Le mendiant de la Tabaski

- Psitt... suivez-moi !

Un mendiant en haillons disparaît en courant au coin de l'avenue Albert-Sarraut. Pas facile à suivre par cette chaleur humide.

- Oh non !... il va pas remonter à Sandaga ? se demande Mélodie.

- Oh si !... répondent les 2 garçons en riant.

Quand il faut courir, de toute façon, ici ou ailleurs quelle importance ? Place de l'Indé, on traverse ? Bien obligés... Alfrèdo commence sérieusement à boiter. Tout le monde transpire à grosses gouttes et souffle comme un zébu.

- Je-crois... qu'on-va... vers-la-mé... Médina, explique Mamadou, qui s'arrête pour reprendre son souffle et dire la suite : et le grand marché de Tilène, dans les quartiers popu... populaires.

- C'est dangereux ? demande Alfrèdo.

- Je ne crois pas, suppose Mamadou.

- Alors on y va, décide Mélodie.

- Impossible !

Alfrèdo et Mélodie se retournent brusquement.

"Le Mendiant était là. Il nous montrait la rue, plus haut, noire de monde".

Dans la précipitation, ils n'avaient pas entendu l'appel du muezzin pour la grande prière de la Tabaski. Pourtant, des haut-parleurs dans tout ce côté de la ville avaient débité à plein volume l'incantation : Al'laaah ou ak'baaar (Dieu est grand), et déversaient maintenant les prières du Coran.

À cet instant, des milliers de fidèles en boubous de toutes les couleurs, coiffés de calots décorés ou de bonnets de laine, tous tournés dans la même direction (vers l'Est, vers La Mecque), qui avaient envahi rues et trottoirs parce qu'il n'y avait plus de place dans la Grande Mosquée, des milliers de fidèles se penchèrent en avant, s'agenouillèrent et se prosternèrent jusqu'au sol, qu'ils touchèrent du front.

Occupant toute la rue un peu plus haut, les fidèles s'étaient prosternés face à nos 3 amis fascinés et respectueux.

Là et ailleurs, immobilité totale de milliers de gens dans le sens de la rue, ou en travers, selon la direction des rues colonisées pour la circonstance. Et puis, comme pendant la consécration à la messe, tout le monde se releva, avec un mouvement d'ensemble qui, ici, dessinait des vagues et des ondulations de tissus colorés.

Mais déjà le Mendiant avait filé par une petite rue adjacente et complètement déserte.

En direction du Nord.

Ou peut-être vers le port.

Alfrèdo boitait et sa jambe lui faisait mal. "Mamadou était parti devant en courant, on n'arrivait pas à le suivre comme j'attendais Alfrèdo".

De fil en aiguille, Alfrèdo et Mélodie débouchèrent sur une grande place. Au fond s'étalait la gare du Dakar - Niger, avec sa façade ornée d'une mosaïque de tuiles vernissées. Ils eurent juste le temps de voir disparaître Mamadou à l'intérieur de la gare, par l'une des 3 portes en arcade.

Quand ils entrèrent à leur tour, quelques instants plus tard : plus personne !

Façon de parler, car il y avait une queue impressionnante aux guichets et encore plus de monde dans le grand hall. L'express Dakar-Bamako allait partir à midi précisément, franchissant les 1 200 km qui séparent les deux capitales à la vitesse moyenne de 30 à 40 km/h, pour arriver de façon beaucoup plus vague dans la nuit du lendemain ou le surlendemain.

Aucune importance, me direz-vous, puisque personne n'avait l'intention de prendre le train.

Personne ?

Alfrèdo, très inquiet tout à coup, consulta Balou :

> Sénégal, capitale : Dakar. Fleuve Sénégal (évidemment !) Langues : français (officielle), ouolof (80 %). Religions : 84 % de musulmans. Principales ressources : arachides (1e rang mondial), phosphates, pêche (poissons).

