Talibés et baobabs

Talibés

- Vous avez vu les enfants tout habillés de blanc, s'écria Mélodie en se retournant, on dirait qu'ils veulent quelque chose.

Ils avaient fait la grasse matinée jusqu'à 9 h ce matin et Mélodie regardait les passants dans la rue depuis le balcon du premier étage. Alfrèdo et Mamadou s'approchèrent.

- Des talibés ! il faut leur donner des friandises...

Mamadou partit aussitôt à la recherche de quelque chose à donner, selon la tradition. Dans la maison, on entendit :

- C'est Tamrharit aujourd'hui, oncle Taxi ?

- Sûrement non, Mamadou, pourquoi ?

- Il y a des talibés dans la rue...

Incrédule, oncle Taxi vint vérifier par lui-même. D'après la tradition, on distribuait des friandises aux enfants pour la fête de Tamrharit, comme lors du Carnaval en France. Mais à présent, il s'agissait de mendiants : une dizaine d'enfants en tunique blanche, avec une cagoule rabattue sur la tête, qui leur cachait en partie le visage, chantaient au milieu de la rue, juste au-dessous du balcon.

À l'angle de la rue un peu plus loin, une Peugeot bâchée plutôt cabossée était stationnée et 3 types au comportement bizarre, habillés de façon extravagante et armés de gourdins, attendaient sur le trottoir à côté de la voiture.

- C'te bagnole, je l'ai déjà vue quelque part, murmura Mélodie.

Tout en faisant des salutations de la main avec un grand sourire, oncle Taxi chuchota :

- La voiture-là, des talibés et des baye fall, ici, en ce moment... ce n'est pas bon. Pas bon du tout !

Mamadou dit également bonjour de la main et cria : on arrive ! Puis, ils disparurent tous à l'intérieur de la maison et oncle Taxi leur expliqua :

- Ces types, d'habitude ils sont spécialisés dans le service d'ordre des pèlerinages mourides, en particulier pendant le grand Magal de Touba. La confrérie mouride est très puissante au Sénégal. Mais là, je n'y comprends rien.

- Talibés, mourides, vous pouvez m'expliquer ? demanda Alfrèdo.

- À la gare ! s'exclama Mélodie. Juste quand on arrivait devant la gare de Dakar, tu te rappelles Alfrèdo ? j'ai vu partir c'te bagnole pourrie en direction du port. Mamadou, tu devais être dedans !

- Dedans ? s'inquiéta oncle Taxi.

- Euh... pas vraiment, touti touti (un peu, un peu), je t'expliquerai, bredouilla Mamadou qui n'avait aucune envie de raconter cet épisode à son oncle.

Se tournant aussitôt vers Alfrèdo, il ajouta :

- Les Tidianes et les Mourides sont 2 confréries musulmanes au Sénégal. Les talibés sont des enfants esclaves au service de marabouts.

- Esclaves ? à notre époque ? s'étonna Mélodie.

- Bon, ce n'est pas le moment de traîner ! décida oncle Taxi. Prenez vos affaires et filons vite par les toits.

En fait de toits, les maisons, en général d'un seul étage, se terminaient par une terrasse sur laquelle on avait plaisir à dormir pendant la saison sèche, quand il faisait une chaleur épouvantable dans les chambres. La tiédeur du ciment, chauffé par le soleil toute la journée, compensait la fraîcheur relative de la nuit. On dormait sous les étoiles, beaucoup mieux que dans les cours intérieures des maisons, qui restaient étouffantes pendant la première partie de la nuit.

La petite troupe passa discrètement d'une terrasse à l'autre, descendit par une cour intérieure et arriva facilement ainsi de l'autre côté du pâté de maisons.

Charette à Rufisque

Ensuite, ce fut un jeu d'enfants de rejoindre la nationale et d'arrêter un car rapide qui allait à Thiès. Oncle Taxi répartit un peu d'argent entre chacun d'eux et déclara :

- Bon voyage les enfants, j'irai vous chercher ce soir à la gare de Dakar. Pensez-y. Et soyez prudents ! Alhamdoulillah...

