Retour cruel au réel
C’est là qu’il dit : Arrête ton cinéma, cette histoire ne tient pas debout.
Alors, on rembobine.
Je les vois tous les deux assis sur le canapé face à la cheminée. Des petites flammes tremblotantes d’un feu d’automne s’agitent, en une danse fascinante, derrière la vitre de l’insert. La table basse est encombrée de livres sur l’Islande, le Grand Nord canadien, le Japon. Il y a ce livre sur les jardins de pierres japonais avec de superbes photos, posé ouvert sur la moquette. On aperçoit Kawabata émerger d’un tas de cartes du monde.
Derrière eux assis dans le canapé dans un coin du salon, le soir tombe sur les montagnes, au-delà de la baie vitrée. Ils habitent une maison à la campagne, entourée d’un jardin.
Ils ne lisent pas. Ils sont assis côte à côte, songeurs.
Tchazaël rompt le silence :
- T’en fais pas, on va s’en sortir.
Comme il s’y attendait, Ergaël s’est fait virer de sa boîte. Son directeur l’a convoqué dans son bureau pour lui signifier son congé. Antarticus SA a été racheté par un groupe financier qui a fait un toilettage de bilan en compressant le personnel. Tous les commerciaux ont été licenciés. