Vous allez loin comme ça ?
Elle commence à sentir la fatigue dans les jambes. Pas l’habitude de la pulka, sans doute. Pense à la neige. Comme il n’y a rien à voir, elle écoute le crissement de la neige sous les skis de fond, au rythme de ses longues foulées. Dans l’immensité vide et glacée, elle aime entendre ce bruit devenu familier qui la rassure. Tchazaël ralentit légèrement l’allure, prolongeant simplement un peu plus chacune de ses foulées. Pour cela, elle amplifie légèrement le transfert d’une jambe sur l’autre, alternativement à gauche, à droite, gauche... droite... gauche... De se le dire dans sa tête, elle ressent de manière plus marquée le balancement de son corps. Cela devient étourdissant de ressentir ce balancement amplifié par l’esprit, combiné à la glisse profonde sur les skis. Je danse. La danse de l’ours polaire. Elle rit. L’ours tourne d’un pied sur l’autre en patinant sur la glace de la banquise. Il se met à sauter d’une plaque flottante à l’autre, en tourbillonnant, les bras écartés, sans s’arrêter. L’ours rit de plaisir. Elle rit. Je vais être complètement saoule si je continue comme ça. Mais, c’est bon. Elle plante avec un peu plus de détermination ses bâtons, en rythme, à gauche... à droite... et les skis dans la trace, Tchiii... Tchiii... Tchiii... ça va mieux.
- Merde, mon guide !
Tchazaël relève la tête. Le guide canadien est devant, un peu plus loin. Devant elle. Seul repère dans ce désert gelé. Elle entend à nouveau le bruit de sa pulka qui glisse sur la neige. Il a dû ralentir. Il m’entend, c’est pas croyable. Ou bien il sent les choses. Ou peut-être est-il fatigué, lui aussi. N’y compte pas trop ma fille. Tu ne vas pas fatiguer l’Inuit, ça non.
Tchazaël continue sa danse de l’ours. En regardant juste devant elle. La trace. C’est facile, il lui suffit de suivre la trace pour ne pas se perdre dans l’immensité figée. Le rythme ralentit encore. Alors elle cherche à mieux contrôler sa respiration. Mais l’air polaire lui brûle les poumons. Des flammèches en feu d’artifice à chaque inspiration. Elle souffle, elle souffle, elle s’essouffle. Elle grimpe péniblement vers la bouche d’un volcan, qui vomit scories et laves incandescentes. Soudain, elle sent qu’elle passe à côté de quelqu’un. Elle stoppe net et revient à la réalité d’Ellesmere : la neige, la trace qui finit là, au bout des spatules, la grande étendue déserte devant, tout autour, partout ; et juste à côté d’elle, son guide inuit.
Il s’était arrêté à gauche de la piste qu’il avait lui-même tracée. Il lui tend une thermos ouverte. Elle la prend, boit plusieurs gorgées de thé bien chaud et lui rend. Il la referme. Peut-être a-t-il déjà bu. Il regarde Tchazaël qui lui sourit.
J’entends ce qu’ils disent :
Elle sans un mot : Juste un petit coup de pompe.
Lui de même : Je sais, juste un petit coup de pompe.
Peut-être le dialogue est-il un peu différent, en fait.
Ça va aller, merci beaucoup.
Ça va aller, tu es forte.
Question de traduction. Ou d’interprétation.
Le guide regarde dans la direction où ils vont, puis regarde Tchazaël. Elle a suivi son regard. On arrive.
Oui c’est clair, on arrive. Super !
Mais, bon, comment savoir ? ce n’est peut-être pas ça du tout la bonne traduction.
Tchazaël ressent une bonne chaleur l’envahir, la chaleur humaine, et une grande joie déferle dans son corps.
Et avec votre esprit !
