Chaud ou froid, où est la différence ?

Ils s’embrassent comme de jeunes amoureux. Des amoureux qui ont passé plus de 20 ans ensemble. Tchazaël rit, ses yeux, sa bouche, tout son visage.

- Alors que penses-tu de la dernière réservation de l’agence Aller-Retour Voyages ?

Ergaël plisse les yeux. Comme chaque fois. Chaque fois qu’il est comblé de bonheur en regardant Tchazaël rire ainsi. Tout son visage resplendit d’une grâce subtile, métamorphosé par l’amour.

- Cher ?

- Très cher.

- Mais comment tu fais avec le fric ? je n’y comprends rien.

- Oh le fric, c’est juste un moyen de faire des choses. Ça n’existe pas le fric.

- L’argent ça ne compte pas pour toi ?

- Ce qui compte pour moi, c’est la détermination à vivre. La vie avec ses imprévus, ses joies, ses peines. La vie, ça bouge, ça remue. La vie. Jusqu’à la mort. Ergaël riait.

- Qu’est-ce qui te fait rire ?

Tchazaël était méfiante, encore sous le coup de sa passion, de sa fougue.

- C’est quoi ? j’ai les joues rouges, c’est ça ?

- Non...

Ergaël était pris d’un fou rire, qui l’empêchait d’en dire plus. Et Tchazaël commençait à rire, elle aussi.

- Allez...

- Ça bouge... ça remue...

Ergaël repartit dans sa crise de fou rire.

- Oui, la vie ça bouge, ça remue. Et alors ?

Tu ne changeras pas. Elle avait compris, ça se voyait sur son visage, dans toute son attitude, elle ajouta :

- Toi et tes blagues idiotes.

- Sacré voyage, tu ne trouves pas ?

- Un sacré voyage, oui. Mais qu’est-ce qu’il a de sacré ?

Elle éclate de rire.

Ergaël se releva à demi, le coude gauche sur l’oreiller, la tête appuyée sur sa main.

- Façon de parler. Allez, raconte, Tchazaël.

Tchazaël lui jeta un coup d’oeil. Elle se releva avec l’aide de ses deux bras, tapa son oreiller, le remonta dans le dos, s’installa confortablement. Puis, songeuse d’un seul coup, le regard perdu dans le vide, elle raconte :

- De grands espaces, la neige, la glace, le froid. Tu avances dans la nuit polaire, tu avances vers nulle part. Derrière, tout autour, il n’y a plus rien, plus rien d’autre que ça, cette immensité toujours la même, toujours différente.

- Pour ceux qui entrent dans ces fleuves, toujours les mêmes, d’autres et d’autres eaux toujours surviennent.

Tchazaël sourit.

- Quand tu avances dans cette lumière irréelle, tout change autour de toi. Et pourtant c’est la même chose. Tout le temps. C’est comme si le monde avance avec toi. Tu avances immobile. Un jour, deux jours, tous les jours. Marche, bivouac, tu te dis : mais pourquoi faire ? c’est absurde. Et d’un seul coup, surgi de nulle part : le campement. C’est un peu comme s’il venait vers toi. Tout cet effort pour aller de l’avant, pour faire ta trace, tu as l’impression que rien ne marche et un jour, quand tu n’attends plus rien, tout marche tout seul, comme malgré toi, comme par magie. Quelque chose s’est mis en route, que tu ne peux plus arrêter. La réussite se précipite vers toi, à la fin, toute seule.

Collage février 2016, Jacques Bouchut : Chemins d'aventures

Chemins d'aventures, collage février 2016, Jacques Bouchut

Tchazaël regarde Ergaël. Puis, elle continue :

- Les Inuits sont d’accord avec nos expéditions en autonomie complète, sans guide. Ils connaissent leur territoire, ils seront d’excellents conseillers au départ. Ils s’occuperont du ravitaillement déposé aux différents bivouacs. À part cela, rien d’autre, aucun recours, aucun secours, débrouille-toi !

