Au-delà du visible
Si je bouge ma tour, c’est échec et mat en 4 coups. Pas question de déplacer mon fou : il protège ma tour. Le roi ? Il doit bien y avoir une solution, tout de même. Aïcha lève les yeux et jette un coup d’oeil à son adversaire. Perdu dans ses pensées. Elle ne croise qu’un regard vide, comme si les rideaux étaient tirés ou les volets fermés. Son visage lui paraît fatigué, mais peut-être n’est-ce que le lent travail du vent et du froid sur sa peau d’Islandais. En effet, sa bouche sourit, mais peut-être n’est-ce qu’illusion, seulement le visage habituel de ce garçon.
Elle observe à nouveau la configuration des pièces sur l’échiquier. Et si c’était mon bonhomme ? Je me laisse prendre par la partie. C’est quand même dommage de bousiller un jeu pareil. C’est peut-être lui, après tout. Probablement. On va bien voir !
Aïcha saisit la tour noire et la déplace de 5 cases sur sa rangée, à l’horizontal. La réplique tombe immédiatement : diagonale du fou. L’Islandais s’est réveillé de sa léthargie, comme s’il n’avait fait qu’attendre ce moment du jeu. Il a déplacé son fou blanc de 6 cases à travers l’échiquier, d’un geste net, précis, déterminé.
- Échec au roi !
Il est fou ! Aïcha lève les yeux sur son adversaire qui la regarde. En apparence, rien n’a changé de son attitude. Pourtant, elle se sent transpercée par le regard d’acier de ses yeux bleus. Elle frissonne, soutient son regard, puis baisse les yeux. Il va me foutre la trouille, ce con. D’un geste agressif, elle balaye à la verticale la colonne avec sa tour et, 7 cases plus loin, elle prend le fou blanc.
- Échec et mat !
Elle pose le fou sur le côté. À droite. Il reste 8 pièces sur l’échiquier. Le visage du garçon s’épanouit en un sourire.
- Je suis affreusement distrait ; la fatigue.
Il ôte son roi blanc du jeu et le pose à côté de son fou, celui qu’Aïcha vient de prendre.
- Je suis désolé, Mademoiselle, dit-il en se levant.
- S’il vous plaît, il n’est que 9 heures.
Le garçon s’immobilise, puis se rassoit.
C’est là que j’entends la musique. La musique de ce bar.
- Accepterez-vous de boire quelque chose avec moi ?
- Avec plaisir. Une bière belge, une bière d’abbaye.
- Vous aimez le Moyen-âge, n’est-ce pas ?
Il baisse les yeux, regarde la table, reste quelques instants perdu dans ses pensées.
- Oui, surtout le 10e, le 11e et le 12e siècle, dit-il.
- La littérature islandaise.
Il lève les yeux vers elle et sourit. C’est bien lui. Elle se détend.
Naturellement, il n’y a pas de bière belge. Le serveur débarrasse la table de l’échiquier et de toutes ses pièces, puis revient quelques instants plus tard avec les consommations.
Ils trinquent comme s’ils se connaissaient depuis toujours, ou peut-être est-ce la tradition en Islande d’accueillir aussi chaleureusement les étrangers. Puis elle demande :
- Accepterez-vous que je vous offre un cadeau en souvenir de moi ?
Le garçon attend sans rien dire. Elle ajoute :
- Que la paix soit avec vous.
Silence.
Elle : Et avec votre esprit.
Lui : Hekla. C’est mon nom.
Alors seulement, elle sort une enveloppe de son sac à main et la tend au garçon, par-dessus la table. L’enveloppe disparaît sous le pull d’Hekla, qui finit son verre, salue Aïcha, se lève, prend sa gabardine sous le bras, traverse la salle enfumée.
Il sort et j’entends :
- Bonsoir, Mademoiselle.
- Bonsoir.
Elle a répondu machinalement. Elle détourne le regard du fond de la salle, vers cette personne qui la dévisage, debout à côté de la table. C’est également un Islandais.
- Accepterez-vous de faire une partie d’échec avec moi, Mademoiselle ?
- Oh non, merci, pas ce soir, je suis bien trop fatiguée.
- Donc, un autre soir, insiste l’individu.
- C’est ça, un autre soir.
- Mais vous partez demain, n’est-ce pas ?
- Pardon ?
- C’est incroyable, vous ne trouvez pas ?
Elle prend sa bière et la porte à ses lèvres. L’individu est toujours debout à côté de la table. Il la regarde boire une gorgée, reposer son verre. Il continue :
- Se faire prendre son fou bêtement, après avoir fait une aussi belle partie. Surprenant, vous ne trouvez pas ?
- La fatigue. Vous croyez faire mieux ?
- Oh non, j’ai horreur des échecs.
Il s’assoit, regarde Aïcha et ajoute :
- Vous savez, ce type, on va vérifier ce que vous lui avez donné. Un cadeau ? je présume.
- Des photos de France. C’est interdit d’offrir des photos, en Islande ? Vous faites partie de la police ? des douanes ?
- Rassurez-vous, nous ne vous ferons aucun mal. Puisque ce sont des photos. Quel genre de photos ?
- Des paysages typiques, style souvenirs de vacances. Mais il faut un ordinateur : ce sont des photos numérisées.
- Nous avons tout ce qu’il faut, rassurez-vous.
- Vous allez m’emmerder encore longtemps ?
Elle se lève. Il reste assis.
- Très peu de temps. Cependant, je vous demande de bien vouloir rester à votre hôtel jusqu’à nouvel ordre.
- Cela vous ennuierait de me montrer vos papiers officiels ?
- Beaucoup. Croyez-moi : restez tranquillement à votre hôtel et tout ira bien.
Elle se rassoit. Tu peux toujours courir avec tes grands airs : il n’y a que des photos. Plutôt nulles d’ailleurs. Sans intérêt. Absolument sans intérêt. Il ajoute :
- Tout ira bien pour vous.
- Vous ne manquez pas d’air ! Qu’est-ce que c’est que ces histoires ? Je vais me plaindre à la police.
L’individu sourit et se lève.
- Vous êtes jeune et belle, Mademoiselle. Ne transformez pas quelques heures d’attente en cauchemar.
Et là, il s’en va sans se retourner.
J’entends cette musique obsédante. Aïcha reste seule dans ce bar bruyant et enfumé. Des volutes vaporeuses dansent, paresseuses, au-dessus de sa chevelure violette. Et je me demande ce qu’elle va devenir.