Jardins dans la Médina

- Où tu nous emmènes, papa ?

- C'est une surprise, Mélodie.

- Ouais... chic !

- Je crois que vous avez pas mal de choses à me raconter.

Tous les trois en même temps partirent dans 3 explications différentes :

- Les billets sont cousus...

- Ils ont assommé Mamadou...

- C'est l'prof de gym...

Au bout de quelques secondes d'un brouhaha incompréhensible, Mr Tsong intervint en riant :

- Bon ! nous verrons ça plus tard, et dans l'ordre, d'accord ? J'ai une de ces faims...

- Nous aussiiii !

- Voici la Médina et le marché de Tilène, sur la droite.

Plan de Dakar.

On arrivait dans les quartiers populaires de Dakar et, bien sûr, le marché de Tilène était fermé à cette heure. Cependant, tout le long il y avait des échoppes éclairées par des lampes à pétrole, où l'on vendait de tout, comme chez le naar, le marchand maure.

La voiture avançait au pas, car une foule joyeuse et nonchalante avait envahi la rue. Par les vitres ouvertes entraient la tiédeur du soir et les rythmes du tam-tam, que soufflait la lente respiration de la Médina conquise et livrée aux esprits de la nuit. "Tu n'entends plus que ça, le tam-tam; au bout d'un moment t'es complètement envoûté par ces rythmes profonds et magiques", racontera plus tard Alfrèdo ravi.

Dans chaque cour la fête s'était glissée avec son cortège de chants, de danses et de conversations animées. Pourtant, sur les trottoirs on voyait encore des tailleurs assis à leur machine à coudre, en train de pédaler comme des beaux diables pour des salaires de misère.

Chant des esclaves noirs, negro spiritual :

No more slavery chains for me

No more, no more.


Finies les chaînes d'esclave pour moi

Plus jamais, plus jamais.

Un peu plus loin, Mr Tsong expliqua :

- Nos services essayent de stopper ce trafic de main d'oeuvre depuis des années. Malheureusement, nous n'arrivions pas à comprendre comment il était organisé, ni de quel pays venait la marchandise. Il nous manquait un indice, et cet indice...

- C'est la croix d'Agadez ! s'exclama aussitôt Mamadou.

- Oui, c'est ce que j'ai compris ce matin à Kermel, grâce à vous trois, en faisant mon enquête à la suite de la pagaille que vous avez semée.

- Alors tu savais qu'on allait venir à la Cour des Maures ?

- Oui, Mélodie, mais vous auriez pu être empêchés.

Mr Tsong gara la voiture et ils entrèrent dans les jardins d'un restaurant, éclairés par des lumières douces et des bougies sur les tables.

- Oncle Taxi !

- Là-mes-z'en-fants, faut-tout-me-di-e, tout-quoi...

Tout dire, tout expliquer, c'était tout un programme, une autre histoire en quelque sorte. Et puis, est-il possible de raconter tant d'aventures en 5 minutes ?

Non, bien sûr.

Alors ?

Alors, le plus simple était de choisir sur la carte ce qui vous tentait le plus, entre un tièboudiène (riz au poisson), un dem (poisson farci à la St Louisienne), un poulet yassa (poulet au citron vert), un mafé (boeuf à la sauce d'arachide), des brochettes (boeuf, mouton, coeur, foie, rognons) et plein d'autres choses encore.

Tout le monde tomba d'accord pour commencer par des acras, ces chaussons frits au poisson accompagnés de sauce tomate pimentée, à l'huile d'arachide.

La musique de la kora et du balafon, que diffusaient en sourdine des haut-parleurs répartis dans la verdure, se mélangeait aux bruits lointains des quartiers en fête. De temps en temps, lorsque la musique en comportait, Alfrèdo remarqua une sorte de dialogue curieux entre les rythmes assourdis du tam-tam provenant de l'extérieur et celui de la musique dans les jardins du restaurant.

