Gymnastique

Arrivé à la hauteur du groupe de filles, Mamadou leur chanta en faisant le pitre :

- L'A-frica-mon vieux, c'est-beau-c'est-grand c'est ma gique, c'est l'A frique ! Toi c'est-blanc, moi c'est-noir, tout-ça-c'est-l'A...

- Mamadou, arrête de faire l'imbécile ! Et vous deux là-bas, remuez-vous les fesses... 1-2-1-2-1-2, Alfrèdo, du nerf !

Et voilà, c'est ça la gym : le prof qui n'a aucun sens du rythme, et nous, faut qu'on s'agite comme des bouteilles d'Orangina. Alfrèdo se sentait un peu ridicule, mais dans quelques secondes il allait prendre sa revanche. Tout en continuant à courir, en gesticulant comme le prof avait dit, il se concentra sur le cheval d'arçons.

Il changea d'état d'esprit.

Un peu plus loin, il allait sortir du rang, s'arrêter, prendre son élan de plus en plus vite, frapper le tremplin des deux pieds et bondir par-dessus le cheval, comme un ressort, avec un léger appui des deux mains au passage. Magnifique !

Silence intégral. Alfrèdo prend son élan. Il n'entend plus rien. Il n'y a plus personne dans la salle. Il n'y a plus qu'Alfrèdo le Magnifique et cette distance qui diminue à une vitesse folle entre le cheval et lui.

Le tremplin, Clac !...

Un Paf ! sur le cheval.

Suivi immédiatement d'un Crac ! imprévu.

Et d'un triple saut très périlleux, complètement inattendu...

Et Boum ! ce choc horrible en fin de vol. C'est quoi ce truc en travers ?

Après l'action :

Les applaudissements de la foule en délire ?

Ou bien un grand Oooooh !... de surprise ?

Ou encore les hurlements du prof en colère ?

Après : plus rien.

Un pied qui glisse sur quelque chose, une main décalée qui frappe le vide, et des barres parallèles qui se baladent... Dans ces cas-là, moi je dis : trop, c'est trop !

Alfrèdo cependant ne disait rien. Coincé entre le cheval d'arçons et les barres parallèles (que 2 élèves étaient en train de déplacer juste au moment du saut), il était étendu par terre à moitié assommé et sa jambe gauche lui faisait terriblement mal. Les élèves s'étaient précipités autour de lui, en même temps que le professeur, qui organisait les secours en donnant quelques ordres secs et précis.

Hé oui, comme chanterait Mamadou : c'est pas ton-jour, Al frèdo le-ma-gnifique. Là tu-glisses là-tu-dévisses tu-voles-tu-planes tu-tour-billonnes et-sur les-barres tu-a-tterris.

Conneries de gosses ?

Professeur distrait ou incompétent ?

En réalité, personne n'a rien vu. Sur la scène de ce théâtre provisoire, des accessoiristes ont modifié le décor : le professeur et 2 élèves. Un grand acteur, et il fallait qu'il soit géant, a déplacé l'action juste au point d'intersection de 2 trajectoires qui n'auraient jamais dû se rencontrer : les 2 élèves, sur l'ordre du professeur, ont déplacé les barres parallèles pendant qu'Alfrèdo prenait son élan pour sauter. Alfrèdo, pris dans ses pensées pour réussir son saut, n'a pas vu les barres parallèles se déplacer, là-bas au fond.

Il n'y a que lui qui pouvait arriver pile sur les barres parallèles, au moment où elles étaient juste derrière le tremplin. Tout est dit : seul Alfrèdo pouvait matérialiser cette rencontre à la seconde près.

Il l'a fait. Facile.

Musique d'esclaves noirs américains, musique de la souffrance dans les champs de coton, negro spiritual :


Where did you come from ?

Where did you go ?

Where did you come from ?

O Cotton-eyed Joe !

O Cotton-eyed Joe !


D'où venais-tu ?

Où allais-tu ?

Vieux Joe Yeux-de-coton !

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