Rufisque Sénégal
Au-dessus de la plage et de l'océan, des milans noirs décrivaient de grands cercles en lançant leur sifflement trembloté caractéristique. Les vagues déferlaient sur le rivage désert avec un chuintement de petits galets roulés. En compagnie de Mamadou, Alfrèdo et Mélodie marchaient tranquillement sur le sable en direction du wharf.
Mamadou s'était débrouillé pour leur trouver, dans sa grande famille africaine, des vêtements légers beaucoup mieux adaptés au climat que pantalons chauds, chemises et pulls en laine.
De bonne heure le matin (7 h), le lendemain de leur arrivée, il faisait encore bon (24 degrés) et tout juste jour, Mamadou avait décidé qu'il fallait se lever pour aller voir le marché et le grand wharf, ces vieux embarcadères datant de la colonisation.
- À cette époque Rufisque était la capitale de l'arachide. Les bateaux ne pouvaient pas trop s'approcher du rivage. Et c'est là qu'ils embarquaient l'arachide récoltée dans tout le pays, de St Louis à Kaolack et Tambacounda.

En fait, il ne restait que quelques piliers tout rouillés, alignés en une longue carcasse qui partait droit dans l'océan et servait de reposoir aux oiseaux de mer. Les vagues clapotaient parmi les armatures rongées par les ans et l'eau salée.
- On aurait dû prendre nos maillots de bain pour se baigner, déclara Mélodie à Mamadou.
- Ici ce n'est pas bien; on ira au Cap des Biches, tu verras c'est cool. Et puis, il faut se dépêcher avant la fête : maintenant, je vous emmène au marché, c'est juste derrière.
"Au marché, y avait des vautours et ça puait le poisson séché".
Ça sentait bon les épices colorées, dont l'odeur se mélangeait à l'odeur de marée. Les vautours, perchés sur la toiture du marché couvert, attendaient l'occasion de faire leur travail d'éboueur en se partageant les restes de nourriture.
À l'intérieur, des vieilles femmes assises par terre vendaient des petites tomates rouges rassemblées par quatre devant elles, en pyramides. Sur les étals en bois, des gros paquets de persil et de menthe, bien verts et humides, voisinaient avec des légumes et des fruits de toutes les couleurs, patates douces, ignames, manioc, mangues, goyaves, papayes, citrons verts. Tomates, choux, carottes, oignons, poireaux, navets, courges, aubergines provenaient des niayes, ces jardins potagers blottis aux creux des dunes, le long de la côte entre Dakar et St Louis.
Plus loin, on trouvait des poissons en pagaille, soles, mérous, colins, mulets.
- Ça, c'est le dem qui sert à faire le poisson farci à la St Louisienne. Là, c'est le tiof pour le riz au poisson, expliquait Mamadou, très à son aise.
Après, on arrivait dans le secteur des bouchers qui débitaient la viande à l'étal. Ici le mouton, là le zébu, partout les mouches. Un peu plus loin, volailles et lapins vivants attendaient dans des cages en osier.
Dans un coin, des sacs de 50 kilos de riz étaient empilés jusqu'à la toiture du marché couvert. Sur une partie des sacs on pouvait lire USA-PL 480. Il y avait aussi du riz thaï en provenance d'Extrême-Orient.
Ils sortirent du marché couvert et revinrent vers le centre de la ville.
Assis sur le trottoir, un marabout proposait à la vente des livres coraniques et des grigris qu'il avait étalés devant lui.
Juste à côté, un bana-bana vendait des souvenirs dans sa minuscule boutique en planches, construite à cheval sur le trottoir et sur la rue.
Ils se faufilèrent à l'intérieur, parmi les objets suspendus aux cloisons : masques et statues en bois d'ébène naturellement sombre ou noirci, chapeaux de paille coniques, paniers en osier décorés, colliers de cuirs et de cauris, ces petits coquillages qui servirent autrefois de monnaie.
- J'te fais moins cher, donne-moi 6 mille.
Alfrèdo avait les yeux fixés sur un minuscule objet en argent : une croix d'Agadez. Il leva les yeux vers le marchand, qui riait de bon coeur.
- 6 mille francs ? ça ne vaut même pas mille francs, intervint Mamadou, qui précisa à l'adresse de ses amis : 6 mille, c'est 60 francs français.
Ce que probablement ils savaient déjà.
- J'te fais moins cher, donne-moi 4 mille.
- Merci, ça va, répondit Alfrèdo en riant.
Alfrèdo demanda à Mamadou d'où venait cet objet.
Mamadou discuta longuement en ouolof avec le marchand et apprit que ces croix étaient peut-être fabriquées à Dakar, qu'il n'en avait jamais vu d'autres comme celles-là et qu'il fallait se renseigner au marché Kermel. Il n'en savait pas plus.
Le marchand tendit la croix à Alfrèdo.
- Donne 2 mille, c'est à toi, insista-t-il en souriant.
- Non merci.
Quand ils s'éloignèrent, Alfrèdo, Mamadou et Mélodie purent entendre encore :
- Mille francs, allez donne l'argent.
- Amoul rhalis ! lui lança Mamadou en se retournant.
Pas d'argent !
De toute façon, qui aurait voulu d'une deuxième croix diabolique ? même pour 10 francs français.
Un peu plus loin :
Alfrèdo : - Si y en a 2, y en a 3.
Mélodie : - Combien y en a-t-il ?
Mamadou : - Qui-que-quoi-dont-où; à moi, on m'explique ?
Au milieu du carrefour Birago Diop x Cheikh Hamidou Kane, 3 amis se regardent sans rien dire.
Une main s'abat, paume face au ciel.
Une autre à l'inverse vient la frapper.
Une troisième par-dessus.
4 !... 5 !... 6 !...
Mains jointes et bras tendus, silence et mystère.
À l'Est, en direction du marché et de l'océan, 3 femmes, cuvette de légumes sur la tête, regardent la scène en riant, sans rien dire, tout en mâchonnant leur bâton de bois-dentifrice.
Au Sud, rue Moussa Traoré, une calèche à 2 roues est immobilisée; le cocher au chapeau de paille pointu, fouet à la main, attend avec un grand sourire qui illumine son visage.
À l'Ouest, un Libanais a passé la tête par la portière de sa voiture pour protester, mais reste figé la bouche ouverte.
Au Nord, la voie est libre et c'est par là, entre les maisons coloniales à balcons de bois, que nos 3 amis s'en vont en riant.
Ils ne se sont aperçus de rien et Rufisque peut continuer de s'installer dans cette magnifique journée, durant laquelle il y a tant de choses à préparer, à faire, à voir, à manger, à dire, à découvrir, à déguster. Dans moins de 2 h, les muezzins appelleront les fidèles à la grande prière de la Tabaski et leurs voix de haut-parleur s'envoleront par-dessus les quartiers de la ville.
Chanson noire américaine, chanson religieuse, negro spiritual :
Give me that old time religion,
Give me that old time religion,
Give me that old time religion,
It's good enough for me.
Offre-moi cette religion du bon vieux temps,
Pour moi c'est bien suffisant.
Old Time Religion par Ella Jenkins (extrait).