Le pélican du Saloum

Après l'arrestation de Guet N'Dar : "On a pris l'avion jusqu'à Dakar et on a été reçus par le ministre des affaires étrangères sénégalais et l'ambassadeur de France à Dakar !" Une réception avait été organisée, le soir même, dans les salons de la Présidence.

Le lendemain matin, après une nuit à l'hôtel Téranga, les 3 amis avaient été conduits au Domaine de Nianing, pour une semaine de rêve au bord de l'océan.

L'océan, la baignade, c'est en effet ce qu'ils avaient choisi, lorsque le ministre leur avait offert un séjour tous frais payés, pour les remercier de l'aide qu'ils avaient apportée à débarrasser le Sénégal de cet infâme trafic de main d'oeuvre.

Vous le savez, avait-il précisé, cette forme d'esclavage moderne existe partout dans le monde. Même en France : il y a des ateliers de confection clandestins à Paris. Et malheureusement, dans certains pays ce sont les enfants que l'on fait travailler.

Le ministre leur avait souhaité de bonnes vacances en terre sénégalaise.

À vrai dire, ils avaient un peu hésité entre Nianing et le Niokolo-Koba. Mais, la baignade l'avait finalement emporté sur les lions et les éléphants du parc national.

- Tu as envie de faire de la Landrover ? avait demandé Mamadou à Mélodie.

- Ben pas tellement !

- Y a des requins à Nianing ? s'était inquiété Alfrèdo.

- Oui... bien sûr. Des requins noirs qui mangent les toubabs ! avait répondu Mamadou en riant.

Pendant une semaine, ils avaient passé tous les trois des journées merveilleuses à se baigner dans l'océan et à jouer sur la plage. Sur la Petite Côte, protégée du vent du Nord par la presqu'île du Cap Vert, il n'y avait pas de barre et on pouvait se baigner en toute tranquillité.

Évidemment, ils n'avaient pas mis longtemps à se faire des copains et des copines. "On n'a pas eu l'temps de s'ennuyer. C'était hyper cool ! Et puis, y avait pas les parents".

À l'ombre du grand parc du Domaine de Nianing, ils avaient dégusté des soles et des langoustes, s'étaient régalés de mangues et de papayes; ils avaient bu du jus d'ananas de Côte d'Ivoire et du lait de coco.

Le vendredi suivant, le jour de leur départ pour la France, oncle Taxi était venu de bonne heure pour passer la journée avec eux. Il les avait emmenés dans le Sine-Saloum.

Carte du Sénégal.

Après la forêt de filaos de Nianing et les villages sérères Joal et Fadiouth, une très belle piste sablonneuse serpentait à travers la forêt de rôniers de Keur Samba Dia jusqu'à N'Dangane. Là, accueillis par des pélicans nonchalants et débonnaires, ils avaient loué une pirogue avec son conducteur.

Pirogue au Sine Saloum

Ils allaient naviguer jusqu'aux îles que dessinent les bras du Saloum avant de se jeter dans l'océan.

Bientôt, N'Dangane et ses pélicans disparurent derrière eux. La pirogue évoluait dans un décor extraordinaire de mangroves où l'eau se perd dans la végétation. Le Saloum se sépare en de nombreux bolons, cours d'eau sinueux parmi les palétuviers. Ces arbres curieux, "on dirait des arbres sur pilotis", plongent leurs racines aériennes dans l'eau. Très vite "on se sentait perdus dans la jungle, on se serait cru en Amazonie".

De temps à autre, le piroguier stoppait le moteur et la pirogue dérivait doucement dans le courant, entre les rives invisibles derrière la verdure.

Parfois, un crocodile disparaît en silence dans l'eau calme. Des oiseaux d'eau s'envolent à votre passage, colonies d'aigrettes blanches, vols de spatules roses et de cigognes. Toutes sortes de cris d'animaux résonnent dans le silence liquide du fleuve. Ici et là, des colonies de singes turbulents signalent leur présence dans la végétation.

Lorsqu'ils avaient soudain débouché sur un rivage découvert, une troupe de phacochères s'était enfuie tranquillement, les petits à la queue leu leu derrière leur mère. Ils avaient abordé sur une petite plage pour déguster des huîtres de palétuviers, grillées au feu de bois et arrosées d'un filet de citron vert.

Et puis, arrivés presque à l'embouchure du delta, là où le bras principal du Saloum se jette dans l'océan, ils avaient eu la chance de voir, au loin, sauter des marsouins dans l'écume de mer.

En fin d'après-midi, lorsqu'ils avaient rejoint le débarcadère, hébétés de soleil et de solitude aquatique, une surprise les attendait : Mr Tsong avait pu se libérer de ses obligations et avait atterri à l'improviste, en hélicoptère.

