Gorée prisonnier
"Alfrèdo avait tiré la patte, mais ça valait le coup : au sommet de l'île, on pouvait réfléchir tranquille."
L'île de Gorée s'allongeait devant eux, avec le clocher de l'église, la petite anse du port et la prison. Les maisons coloniales, enfouies dans la végétation, semblaient dormir ou peut-être faisaient-elles la sieste pendant la grosse chaleur du milieu du jour. Un sentiment trompeur de sécurité, de protection, comme si on ne risquait plus rien dans ce petit paradis, enveloppait Alfrèdo et Mélodie.
À l'Ouest, on apercevait la ville de Dakar, dont les immeubles sculptaient un rivage plat, flottant dans un voile de brume.
Devant soi, au Nord, on devinait la côte dans le lointain.
Partout ailleurs : de l'eau, de l'eau, que de l'eau.
- T'as pas soif ?
- Trop même.
Alfrèdo avait sorti Balou de son sac à dos et pianotait :
Alfrèdo activa les processus analogiques, synthétiques et imaginatifs de Balou et posa une question silencieuse qui s'afficha à l'écran de l'ordinateur de poche :
* Mamadou ?
> ?
Balou semble perplexe. Bientôt, il affiche :
> donne des infos, merci.
Dans le doux murmure des Ti-bou ti-ti... un curieux dialogue s'installe entre eux, Alfrèdo, Mélodie et Balou :
- Qu'est-ce que je dis ? demande Alfrèdo.
Mélodie répond sans réfléchir :
- Perroquet !
Mélodie :
- Des faux cheveux...
Elle repense à la bonne femme dans le train, avec quelle énergie elle a balancé sa valise dans le porte bagages.
Alfrèdo :
- Quelqu'un qui répète...
Il cherche dans sa tête : cette façon agaçante de parler lui en rappelle une autre.
Tous les deux ensemble :
- Le prof de gym !
Hé oui, Perroquet c'était lui.
Il s'était déguisé en femme, mais l'image était trouble, quelque chose sonnait faux. Et, sans le savoir, Mélodie l'avait bien repéré. Mélodie comprenait d'un seul coup d'où lui était venue cette peur à la gare de Dakar. On sait des choses, mais on n'en a aucune idée claire. On a beaucoup plus d'informations que l'on croit, mais on ne le sait pas. Alors on pense qu'on ne comprend rien...
Alfrèdo continue avec Balou, il frappe :
* Un prof de gym se déguise en femme, kidnappe ses élèves (Alfrèdo et Mélodie), monte dans le Dakar-Bamako.
> où ça, kidnappe ?
- Ben oui, dans le train, toujours des trains ! s'exclame Mélodie.
Alfrèdo et Mélodie partent d'un grand éclat de rire. Ça fait du bien, après toutes ces émotions.
* Balou, tu t'es gouré d'époque : on est au 20e siècle !
> Balou ne s'est pas gouré.
- Bon qu'est-ce qu'on fait ? demande Alfrèdo.
- Ben on y va, répond Mélodie.
Comme il n'y avait personne à cette heure (12 h 50 précisément) ils avaient pu entrer facilement dans la Maison des Esclaves, toute crépie de rose.
Depuis la cour, on pouvait monter par l'un ou l'autre des 2 escaliers de pierre, qui formaient presque un cercle.

Un cercle infernal au centre duquel se trouvait la Porte de l'Enfer.
La porte pour les esclaves.
Des hommes, des femmes, et des enfants noirs étaient entrés de ce côté, dans la sinistre maison, pour ressortir de l'autre, avalés par l'océan de la honte, et disparaître à tout jamais de l'Afrique.
La Porte de l'Enfer, c'est là qu'ils décidèrent d'aller.
Ils avancèrent à tâtons dans le noir, avec pour seul guide une petite meurtrière dans la muraille en face, par où pénétrait un peu de lumière de l'extérieur. Par là, arrivait aussi le bruit des vagues qui s'écrasaient sur les rochers en contrebas.
- Aaaah ! un esclave...
Et badaboum, Mélodie trébuche sur quelque chose qui remue dans le noir. Alfrèdo handicapé par sa jambe et paralysé par l'obscurité, s'écrie bêtement :
- T'es sûre ?... Ça va ?
- Je crois bien que c'est... Mamadou !
Et c'était bien lui, vite détaché, débâillonné et remis sur pied. Bien entendu, il aurait eu bien du mal à expliquer quoi que ce soit, en dehors de 2 choses :
1 - Il avait reçu un bon coup sur le crâne à la gare, et ça ! ce n'était pas du jeu.
2 - Ça faisait un bon moment qu'il s'était réveillé ici, dans le noir. Où ça d'abord ?
Quand il apprit où on l'avait enfermé, Mamadou devint rouge de colère (la peau noire de son visage s'assombrit encore) et il répéta bêtement lui aussi :
- Là, ils-sont-cons ces-keums... Là, ils-sont trop-cons...
Tout le monde était sonné.
C'était vraiment trop bête de se retrouver là, alors qu'on aurait pu manger des bonnes choses, comme le mouton de la Tabaski et le larh, ce dessert de fête constitué d'une bouillie de mil au lait sucré, et surtout boire du bon Fanta, Coca, Seven-up, tout ce qu'il était possible de boire sur terre quand on a une soif terrible.
Et qu'il va falloir sortir sous le grand soleil d'Afrique, qui vous martèle le crâne (ça fait mal, pense Mamadou en touchant sa bosse).
Et que ce n'est pas fini, il va falloir encore marcher (oulala ma jambe, se dit Alfrèdo).
Et que ça serait quand même bien de retrouver le papa de Mélodie (qu'est-ce que j'vais prendre).
Et que partout, il y avait des mauvais génies de la brousse, déguisés en Dindon, Perroquet, Mendiant, et quoi encore ?
Enfin, "l'important, c'est qu'on avait retrouvé Mamadou !"
Avant de s'échapper de l'antique prison, alors qu'ils hésitaient à traverser la cour assommée de soleil, Alfrèdo ressortit son ordinateur de poche et inscrivit :
* merci Balou.
Juste à ce moment, la cloche de l'église sonna un coup. Le son grave et profond vibra dans l'air chaud, enveloppa toute l'île, s'insinua jusque dans l'obscurité de la Maison des Esclaves et disparut dans le grand océan, vers les Amériques, comme autrefois des hommes, des femmes, et des enfants noirs :
Doooongggg !...
Prière des esclaves noirs emportés d'Afrique en Amérique autrefois, negro spiritual :
No more auction block for me,
No more, no more,
No more auction block for me,
Many thousand gone.
Many thousand gone.
Plus de vente aux enchères pour moi,
Plus jamais, plus jamais,
Des gens par milliers ont disparu.