La montagne

Vous cherchez un signe reconnaissable, intelligible, familier, dans une multitude d’informations incompréhensibles, illisibles : chinois, japonais, thaï, non seulement vous ne comprenez pas la langue, mais vous ne pouvez même pas lire les caractères. Tout cela semble dénué de sens, pourtant manifestement les gens autour de vous consultent les panneaux indicateurs et comprennent.

Perdu parmi la foule cosmopolite qui s’active en tous sens aux arrivées des vols internationaux de l’aéroport de Tokyo, Ergaël repère un signe discordant, hétérogène, étranger, une pancarte que tient placée bien haut un élégant jeune homme, la personne probablement que son correspondant lui a envoyée pour l’accueillir. Il ne peut pas encore lire l’inscription, mais il devine : Antarticus SA.

Et lui ? comment sait-il ? Je ne suis pourtant pas le seul Français de ce vol. Antarticus SA, c’est bien ça. Encore quelques pas le séparent de ce merveilleux sourire déjà prêt à l’accueillir. Je vais m’imaginer qu’il se marre tout le temps, si je ne fais pas attention. Profonde inclination. Ergaël pose sa valise et fait le même geste de courtoisie, bras tendus le long du corps.

- Soyez le bienvenu au Japon, Ergaël San.

- Bonjour, Eitarô, comment allez-vous ?

Ergaël éclate de rire en constatant à quel point il reste conventionnellement français dans ses salutations.

- Je n’ai pas tendu la main, n’est-ce pas ?

- Vous êtes déjà un petit peu japonais, Ergaël San. D’ici quelques heures vous serez encore plus étonné.

- San, cela veut dire la montagne également ?

Ergaël a noté que le visage d’Eitarô s’est aussitôt épanoui encore plus. Voilà, cette fois je commence à savoir où j’en suis : ça lui fait plaisir.

- Magnifique ! Nous disons effectivement Fuji-san, mais en France vous préférez Fuji-yama, n’est-ce pas ?

- Je crois, oui.

Avant qu’Ergaël n’ait le temps de réagir, son chargé d’accueil japonais a déjà saisi la valise.

- Suivez-moi je vous prie.

Le guidant parmi la foule, il l’entraîne valise dans une main et pancarte dans l’autre. Transfert de Narita Airport à Haneda, se dit Ergaël. Ensuite, lorsqu’ils arrivent à la gare centrale de Tokyo, il s’étonne :

- Nous ne prenons pas le vol pour Kyoto ?

- N’êtes-vous pas venu découvrir notre pays ?

Qu’est-ce que c’est que cette histoire ?

- Oui, naturellement, répond Ergaël.

Ergaël ne sait pas lire les idéogrammes des panneaux indicateurs. Il ne sait pas où se diriger. Il ne peut pas vérifier où ce Japonais l’emmène. Il le suit, qui file sur les quais portant toujours sa valise. Tiens, il s’est débarrassé de sa pancarte à présent. Il a dû acheter les billets à l’avance dans une agence de voyages. D’accord, mais moi, j’aurais réservé un vol direct, pas un train.

Ergaël sourit. L’Izumo de 22 h 30, très bien inspecteur !

Ils montent dans le train et s’installent.

- Vous ne pouvez pas connaître le Japon si vous ne voyagez pas par le train.

Et les geishas, gros malin, tu as prévu ? Bon, profitons du voyage à défaut de travailler sérieusement. Le train quitte bientôt le quai, la gare et la ville. Il fonce à vive allure à travers la campagne japonaise. Malheureusement, l’heure a déjà tourné et, la nuit tombée, il n’est plus possible d’admirer les paysages.

Comme il ne peut pas parler boulot avec ce chargé d’accueil et qu’il ne sait pas trop quoi dire, il se réfugie dans la même attitude silencieuse que son compagnon de voyage. Matsumoto. Comment s’appelle ce polar ? déjà. Ah oui : Le vase de sable. Qu’est-ce qui me prouve que nous allons bien à Kyoto ? Je ne sais pas lire le japonais et je ne connais rien de ce type. Tous ces changements imprévus. Bon, arrête de déconner, c’est absurde. Tu te fais des idées.

Ergaël prend dans sa valise le livre qu’il a emporté de France et qu’il a commencé à lire dans l’avion. Yasunari Kawabata. Le livre s’ouvre naturellement au bon endroit et il retrouve le passage où il a interrompu sa lecture.

Taichirô fut surpris de voir que le taxi s’engageait dans une étroite venelle et les déposait à l’entrée d’une petite maison de thé de Kiyamachi. On les introduisit dans une pièce de quatre nattes et demie, qui donnait sur la rivière Kamo.

« Quelle belle vue ! » Taichirô ne parvenait pas à détacher son regard de la rivière. « Keiko, comment se fait-il que vous connaissiez cet endroit ? »

Ergaël continue sa lecture de Tristesse et Beauté. Puis, quelques lignes plus loin, il sourit :

Je vous en prie, restez ici. Vous n’êtes à Kyoto que pour deux ou trois jours seulement, n’est-ce pas ?

- En effet.

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