- Nos clients devront avoir une forme d’enfer, aussi bien physique que mentale. Ils devront être déterminés s’ils veulent vivre.

- Oui. Avancer sans savoir où on va, c’est de la folie. Le froid, marcher dans la nuit. Et toi, tes Touaregs ?

- J’ai rencontré des gens très attachants, qui aiment leur pays. Et leur pays, c’est le désert. Qu’ils conduisent des camions entre le Sud et le Nord ou qu’ils mènent des caravanes de chameaux, ils franchissent facilement les frontières. Pour eux les frontières n’existent pas. Enfin, ce ne sont pas les mêmes que celles dessinées par l’Histoire, que celles que nous connaissons. Ce serait plutôt des frontières familiales, des tribus, des clans, liées au nomadisme, les pâturages, les points d’eau. On peut établir n’importe quel circuit, si on utilise des guides touaregs issus des différents territoires traversés. Des Touaregs de bonne famille, en quelque sorte. Mais ce n’est pas facile : Algérie, Niger, Mali. Guerre civile, guérilla, rébellion, c’est la guerre. Il faut des clients qui recherchent l’imprévu, les changements de programme. Des gens qui n’ont pas peur de mourir. C’est ce que je me dis. Enfin, tu vois ?

- Je vois : très cher. Il nous faut des clients qui payent très cher pour tout risquer.

- Des Japonais friqués.

Ergaël ajoute :

- Est-ce qu’on aura de bons directeurs d’agence, au Japon ?

- J’ai ce qu’il faut, toute l’organisation du réseau. L’Islande, ça te dit quelque chose ?

- L’Islande ?

Les yeux de Tchazaël brillent et un sourire s’ébauche, les yeux, la bouche, s’installe sur tout son visage. Elle est assise, les jambes repliées sous le drap qui a glissé sur son ventre. Ergaël se penche sur elle et l’embrasse doucement. Sa bouche descend effleurant la peau, il lui fait des petits bisous. Elle écarte légèrement les cuisses ; elle se laisse faire. Le nez plonge dans le drap.

- Arrête ! tu me chatouilles.

Elle l’empêche de continuer. Il insiste. Elle lui tombe dessus, roule avec lui, le chatouille sous les bras. Ils chahutent sur le lit, enroulés dans le drap.

- Stop !

- Bon, d’accord.

Ce n’était qu’une ruse et ils recommencent leur jeu, les chatouilles, les prises, les bisous. Elle le mord.

- Ah non !.... Bon, on arrête ?

- On arrête.

Ils s’assirent sur le lit. Ils étaient nus tous les deux. Leurs pyjamas traînaient par terre, au pied du lit.

- Tu te rappelles, Ergaël : un jour tu m’as expliqué que l’Islande avait connu une société très originale, au Moyen-âge, avec une littérature exceptionnelle. Je me suis souvenue également de l’Althing, cette assemblée des hommes libres qui a siégé sans interruption pendant plus de mille ans depuis le 10e siècle.

- Sauf entre 1800 et 1845.

- La société islandaise est organisée en une sorte d’état républicain et ne connaît ni féodalité, ni noblesse. Étonnant, quand on compare avec l’Europe médiévale du 12e siècle.

- Ceci dit, il n’y a ni villes, ni villages et l’Islande est colonisée de 1264 à 1918.

- D’accord, mais que se passe-t-il entre le 9e et le 13e siècle, justement ? Considère surtout ce remarquable 12e siècle islandais.

- Peut-être la littérature la plus extraordinaire au monde à cette époque. Rigueur scientifique, objectivité, précision pour les récits historiques ; des faits, des actes, un esprit critique et un sens de l’humour étonnant.

- Oui. Et une organisation étonnante. C’est ça qui m’a plu. Les Islandais ont un sens millénaire de la solidarité et ils seront capables d’infiltrer tous les milieux qui nous intéressent.

- Tu penses concurrencer la mafia japonaise ?

Ergaël était plutôt surpris, indécis. Tchazaël souriait en le regardant ; elle rayonnait.

- Alors, tu marches avec moi ?

