Le marché de Kermel

Le marché de Kermel

Le temps de tout expliquer à Mamadou, à partir de l'accident contre les barres parallèles au collège, le travail de Saint Bal pour comprendre ce qui s'était passé, la découverte de Mélodie dans la salle de gym (la croix), enfin tout quoi, le temps de lui montrer le trésor caché (la croix d'Agadez), le temps de sauter dans un car rapide bleu en partance pour Dakar, plein de gens, de bêtes moutons-chèvres-poules et de bagages sur la galerie et à l'intérieur, le temps de faire la route le long de l'océan, à toute allure, en doublant n'importe comment et en évitant par miracle les accidents, mais Dieu est grand c'est marqué sur la cabine du chauffeur... et voilà nos 3 amis chaudement débarqués à la gare routière de Dakar.

"Trop chaud, même."

Convaincre oncle Taxi de les emmener, en risquant de manquer la grande prière et donc de faire attendre le mouton, bref l'horreur, était évidemment hors de question. Et puis, au Sénégal est-ce que les enfants ne sont pas rois ? Ça veut dire aussi débrouille-toi !

La gare routière de Dakar était une immense place poussiéreuse et grouillante de monde, encombrée de toutes parts de taxis de brousse, d'autobus et de cars rapides. Des bana-banas vous accostaient à tout moment, avec leur plateau de bois, pour vous refiler, l'un ses montres, l'autre ses cigarettes, un troisième ses boissons, ou encore l'affaire du siècle "j'te fais moins cher".

- Il ne reste plus qu'à remonter tout droit l'avenue du Président Lamine Guèye jusqu'à Sandaga. Ensuite, on redescendra en direction du port.

Ce n'était pas le chemin le plus direct, mais soit Mamadou l'ignorait, soit il voulait faire visiter Dakar à ses amis, pour qui effectivement tout était nouveau et inattendu.

Inondée de soleil, l'avenue Lamine Guèye montait droit vers le Sud. Il y avait du monde partout, des gens à la peau noire ou au teint clair, habillés de boubous, de pagnes, de costumes cravate ou de vêtements en lambeaux; les voitures et les taxis peints en jaune et noir se frayaient, en klaxonnant, un passage parmi la foule débonnaire qui commençait à envahir l'avenue.

Les boutiques des commerçants, protégées aux heures de fermeture par des rideaux de fer et des portes blindées, étaient peintes en couleurs crues, vert, jaune, rouge, bleu et affichaient une litanie de renseignements hétéroclites sur des enseignes de bois peintes à la main. À l'intérieur on apercevait tout un fatras de marchandises, qui souvent débordaient jusque sur le trottoir, transformant chaque commerce en véritable capharnaüm.

Arrivés en haut de l'avenue, ils laissèrent sur leur droite le marché Sandaga, grosse bâtisse blanche à l'architecture néo-soudanaise, sa rumeur de ventes à l'étalage et son odeur d'épices et de poisson séché.

Puis au carrefour, ils bifurquèrent à l'Est et descendirent jusqu'à la place de l'Indépendance par l'avenue William Ponty. Ils se faufilaient comme ils pouvaient le long des trottoirs encombrés et animés, entre les bana-banas, les cireurs de chaussures et les petits étalages des coiffeurs et des commerçants ambulants.

Coiffeur de rue à Dakar

Après avoir traversé la place de l'Indépendance, à l'angle de l'avenue Albert-Sarraut "Mamadou a acheté des tiafs, c'est des cacahuètes grillées, à une Sénégalaise installée sur le trottoir avec son feu malgache; une sorte de barbecue fabriqué avec des boîtes de conserve découpées".

Si vous voulez voir le plan de Dakar

Et puis, tout en dégustant les cacahuètes, ils arrivèrent bientôt à Kermel, ce magnifique marché couvert de l'époque coloniale tout en rond. En faisant le tour, on passait alternativement devant chacune des 4 portes grillagées et ornées d'un bel arc arabe.

Ils furent accueillis par les sourires épanouis des marchandes de fleurs, dont les pagnes étaient aussi éclatants de couleurs que leurs bouquets. Contournant tout un souk de boutiques provisoires, qui se refermaient le soir, et d'étalages multicolores, ils entrèrent par l'une des 4 portes.

"À Kermel, quand on entre, d'abord on voit rien", le trou noir, obscurité totale. Pourtant, les bruits du commerce traditionnel à cet endroit vous éclatent aux oreilles.

Et puis, les pupilles, protégées de l'éblouissement du soleil, s'habituent et s'ouvrent petit à petit, tandis que les oreilles se referment à tout ce bruit. Et on commence à voir dans le marché, des toubabs (des Européens) et de riches Africaines au boubou brodé, marchandant laborieusement avec les marchandes sénégalaises, coiffées de leur madras de femme mariée, majestueuses et fières dans leur pagne coloré.

Ils commençaient à bien se débrouiller pour avoir un maximum de renseignements, sans rien dire de leur secret. Et après la bonne suée qu'ils venaient de prendre, à marcher en plein soleil par 30 degrés à l'ombre dès 9 h du matin et 90 % d'humidité relative, ils avaient presque froid dans la pénombre du marché Kermel.

Ils s'arrêtèrent auprès d'un commerçant maure, assis en tailleur sur son étal. Il avait la peau claire, les pieds nus dans ses sandales en cuir de chameau et était drapé dans son boubou bleu clair, la tête et le tour du visage enturbannés de cotonnade indigo.

En grande conversation avec lui, Mamadou se retourne soudain et dit à Alfrèdo :

- Tout va se jouer à la Cour des Maures, c'est là qu'ils....

- Papa ! s'écrie au même instant Mélodie stupéfaite, qui regarde à contre-jour en direction de l'entrée Est du marché.

Que faire ? se demandent les 3 amis, chacun dans sa tête.

Mélodie voudrait se précipiter pour sauter au cou de son père (que fais-tu là ?) et voudrait se tirer vite fait (s'il me voit, j'suis morte).

On y va, on n'y va pas : c'est pas ça qui fait avancer les choses. Quelques secondes horribles qui durent des heures et on n'y comprend rien.

Paralysie totale.

La mouche tsé-tsé ? (paf ! ça n'est qu'un moustique, constate Alfrèdo).

Le choléra ? (pourvu que j'aie pas la chiasse, se dit Mélodie)

Le palud ? (j'ai de la fièvre, ça c'est sûr, pense Mamadou)...

- Comme on se retrouve !... éclate alors une voix à proximité.

- Gros Dindon ! s'exclament Alfrèdo et Mélodie en coeur, en voyant arriver l'un des faux parents.

D'abord monsieur Tsong, le père de Mélodie, ensuite Gros Dindon, le faux papa : trop, c'est trop !

En quelques millisecondes une cage à poules a décollé de l'étalage, puis a volé avec ses prisonniers emplumés en direction de Gros Dindon qui s'est écroulé, en bousculant au passage la marchande, sur un équilibre précaire de paniers en osier colorés, typiques de l'artisanat local pour touristes.

Et patatras, c'est tout ce coin de marché qui s'effondre dans les cris, les hurlements et les rires, car en Afrique tout finit par une bonne rigolade.

De tout cela bien sûr, nos 3 amis envolés, volatilisés (hi ! hi !), n'ont vu que le début. Ils n'ont regardé que pendant la toute petite première seconde.

Et vous, qu'auriez-vous fait à leur place, la seconde suivante ?

suite