Comment vous écrivez ?

- Bonjour, Eitarô, comment allez-vous ce matin ?

Ergaël éclate de rire en réprimant une tentative de tendre la main et s’empresse de saluer son chargé d’accueil d’une courbette cérémonieuse, à laquelle celui-ci répond aussitôt, de façon beaucoup plus naturelle.

- Avez-vous bien dormi, Ergaël San ?

- Très bien, merci beaucoup. Au fait, vous ai-je dit mon admiration pour votre français impeccable et vos bonnes manières occidentales ?

- Vous exagérez ce compliment, Ergaël San.

Oh ! là là, le sourire. Qu’est-ce que tu mijotes, mon gros lapin ?

Déjà, Eitarô invite Ergaël d’un geste à monter dans le taxi stationné devant l’entrée de l’hôtel.

Le taxi démarre.

- Vous souhaitez vous imprégner de l’ambiance de Kyoto, n’est-ce pas ?

- Oui, naturellement. Cependant,

- Naturellement, nous avons prévu de vous rendre ce court séjour aussi agréable que possible et de rentabiliser au mieux de nos intérêts réciproques votre précieux temps. Bon. Je sens que le programme n’intègre pas encore un passage à l’agence. Patience et persévérance.

- N’exagérons rien, j’ai tout mon temps. Simplement, Antarticus SA, leader européen des produits surgelés, a fait une priorité de la percée du marché asiatique et entend créer une entreprise dynamique avec ses nouveaux partenaires.

Pourquoi je raconte tout ça à ce type ?

- J’entends bien, nous aurons l’occasion de reparler de tout cela.

Nous ? Attend, mais qui es-tu exactement ?

- Quelle ville magnifique. Les collines sont superbes. Quel dommage d’avoir si peu de temps. Mais, je reviendrai, vous savez.

- Peut-être aurez-vous l’occasion de revenir pour entendre sonner les cloches de la nouvelle année.

Alors là : Bravo ! Ergaël manifeste son approbation et son plaisir d’un léger changement d’attitude.

- Les monastères sont si nombreux.

Vieux quartiers de Kyoto. Le taxi s’arrête. Ils descendent. Ergaël suit Eitarô, qui s’engage dans une impasse. Cour intérieure d’une demeure, les visiteurs attendent quelques instants, puis une jeune fille les invite à entrer. Je sens arriver la cérémonie du thé, se réjouit Ergaël.

- Prenez place.

Peut-être Eitarô a-t-il traduit tout simplement l’invitation. Il s’est assis aussitôt sur ses talons. Un coussin attend Ergaël juste à côté. Très sympa de me montrer ce qu’il faut faire. Ergaël s’assied. Plus facile qu’en Inde. Puis, il s’étonne : N’est-ce pas plutôt la façon de s’asseoir des filles ? au Japon. Il attend sans rien dire. Nouvel échange de politesse avec leur hôte qui vient d’arriver. La jeune fille a disparu.

À présent, celui-ci installe devant eux un petit tapis sur lequel il dispose au fur et à mesure de ses allées et venues dans la pièce, différents pinceaux, de l’encre de chine dans une coupe, des règles métalliques. Puis, il étale sur sa droite, entre le tapis et ses deux visiteurs, un stock de feuilles très fines en papier de riz, d’environ 70 par 130 centimètres. Enfin, il prend une feuille qu’il place dans la longueur du tapis et qu’il fixe avec deux règles massives, une en haut et une en bas de la feuille.

L’hôte se relève alors, prend position devant la feuille blanche, semble se concentrer sur la tâche à effectuer. Subitement, il avance le pied gauche, fléchit le genou droit jusque par terre, saisit l’un de ses pinceaux et le trempe dans l’encre de chine. Le pinceau de la taille d’un gros pinceau rond de peintre en bâtiment, tout ébouriffé, prend une forme pointue, tandis que l’encre dégouline quelques instants au-dessus de l’encrier. Puis, en quelques gestes amples, rythmés, rapides et décidés, alors qu’il est à cheval au-dessus de la feuille de papier, l’hôte dessine ou plutôt écrit un signe japonais qui s’inscrit en noir au fur et à mesure des caresses, des effleurements et des écrasements du pinceau sur la feuille.

Ergaël regarde, fasciné, la danse diabolique de l’encre sur le papier.

Le pinceau est à nouveau dans l’encrier. L’hôte s’est relevé et semble méditer devant son oeuvre fugitive, ce mouvement bref et intense qui, en une chorégraphie surprenante, solitaire, silencieuse, a fait naître le signe, ce caractère surgi de nulle part et qui semble se consumer sans fin.

- Le feu, traduit Eitarô, à la suite des paroles du maître.

- Extraordinaire, murmure Ergaël dans un souffle.

Calligraphie japonaise : Le Feu

Le feu, calligraphie japonaise

Le maître se penche par-dessus sa calligraphie, déplace les deux règles, saisit la feuille et la pose délicatement sur sa gauche. Il prend une nouvelle feuille à droite, qu’il met en place comme la première.

Bientôt, un nouvel idéogramme prend naissance sur la feuille.

- Le vent.

Puis, un autre.

- La guerre.

Encore un autre.

- Le territoire.

