Vous y voyez quelque chose ?

Il abandonna son travail à l’ordinateur et se leva. Elle s’était approchée de lui.

- Voilà : Antarticus SA est une entreprise de surgelés et vous êtes le responsable de la communication, n’est-ce pas ?

- Oui. Je suis débordé de travail, alors...

- Il se trouve que j’ai l’occasion d’aller en Islande.

- En Islande ?

- Il se trouve également que je suis photographe.

- Bien vu, rappelez-moi votre nom ?

- Aïcha.

- Aïcha, quel genre de photos faites-vous ?

- Justement, j’ai quelques agrandissements à vous montrer.

Aïcha sortit précipitamment du bureau et revint aussitôt avec un carton à dessins, qu’elle avait laissé dans le couloir avant d’entrer. En un clin d’oeil elle repéra une table, déplaça quelques affaires et commença à étaler ses agrandissements, avec une certaine appréhension. Madjik regardait sans rien dire. Puis, lorsqu’elle eut présenté 7 ou 8 photographies en noir et blanc, il prit les photos l’une après l’autre.

- Vous faites également de la couleur ?

- Oui. Elles ne vous plaisent pas ?

- Elles sont superbes, Aïcha. Vous êtes très douée. J’aime beaucoup ce regard que vous avez sur les choses et les gens.

- Merci.

- Comment avez-vous su que je m’intéresse à l’Islande actuellement ?

- Vous travaillez sur l’Islande ? Incroyable, je n’en savais rien, j’ai juste tenté ma chance.

- Vous avez contacté d’autres entreprises ?

- Un paquet, oui. Alors, vous trouvez que le noir et blanc n’est pas assez pub ?

Pas de réponse. Madjik est fasciné par les photos d’Aïcha. Peut-être aussi, par Aïcha. Peut-être le sait-il. Il regarde les photos d’Aïcha.

- Dommage de ne pas avoir apporté vos photos en couleur.

Aïcha ressortit du bureau et revint avec un album. Madjik éclata de rire.

- Vous avez encore beaucoup de ressources cachées ?

Aïcha posa l’album et l’ouvrit.

- Vous êtes incroyable !

Il tourna respectueusement les pages.

- Quelle audace dans les couleurs. Vous développez ?

Aïcha resta silencieuse. Elle regardait Madjik s’attarder sur telle ou telle photo.

- Extraordinaire ! Quel bleu glacial, avec ces touches de jaune et de vert. C’est un bleu tranchant ; seul le jaune donne une faible chaleur. La glace fond. Superbe. Deux êtres pourraient se rencontrer, franchir la distance, abolir la solitude.

Cherchant un au-delà de la vision immédiate, Madjik était complètement pris dans ce jeu de regarder chaque photo pour elle-même, sans chercher une unité d’ensemble ni se poser la question de savoir où avait voulu en venir leur auteur. Il s’amusait pour chacune à lui trouver un sens singulier, une saveur, une consistance, une épaisseur, traçant son propre chemin de signification, développant des émotions inattendues.

Aïcha regardait Madjik. Petit à petit un sourire s’était dessiné sur son visage. Cette fois, elle avait complètement changé sa façon de faire. Elle était arrivée à son rendez-vous avec une nouvelle démarche, plus créative, beaucoup plus mise en scène, plus dynamique, elle s’en rendait compte à présent. Était-elle vraiment venue lui vendre ses photographies en noir et blanc ? Le savait-elle ou venait-elle simplement de faire un apprentissage essentiel et définitif ?

Madjik sortit de sa contemplation :

- Ça vous intéresse de voir ce que je fais actuellement ?

Aïcha ne put exprimer un seul mot et son visage, ses yeux répondirent à sa place. Elle suivit Madjik de toute l’impulsion de son jeune corps impatient.

- Nous travaillons sur une nouvelle image d’Antarticus SA.

Aïcha remarqua au passage de drôles de pingouins sur des esquisses jetées par terre en vrac, dans un coin de la pièce. Madjik libéra un siège des affaires posées dessus, l’approcha de l’un des postes informatiques, asseyez-vous, s’installa au clavier et commença à faire défiler des images à l’écran.

- À partir des nouvelles orientations de l’entreprise, nous repositionnons toutes nos marques avec un concept recentré sur notre culture d’entreprise : le froid, la glace, un esprit de conservation. Voilà le mot phare de la direction : conservation.