Un peu plus tard, après s'être désaltérés et avoir pris une bonne douche, ils étaient tous installés au restaurant de l'unique hôtel de N'Dangane. À la fraîcheur des arbres, ils savouraient un dem, le fameux poisson farci à la St Louisienne, quand Mr Tsong déclara :

- Je crois que je vous dois quelques explications. Sans trahir des secrets d'état, il s'est passé pas mal de choses ces derniers jours.

- Oh oui... raconte, l'encourage Mélodie.

- En réalité, le Mendiant était un ancien mercenaire extrêmement dangereux, un type sans aucun scrupule, bien connu de nos services. Mais nous ignorions la façade respectable, son alibi en quelque sorte : professeur de gymnastique en France. Et une fois en Afrique, finies les bonnes manières.

- Mais comment tu as fait le lien entre le prof de gym et ce mercenaire ? lui demande Mélodie.

- Très simple ! Vous vous souvenez de mon collègue ? Gros Dindon comme vous dites, il a voyagé avec vous depuis Genève jusqu'à Dakar.

- Le faux papa, approuve Mélodie.

- Il surveillait ce que vous avez pris pour une femme, votre fausse maman, le Perroquet. Jusqu'au moment où elle, enfin, il a disparu au marché Kermel. Après, plus aucune trace de Perroquet ! Ensuite, après vous avoir retrouvés à la Cour des Maures, vous m'avez appris l'existence du prof de gym et celle du Mendiant. Vous m'avez expliqué également comment vous avez vu le prof de gym monter dans le Dakar-Bamako, juste après que le Mendiant vous ait attirés dans un piège à la Gare de Dakar. Enfin, il a été facile de reconnaître la signature du mercenaire dans l'attentat à la bombe, au restaurant de la Médina. À partir de là et grâce à vous, il m'est apparu de manière évidente que le prof de gym, cette bonne-femme Perroquet et le Mendiant n'étaient que les apparences d'une seule personne : le mercenaire.

- Mais vous n'auriez pas pu arrêter El Hadj Ba, juste après la Cour des Maures ? lui demande Alfrèdo.

- Dans ce trafic, il y avait 2 hommes invisibles, toujours en déplacement : El Hadj Ba, le transitaire malien, et Aziz, le commerçant libanais. Il y avait également un homme transformable : le mercenaire, prof de gym, bonne-femme, mendiant. C'était le noeud du problème : arrêter l'un ou l'autre n'aurait servi à rien. Il fallait arriver à les confondre tous en même temps pour démanteler l'ensemble du réseau. Et la clef manquante, c'était le quatrième homme, le lien entre le Sénégal et la France, le lien entre les 3 premiers : le Malien, le Libanais et le Français. Et cet homme, c'était...

- Pierrot, le coopérant de St Louis ! conclut Alfrèdo, comme pour lui-même.

- C'est ça. C'est lui qui envoyait les croix d'Agadez au prof de gym. Il utilisait un circuit compliqué que je n'ai pas encore totalement vérifié.

- Voilà pourquoi tu as glissé sur une croix d'Agadez, Alfrèdo, quand tu t'es cassé la figure en gym ! s'écria Mamadou.

- Ah ! oui... elle a dû tomber de la poche du prof de gym, juste devant le tremplin.

Mr Tsong continua son explication :

- Quand le prof de gym recevait une croix, il savait qu'il devait se rendre à Dakar pour échanger les vêtements bariolés contre de l'argent. Cet argent servait à payer le trafic : les tissus, les tailleurs et tous les intermédiaires, voyous compris. Le coopérant français et le Libanais étaient payés sur un compte en France. Quant au transitaire malien, il facturait depuis Bamako une société écran en France, une société qui servait d'alibi.

- Mais pourquoi la Mauritanie ? demande Mélodie.

- Pourquoi les tissus de contrebande passaient par la Mauritanie ? Excellente question. Mais je n'ai pas de réponse.

Chacun interrogea Mr Tsong pour avoir d'autres détails sur cette affaire. Il dut raconter l'arrestation du coopérant et le démantèlement du réseau.

- Et le marabout de Touba ? demande Mamadou.

- Il n'y a jamais eu de marabout dans cette affaire ! C'était une tromperie du Mendiant, qui avait camouflé sa bande de voyous sous l'apparence de baye fall mourides.

- Les baye fall !

- Il avait fait croire à El Hadj Ba qu'il était protégé par le grand marabout Mbacké de Touba. En réalité, il n'en était rien, bien sûr.

- Alors, le véritable organisateur de ce trafic, c'était le Mendiant ! déclare Mamadou.

- Le Perroquet, dit Mélodie.

- Le prof de gym, dit Alfrèdo.

- Le mercenaire, tout simplement, corrige Mr Tsong.

Chant de l'esclavage, negro spiritual :


Hard, hard times

That you've had...

Des temps très durs,

C'est ça que t'as connu...

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