Ergaël a les larmes aux yeux. Aucun mot ne peut sortir de sa bouche, pendant quelques instants qui passent tranquilles, en grande douceur. Puis, au moment où il va formuler un commentaire, Ergaël entend Eitarô lui dire :

- C’est à vous, Ergaël San.

Une nouvelle feuille a été mise en place. Le maître semble attendre, respectueusement assis sur un coussin à la tête du tapis de calligraphie.

- Moi ?

Eitarô confirme d’un geste.

Ergaël hésite, plus par politesse que par crainte. Il est curieux d’essayer. Comment a-t-il fait ? précisément. Ergaël se lève en essayant de se remémorer les gestes du maître. Et puis, je dessine quoi ? se demande-t-il lorsqu’il se retourne. Il est face à la feuille blanche. C’est alors qu’il voit Le feu, posé à droite sur les feuilles vierges. Bon, pied gauche, genou droit, le pinceau, égoutter un peu, Ergaël se remémore les différentes phases de la calligraphie, dessine en pensée le signe, comme il se souvient l’avoir vu écrire en quelques mouvements amples du bras. Puis, il se dit : d’une certaine manière, il faudrait que mon corps et mon esprit transforment l’image du feu en écriture. Une sorte de décodage, de décryptage. À la manière d’un programme qui serait capable de transformer une photographie numérisée en informations lisibles. Il sourit. Puis, il chasse de sa tête toute pensée. Toute pensée rationnelle. Pour cela, il se contente de rectifier son attitude. Bien ancré sur le sol par ses deux pieds, il sent la texture du tatami, puis il ressent une à une chaque partie de son corps, sans aucune conceptualisation. Il ne se dit plus rien, ne voit plus rien, que du noir. Il est debout là, c’est tout.

Tout à coup, sur une impulsion, il enchaîne les quelques gestes simples qui lui permettent d’effectuer la calligraphie. L’espace de quelques instants, comme dans un rêve, dépossédé de lui-même en quelque sorte, il a dessiné, quelque chose a dessiné, sa main bien sûr, il se retrouve debout. Lorsqu’il baisse les yeux vers la feuille, il voit le signe. La ressemblance est très lointaine avec l’original du maître, à vrai dire inexistante.

Pourtant, le maître sourit en ce qui peut sembler une approbation sincère. Ergaël jette un coup d’oeil à Eitarô. Celui-ci a les yeux fixés sur son dessin et semble frappé de stupeur.

Ergaël entend les paroles du maître, que traduit Eitarô.

- Petites flammes tremblotantes d’un feu d’automne.

Arrête. Faut pas pousser : je vois bien qu’il n’y a aucune ressemblance.

Le maître parle encore. Puis, Eitarô traduit :

- Vous ne voyez aucune ressemblance, n’est-ce pas ? C’est vrai : il n’y en a pas. Vous et moi ne sommes pas le même homme. Deux feuilles de thés sont si différentes, l’avez-vous remarqué ? Pourtant nous sommes des hommes et non pas du thé. Pouvez-vous comprendre l’une des différences entre l’imprimerie et la calligraphie ?

Ergaël est ému par la beauté des paroles du maître, associées au souvenir de ce moment magique qu’il vient de passer à le voir travailler. Il ne peut qu’approuver d’un léger hochement de la tête, involontaire. Son corps a parlé en silence.

- Le maître vous remercie du cadeau que vous lui avez fait, traduit à nouveau Eitarô.

Ensuite, le maître se lève, ramasse les 5 feuilles, les froisse, Ergaël entend mourir les 4 oeuvres inestimables et ressent un violent coup au coeur, en une boule qu’il jette dans un coin, et dans le mouvement, entraîne ses visiteurs vers une autre pièce de la maison. Là sont exposées des calligraphies, dont certaines d’un format beaucoup plus grand.

- Le maître est heureux de vous montrer son travail.

Ergaël passe de l’une à l’autre de ces oeuvres, instruit par les commentaires d’Eitarô et les réponses du maître à ses questions. Il apprend en particulier comment on encolle chaque feuille calligraphiée sur une autre feuille à la texture croisée, pour lui donner sa rigidité définitive.

- Je croyais que la calligraphie était un art traditionnel, je veux dire très codifié, s’étonne Ergaël en se rappelant sa propre tentative.

- C’est exact, répond Eitarô. Plusieurs écoles ont développé leur propre style. Rien que dans notre ville, la Société des Calligraphes de Kyoto rassemble 4 grandes écoles artistiques. En 1994, nous avons fêté le 12e centenaire du transfert de la capitale impériale à Kyoto au début de l’ère Heian. Tokyo n’est la capitale du Japon que depuis le début de l’ère Meiji, en 1868.

Il ajoute :

- Mais, vous devez le savoir, Kyoto n’est pas seulement une ville artistique, c’est également une ville gastronomique. Presque aussi réputée que Lyon. Eitarô sourit. Puis, tandis qu’il échange quelques mots en japonais avec le maître, Ergaël consulte l’heure sur son agenda électronique.

- Déjà ! laisse-t-il échapper. Je n’ai pas vu cette matinée passer.

Eitarô revient vers Ergaël, avec une oeuvre qu’il déroule à ses pieds :

- Le maître vous remercie pour votre compliment et vous prie humblement d’accepter cet idéogramme qu’il a choisi à votre intention.

- Magnifique !.... Que signifie-t-il ?

- Un petit nuage solitaire dans le ciel d’une après-midi d’été.

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