- Tu veux que j’apprenne l’aïkido pour te défendre des yakusas ?

- Allez...

- Bon, attends, je résume, tu me diras si tu es d’accord : on monte un réseau d’agences de voyages, ici, au Japon, sur un modèle très original inspiré de l’Islande médiévale du 12e siècle. Nos agences sont dirigées par des Islandais qui ont pour mission de trouver de riches clients japonais intéressés par des circuits engagés, dans le Grand Nord canadien ou dans le Sahara. Le chaud ou le froid, le froid ou le chaud, l’harmonie du conflit des contraires.

- Exactement.

- Ne compte pas sur moi pour l’Islande, ça va me rappeler les chambres froides remplies de pizzas O c’est AN. Au fait, comment va-t-on l’appeler notre nouvelle agence ?

- Alors tu es d’accord !

Elle l’embrassa.

- Tu ne penses tout de même pas t'amuser sans moi. J'ai peut-être mon mot à dire dans cette affaire.

Il la repoussa gentiment.

- Et si je m’occupais de monter un site Internet ? Nos clients potentiels sont dans le monde entier. J’ai travaillé sur un programme capable de repérer des prospects sur des critères sélectionnés, d’ouvrir une fenêtre à l’écran de leur ordinateur et de déclencher une vidéo.

- Porno ?

- Mais non, un truc marrant, un iceberg qui se balade sur la banquise, ou un curieux phare qui indique une direction dans la nuit ou l’image envoûtante d’un volcan en éruption, une animation surprenante qui sera déclinée par des agences de pub étrangères afin d’adapter le message à chaque culture.

- Et comment tu sauras d’où viennent tes futurs clients ?

- Très simple : chaque personne qui consulte notre serveur laisse des traces sur Internet. Il suffit de suivre ces traces jusqu’à son ordinateur pour récolter les informations utiles, le programme se charge de tout.

- De tout. Les idées ça marche toujours. Facile. C’est le retour au réel qui l’est beaucoup moins. La vie passe, Ergaël, et nous avec.

- Oui. Je me demande si on peut vivre ensemble et tracer chacun son propre itinéraire. Tu crois que c’est possible ?

Tchazaël s’enfila vivement sous le drap, qu’elle remonta jusque sous le menton. Elle s’entortilla dedans, le bloquant de ses deux mains autour du cou. Elle riait.

Ergaël se pencha et lui dit :

- Tchazaël, tu es le plus beau poisson de la mer du Japon.

Il l’embrassa. Un léger baiser sur la bouche.

- Et de l’océan Pacifique.

Elle ferma les yeux en attente des bisous.

- Tu ne m’as toujours pas dit le nom, chuchota-t-il.

- Quel nom ? murmura-t-elle.

- Le nom que tu as choisi pour l’agence.

Elle le regarda à nouveau :

- C’est important ?

- On invente la réalité avec des mots.

- Je plaisantais. En fait, je n’ai pas choisi de nom. Je n’y ai même pas pensé. Nous sommes deux, maintenant.

- Tu ne sais pas, il y a un nom qui me vient à l’idée, comme ça, tout de suite.

Le visage d’Ergaël s’épanouit.

- Qu’est-ce que tu as encore inventé comme connerie ?

- Ce n’est pas une connerie. C’est même très sérieux. Écoute, plus j’y réfléchis et plus je trouve cette appellation géniale. Tout à fait adaptée à la situation.

- C’est quoi ?

- A.S. Voyage, dit-il en détachant bien le A et le S.

- A.S. Voyage ?

Elle écrivit le nom de l’agence dans sa tête pour le voir.

- AS de trèfle ? demanda-t-elle.

- Pour la chance ? Plutôt AS de coeur.

Il l’embrassa. Puis, il ajouta :

- AS Voyage, c’est un peu cul comme prononciation. Ça sonne mal de cette façon. Dommage.

- Et qu’est-ce que ça voulait dire A.S. ?

- Aller Simple.

- Aller Simple Voyage, c’était pas mal. Dommage.

- C’est la vie !

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