- Mangui dem (je m'en vais), répondit Mamadou.

- Au revoir, ajoutèrent Alfrèdo et Mélodie.

Le car rapide était plein, mais, en se poussant, les passagers leur firent de la place et ils s'installèrent comme ils purent sur les banquettes. Il y avait une grosse dame majestueuse dans son pagne de fête, avec, sur la tête, un foulard à motifs noirs, en soie blanche, qui n'en finissait plus de monter comme de la crème fouettée sur une glace à la pêche. Un vieux mâchait de la cola. Une jeune mère de famille, qui avait dénoué le tissu lui servant à suspendre son bébé dans son dos, donnait le sein à un magnifique bébé joufflu et empaqueté.

Il y avait d'autres passagers et une quantité incroyable de bagages entassés à l'intérieur, paniers, cuvettes, sacs, cages, et même une chèvre, sans compter tout ce qui était fixé sur le toit jusqu'à une hauteur vertigineuse.

Après la sortie de Rufisque, "sur la gauche on a vu la SOCOCIM qui fait plein de poussière, c'est tout gris partout". Une fois passée la cimenterie, la route quitta bientôt le bord de mer et s'enfonça dans les terres, en direction de l'Est.

"On sentait l'air chaud de la brousse et y avait plein de baobabs". Des baobabs au tronc énorme et plutôt court, lançaient leurs branches dégarnies, comme de grands bras, au-dessus de la savane sèche. Un paysage désolé de terre pauvre et usée, dont le vent soulevait la poussière. Quelques épineux faisaient le régal de maigres troupeaux de chèvres, que l'on apercevait parfois. Les petits bergers se précipitaient alors en direction de la route en criant et en faisant de grands signes.

Mamadou se lança dans un cours de sciences naturelles :

- Les baobabs perdent leurs feuilles pendant la saison sèche. Et, ce qui est amusant c'est que les acacias fonctionnent à l'envers. Tu vois là-bas ces arbres verts ? eux, ils perdent leurs feuilles pendant l'hivernage.

- C'est quoi l'hivernage ? demanda Mélodie.

- C'est la saison des pluies; pendant l'été en France.

- Dis donc Mamadou, y a des esprits dans les baobabs ? demanda Alfrèdo.

- Bien sûr, répondit le vieux en souriant, tout en mâchant sa noix de cola.

Et il ajouta, comme en réponse à une question :

- Le tronc est creux à l'intérieur.

Alfrèdo se dit que, depuis le car rapide, à travers les fenêtres sans vitre, les seuls esprits qu'il voyait, c'étaient des quantités de vautours perchés sur les branches des baobabs.

Est-ce qu'on peut voir un esprit ? se demandait Mélodie.

Mamadou, quant à lui, n'apercevait ni Leuck-le-Lièvre, ni Bouki-l'Hyène et il se demandait s'il y avait un trésor dans l'un de ces baobabs.

- En tout cas, il vaut mieux ne pas s'approcher, déclara Mamadou.

Tout le monde partit d'un grand éclat de rire. Les femmes habillées de pagnes multicolores, avec paniers, cuvettes de légumes ou de fruits, ou encore un bébé sur les genoux. Les hommes en boubous brodés. Le vieux qui observait les deux jeunes toubabs avec sympathie.

Puis, les voyageurs retrouvèrent leur sérieux; si l'on peut dire car leur visage souriant semblait proclamer qu'au Sénégal on ne pouvait qu'être heureux. Ou peut-être s'attendaient-ils à ce que la vie offre à tout moment une heureuse surprise. Allez savoir.

Chacun se réfugiant quelques instants dans ses pensées, le voyage continua dans les trépidations et le ronronnement du car rapide. Par les ouvertures béantes, l'air poussiéreux et brûlant de l'extérieur circulait librement parmi les passagers entassés sur les banquettes en bois.

"On était serrés comme des sardines. Pourtant, on s'est arrêté pour prendre quelqu'un qui faisait signe sur le bord de la route. Et on s'est poussés encore pour lui faire de la place !"

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