Madjik laissait à Aïcha juste le temps de se faire une idée. Il continua :

- On peut en conserver des choses utiles et inutiles ; des impressions agréables ou désagréables ; des comportements efficaces, vains, destructeurs, inattendus ; que sais-je ?

- On peut conserver les espèces ou chercher à le faire, on peut conserver des oeuvres d’art, conserver le patrimoine, conserver des vieilles idées qui sont devenues idiotes,

- Oui ? s’étonna Madjik.

Puis, il sourit en constatant la confusion d’Aïcha.

- Continuez, je vous en prie, votre point de vue m’intéresse.

- on peut conserver des valeurs du passé qui n’ont plus cours, qui sont devenues encombrantes ou même franchement stériles ou néfastes.

- Vous avez un sacré culot, tout de même. Vous pensez vraiment trouver du travail de cette façon ?

- Oui, répondit Aïcha.

Le ton était net, doux, un peu naïf, ferme. Elle avait encore les joues rouges, mais toute l’attitude d’Aïcha était redevenue déterminée, convaincante, rassurante et ne laissait place à aucun démenti.

Madjik baissa un instant les yeux : Aïcha se tenait bien droite sur son siège, sa poitrine dessinant deux rondeurs adorables surmontées d’une petite proéminence sous le coton de son tee-shirt. Il détourna les yeux à nouveau sur l’écran de l’ordinateur et revint à la page d’accueil. Il se leva et céda sa place.

Aïcha changea de siège, saisit la souris et entreprit aussitôt sa recherche. Savait-elle ce qu’elle allait faire ? Connaissait-elle le fonctionnement de ces logiciels qu’utilisent les professionnels de la communication ? Elle se décida en lançant un programme.

- Traitement de texte. Vous êtes secrétaire ?

- Si on veut : je travaille dans une agence de voyages.

- Très intéressant.

- Pas tellement. Ça dépend.

- De vous ?

- Peut-être. Je ne sais pas.

Aïcha se mit à frapper avec assurance et facilité sur les touches du clavier, le regard fixé sur l’écran, tandis que la page lumineuse commençait à se remplir de cette succession de signes noirs qui finissent toujours par former les mots, les phrases et les paragraphes d’un texte. Une lettre, par exemple. Parfois les paragraphes sont regroupés en chapitres d’un roman. Ou encore, entre certains paragraphes s’intercalent des titres, des sous-titres, des tableaux, des graphiques, des illustrations, dont la couleur facilite la lecture du rapport, de la thèse. Des logiciels de mise en page permettent d’aligner le texte en plusieurs colonnes et de répartir les blocs de texte et les images de façon attractive sur la page de la publicité, du journal, de l’hebdomadaire, de la revue, du livre. Ainsi, la parole du texte devient de plus en plus visuelle.

Mais ce n’est pas ce qu’avait choisi Aïcha, d’éditer un document publicitaire ou un rapport. Elle s’était lancée dans un texte de son invention, qui courait à la surface translucide de la page. Pensait-elle détenir le pouvoir de faire rêver Madjik par la simple magie des mots ? Ces mots qui, dans l’esprit du lecteur, créent des images, des sons, des sensations, un monde évolutif d’impressions, d’idées, de croyances, de faits, d’informations, de sentiments, d’émotions. Voulait-elle ajouter un commentaire à ses photos ? Peut-être avait-elle trouvé son chemin ainsi parmi la jungle informatique de l’imagerie publicitaire.

Madjik était retourné à son travail. Peut-être était-il impressionné par l’audace et la détermination d’Aïcha. Peut-être respectait-il son travail et voulait-il juger seulement du résultat. Mais quel travail ? Avait-il pensé à une tâche singulière, qui lui aurait permis de se faire une meilleure idée de ce qu’il pouvait espérer d’elle ? Peut-être, tout simplement n’avait-il pensé à rien, suivant juste une intuition.

Après quelques clics un peu curieux, laissant penser qu’elle tentait de connecter 2 sites web sans grand succès, apparemment, Aïcha se lança dans une recherche sur Internet. Des milliers d’informations s’échangent d’un ordinateur à l’autre par l’intermédiaire de serveurs interconnectés sur des réseaux de télécommunication internationaux, qui forment un immense filet électronique. Sur le moteur de recherche elle avait inscrit le mot : amour.