Mélodie avait résumé, à l'intention de son père, commissaire de police, les différents épisodes de leur aventure et les faits importants qu'ils avaient découverts. Avec la chaude approbation des deux autres, elle était en train d'expliquer pourquoi ils avaient filé si vite, en voyant arriver Gros Dindon au marché Kermel.

- Gros Dindon, comme tu dis, répliqua Mr Tsong, est en fait un inspecteur à mon service.

- Gros Dindon, un flic ? s'étonna Alfrèdo.

- Eh oui, un collègue que j'avais chargé d'infiltrer le réseau de trafiquants. Il ignore complètement l'identité de celui qui s'est déguisé en femme et vous a enlevés dans le train.

- Perroquet ! s'exclama Mélodie.

- Oui. Mais maintenant, grâce à vous je sais qu'il s'agit de votre professeur de gym. Je vais pouvoir me renseigner et nous allons gagner un temps précieux.

Évidemment, Alfrèdo et Mélodie étaient très contents de la tournure qu'avait prise la rencontre avec Mr Tsong, le papa de Mélodie : finies les situations impossibles où l'on ne sait pas quoi faire; et pas de question idiote du style "Mais qu'est-ce que vous faites à Dakar au lieu d'être à Bayreuth avec les autres ?" ce genre de choses.

Avec Mamadou, ils étaient devenus, d'un seul coup, les héros d'une histoire qui leur appartenait et les spectateurs curieux et impatients d'un événement sensationnel qui se jouait là, sous leurs yeux éblouis. Une vraie aventure, dont ils avaient l'exclusivité : ils savaient tout avant tout le monde, la télé, la radio, les journaux.

Après leur avoir laissé le temps de savourer leur victoire, Mr Tsong reprit malicieusement :

- Et quand mon collègue Gros Dindon arrive à l'aéroport de Cointrin, pour rejoindre Perroquet, sur qui est-ce qu'il tombe ?

- Ben, sur nous ! répondit Mélodie frappée par l'évidence.

- Sur vous ! Dès qu'il a compris qui vous étiez, il m'a vite prévenu depuis Genève. Et c'est comme ça que j'ai pris le premier avion pour Dakar et que j'ai débarqué à l'hôtel Téranga ce matin, à la première heure. Mon collègue pensait que cette fois, en attendant que j'arrive, il contrôlait la situation malgré les imprévus. Et voilà que vous disparaissez devant l'hôtel Téranga... Vous ne pouvez pas savoir le souci que mon collègue s'est fait. Justement, le voilà !

Un petit homme méconnaissable se dirigeait à grands pas vers leur table. Sans sa moustache et ni ses lunettes, comment imaginer une ressemblance avec le personnage de Gros Dindon ? Il fit un léger signe de tête à destination de Mélodie et d'Alfrèdo, s'approcha de Mr Tsong et lui glissa quelques mots à l'oreille.

Aussitôt, Mr Tsong se leva et conduisit tout le monde précipitamment jusqu'aux voitures. Il déclara d'un ton grave et autoritaire :

- Oncle Taxi, vous allez filer en vitesse avec les enfants et ne plus bouger de chez vous jusqu'à demain. Rendez-vous à l'aéroport à 22 h. Profitez bien de ces vacances, les jeunes. Je dis bien : en vitesse ! Compris ?

À la réflexion, une seule chose était claire : le jardin était resté complètement vide. Personne aux différentes tables autour d'eux et le service avait été beaucoup trop long; ils n'avaient toujours pas été servis au moment de leur départ précipité.

"À peine les voitures avaient démarré, on a entendu un grand BOUM ! et on a vu un magnifique feu d'artifice". Les jardins du restaurant, avec tables, lampions et bougies, venaient de voler en éclats. Volatilisés par l'explosion d'une bombe.

- Hé ben dis-donc... laissa échapper Mamadou.

- Incroyable... approuva Alfrèdo.

- C'était moins une ! confirma Mélodie.

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