À cet instant, elle sait que le garçon qui l’attend là, ce guide inuit, a la capacité de lire dans ses pensées, dans ses sensations, dans tout ce qui fait d’elle un petit animal perdu dans l’immensité de ce désert de neige et de glace. Un petit animal qui a faim, un petit animal qui a soif, un petit animal a peur et qui veut vivre, tout simplement. Respirer, rire, chanter, danser, pleurer parfois, se reposer, dormir tranquille, parler, écouter, regarder, voir, sentir et ressentir, faire l’amour. Atteindre son objectif, réussir ce que l’on a entrepris, surmonter ses échecs, les transformer en réussite, s’arrêter, tourner la page, repartir, réussir autre chose. Autre chose. Ici ou ailleurs. Autrement. Mais c’est pareil. Globalement pareil, avec juste quelques différences. L’expérience. Il a l’expérience du Grand Nord. Mon guide inuit a l’expérience des êtres vivants.
Elle éclate de rire.
Là où justement il n’y en a pas ! Enfin, pas beaucoup. Je n’ai même pas vu un ours de toute la journée. Il y en avait ? des ours ?
Le guide fait des mimiques accompagnées de quelques mots et rit lui aussi. Mais peut-être se réjouit-il à l’idée de boire une bonne bière en arrivant, allez savoir. Ou tout simplement est-il content de constater l’effet de son intervention sur le moral de sa cliente.
Il danse d’un ski sur l’autre. Tchazaël comprend l’invitation et l’imite. Pour se réchauffer. Ou pour ne pas se laisser avoir par le froid. Le grain de sable qui fout tout en l’air. Ils dansent quelques minutes en riant et en tapant dans leurs moufles. Ils finissent par danser en exagérant ; c’est pataud, lourdaud.
Des ours, il y en avait et tu ne les as pas vus. C’est ça aussi la vie : un dur apprentissage. Voilà pourquoi il ne te les a pas montrés.
Tchazaël chasse un mouvement d’humeur qui s’évanouit dans la lumière du soir. Je ne suis pas venue faire du tourisme. Elle sourit en pensant qu’elle dirigeait une agence de voyages. Une agence de voyages en faillite. Elle rit. C’est plus fort qu’elle.
Le guide reprend sa trace devant Tchazaël à un rythme assez soutenu. Elle suit. Ce que je suis venue chercher à Ellesmere, ce ne sont pas des ours blancs, ni des renards polaires, ni des caribous. Ça serait plutôt un sacré lièvre.
Et ce lièvre s’appelle Hekla. Il a une enveloppe pour toi. Et dans cette enveloppe, il y a tout ce qu’il faut pour nous permettre de repartir dans une nouvelle vie. En échange de cette enveloppe, tu as une autre enveloppe au fond de ton sac à dos. Un CD-ROM. Le programme de décodage des photos. Toutes les infos piratées par Internet avec l’aide d’Aïcha, codées en photos numérisées, banalisées. Des photos sans aucun intérêt : Juste la stratégie et les secrets de fabrication d’Antarticus SA. Je sais comment cela va se passer. La cabane de chasseurs de Sor Fjord, Hekla, l’échange, Grise Fjord en skidoo, l’avion pour Resolute...
Tu souris. Et ton sourire d’amoureuse se perd dans la nuit polaire qui commence à tomber.
- Je t’aime, murmure-t-elle.
Tchazaël lève le nez. Mais non, le guide n’a rien entendu. Du moins, il continue de tracer la piste d’un pas régulier et puissant. Il trace droit en direction de Sor Fjord. Tout droit vers le bonheur. Vers les chasseurs. Vers ce qui est son but à lui, son but à elle. Tout droit vers la même chose. Et pourtant c’est complètement différent. Chacun trace sa vie à sa manière. De la même façon, complètement différente.
Et après c’est comment ?
Après, c’est la discussion, la négociation, l’échange.
Oui, mais après l’échange ?
Le petit avion amorce sa descente. Tchazaël aperçoit par le hublot les baraquements rouge brique de Resolute Bay, dispersés dans le bleu de la neige. Bientôt l’appareil rebondit sur le sol gelé et termine sa course devant l’aéroport.
Dès qu’elle sort de l’appareil, elle le voit qui l’attend dehors, devant le bâtiment d’accueil des passagers. Elle descend la passerelle, court jusqu’à lui et se jette dans ses bras.
- Ergaël, je t’aime.
- Moi aussi, je t’aime Tchazaël.
Ils s’embrassent.