- 84 % de musulmans, la gare devrait être vide en ce moment, avec la grande prière de la Tabaski... Le Mendiant nous a conduit dans un piège !

- Mais où est passé Mamadou ?

Alfrèdo et Mélodie cherchèrent dans le hall en se frayant un chemin parmi la foule, ressortirent pour vérifier s'il n'attendait pas dehors, mais non; ils se faufilèrent enfin jusque sur les quais, mais impossible de retrouver non plus Mamadou parmi la foule qui se pressait le long du train.

- Là-bas, regarde !...

- ? ? ? (Alfrèdo écarquille les yeux, ne sachant trop ni où, ni quoi regarder)

- Le prof de gym !

- Quoi ?... c'est pas possible !

- J'te jure : il s'est retourné; là-bas ! (Mélodie montre l'endroit assez loin sur le quai envahi par la foule) et puis il est monté dans le train. J'te jure, c'était lui, petit, costaud, les épaules larges, énergique, je l'ai bien reconnu...

Alfrèdo et Mélodie, une fois de plus, ne savent pas quoi faire.

- Tu y comprends quelque chose ? demande Alfrèdo, sans conviction.

- J'sais pas; j'ai peur.

- Moi aussi.

C'est ça le piège : cette envie irrésistible de faire quelque chose, n'importe quoi, sauter dans le train pour délivrer Mamadou, échapper aux poursuivants, en finir avec cette histoire absurde : stop, j'arrête, c'était pour rire. Même pas peur.

Tout se mélange.

D'un côté un train, partir, s'enfuir, retourner à la maison, ça commence par un train, ça finit par un train.

D'un autre côté la Cour des Maures, affronter le danger, risquer de retomber sur Gros Dindon ou sur...

- Ton père, qu'est-ce qu'il fout ici ?

- J'en-sais-rien !... je n'en sais rien, Alfrèdo.

- Écoute Mélodie, c'est plutôt rassurant que ton père soit là, non ?

- Je crois, oui.

- Allez, on file; je n'sais pas pourquoi, mais on s'évapore d'ici.

Mélodie était plutôt d'accord, bien trop contente, même, de sentir disparaître, un peu plus à chaque enjambée qui l'éloignait du Dakar - Bamako, cette trouille qui-vous-colle-au-ventre comme le choléra.

Sans trop s'en rendre compte, ils avaient foncé vers l'Est : vers la lumière ? vers La Mecque ? en tout cas en direction du port tout proche.

- Wa-oooh ! Ça va mieux j'crois.

Plan de Dakar

Alfrèdo et Mélodie, assis côte à côte sur le bord du quai, les deux pieds au-dessus du vide, regardaient clapoter l'eau huileuse et sombre, sur laquelle flottaient une bouteille alu de Pepsi vide, un poisson mort et plein d'autres saletés.

Ça sentait un mélange nauséeux de goudron, de marée et d'huile de vidange. Aucun doute possible, ce qu'ils sentaient sous leurs cuisses n'était pas le sable chaud du Cap Skirring, en Casamance. Ce qu'ils entendaient n'était pas non plus le bruit des vagues sur la plage de coquillages du Cap des Biches, à côté de Rufisque.

Le port de Dakar, tout simplement.

Alfrèdo :

- Tes parents t'ont donné un passeport à toi ?

Mélodie, frappée par l'évidence :

- Ben non !

Alfrèdo :

- On s'est drôlement fait avoir, dans le train...

Ce n'était pas particulièrement l'ambiance dont il avait rêvé pour fêter ses 13 ans. Mais, "on n'allait quand même pas rester là, comme 2 pauv'pommes, à attendre qu'un bateau passe".

Et puis, tout d'un coup :

- J'ai une idée !

Alfrèdo s'était levé aussitôt.

- On prend la chaloupe pour Gorée, là-bas on sera tranquilles pour réfléchir.

L'île de Gorée

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