Quelques secondes plus tard, le serveur américain indiquait qu’environ 40 000 documents répondaient à sa demande et lui proposait d’affiner son choix par l’ajout de critères supplémentaires de recherche. Plus de 40 000 documents stockés sur des serveurs répartis dans le monde comportaient ce mot : amour.

Elle choisit donc la recherche multicritères. Elle obtint environ 5 000 réponses pour amour et vie. Puis, 3 000 avec amour et mort, ce qu’elle trouva plutôt rassurant. Mais, dans les deux cas cela faisait une documentation encore beaucoup trop pléthorique.

Elle réfléchit quelques instants.

Puis, elle revient à sa recherche simple et essaye, les uns à la suite des autres, les mots : mort, dieu, connaissance, vrai, faux, certitude, croyance. Elle hésite à nouveau et reprend sa recherche avec : voyage, savoir, connaître, réalité, rêve, île, montagne, volcan, chaud, froid, iceberg. Nouvelle hésitation, puis : sexe. Puis, phare, musique, bruit.

Ensuite, argent, fortune, chômage, faim, maison, ville, campagne, nature.

Aïcha réfléchit.

pays, patrie, nation, guerre, paix, vérité, mensonge, liberté, famille, parents, enfant, fils, fille, égalité, homme, femme, humain, fraternité, être, avoir, faire. Aïcha a noté ses résultats au fur et à mesure dans un tableur qu’elle a nommé Mots. Son fichier texte, elle l’avait appelé Magic.

Elle essaya encore love, god, death. Pour religion, elle trouva 500 000 documents, en anglais et en français probablement.

Ensuite, elle compléta sa recherche avec les accords sur les mots : pluriel des noms, féminin et pluriels des adjectifs ; quelques mots dérivés également, comme croire, croyance.

- Vous avez trouvé ce que vous cherchiez ?

- Non. Trop compliqué. Non et oui, en quelque sorte.

Aïcha a répondu comme si elle était prise en défaut, comme si elle essayait de gagner du temps. Elle consulta sa liste à l’écran.

Il y a des mots aussi bien français qu’anglais, comme religion. Pas si simple. Il y a des mots ambigus, fille, par exemple. D’un côté fille, de l’autre fils et garçon. Fils lui-même peut signifier le fils ou les fils, pluriel de fil. Elle regroupe ses résultats et essaye de les classer dans un tableau par ordre d’importance décroissant. Elle savoure le résultat de ses investigations. Sans l’avoir voulu de façon consciente, elle vient de comprendre qu’elle va obliger le responsable de la communication à sortir de son univers visuel familier. Mais, se laissera-t-il séduire par la magie des mots plutôt que par celle des images ?

- Vous utilisez Internet dans votre agence de voyages ?

- Pour trouver des clients, pas vraiment. Mais vous savez, il y a longtemps que les agences de voyages travaillent en réseau informatique pour la résa.

- Pour quoi ?

- Pour les réservations : les vols secs, les forfaits, les séjours, les tours. Vous voyez, les agences sont reliées en permanence avec leur siège, ainsi qu’avec les compagnies aériennes, les compagnies de chemin de fer, les compagnies maritimes, les tour-opérateurs, les autocaristes, les hôteliers, les villages de vacances.

- Je vois. Mais vous ne faites pas d’offres sur Internet ?

- Pas au niveau des agences. Non. Eh !... qu’est-ce qui se passe ?

- Oui ?

- À l’écran, venez voir.

Madjik abandonna son travail et rejoignit Aïcha qui constata :

- L’ordinateur ne marche plus.

- Mais qu’est-ce que vous avez fabriqué ? Ah oui, je vois ce que c'est.

Depuis la gauche de l’écran, un phare lançait son rayon solitaire, jaune d’or, à travers la nuit bleutée. C’était un dessin de style BD, curieusement animé : on se serait attendu à ce que le faisceau lumineux tourne autour du phare, de la manière habituelle, afin que de partout il soit visible. Pourtant, le phare ne semblait qu’indiquer une direction, vers la droite de l’image, comme tourné vers l’avenir, ce qui va arriver, pour nous occidentaux qui écrivons de gauche à droite. Ou peut-être s’appliquait-il à chercher quelque chose en dirigeant son pinceau de lumière ici ou là devant lui. Peut-être regardait-il, tout simplement. Il regardait vers la droite, vers l’avenir. De ses deux gros yeux de chat, jaunes à la pupille verte, il cherchait à voir dans la nuit sombre.

Avec ses deux gros yeux de phare hibou.

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