraillette braquée, prêts à intervenir au moindre faux mouvement de leurs occupants.
Un hélico avait décollé aussitôt pour survoler le théâtre des opérations ou pour mieux voir ce qu'il allait advenir, allez savoir.
Le Mendiant courait au loin sur la plage. Il avait réussi à se débarrasser de ses guenilles. Il entra dans l'eau qui giclait à chaque enjambée.
Les voyous s'immobilisèrent sur la dune, avec les soldats.
Le Mendiant plongea dans l'océan et se mit à nager un crawl athlétique. Un bras s'enfonçait dans l'eau, puis le corps basculait sur le côté et l'autre bras s'enfonçait à son tour, pendant que les pieds battaient puissamment pour propulser tout le corps...
La voix d'un voyou s'éleva parmi les embruns de l'océan et les cris des milans noirs et des sternes :
- 1... 2...
La tête dans l'eau, le Mendiant devait respirer un court instant entre chaque mouvement des bras, tantôt d'un côté tantôt de l'autre.
Militaires et voyous comptèrent tous ensemble :
- 3... 4... 5... 6... 7... 8... 9...
Le Mendiant disparut dans le bouillonnement mortel de la barre. La haute mer écumait de rage, ici, à la rencontre du plateau littoral, juste à la cassure, là où il plongeait dans les profondeurs de l'océan.
Silence sur la dune.
La tête du Mendiant réapparut un court instant. Il n'avait pas progressé. Il devait tournoyer dans une lessiveuse infernale qui le ramenait vers le rivage, le plongeait vers le fond, l'entraînait vers le large, le rejetait vers la surface.
Les secondes passèrent.
Lorsqu'il aurait fini d'être ainsi brassé par les remous, roulé, battu, fouetté, une dernière vague du grand océan rejetterait sa dépouille.
Une minute.
Peut-être tous ces hommes assemblés là par hasard se demandaient-ils de quel côté ? De quel côté le grand océan allait rejeter le corps disloqué ?
Deux minutes.
Du côté du rivage ?
Trois minutes.
Du côté des Amériques.
Quatre minutes ? Cinq minutes ? Combien de temps les hommes assemblés là contemplèrent la surface vide de l'océan ?
L'océan des affaires des hommes et des plus sales trafics.
L'océan de la honte.
Esclavage.
Tout ces gens assemblés là entendaient-ils une rumeur venue de l'ancien temps ? la plainte de millions d'hommes, de femmes, et d'enfants noirs...
Dans le grand silence de la nature, avec ses bruits du vent sur le sable, ses fracas du reflux des vagues sur le rivage, ses cris d'oiseaux de mer.
Au loin, très loin, à peine perceptible, la rumeur étouffée de la ville.
Where did you come from ?
Where did you go...
D'où venais-tu ?
Où allais-tu ?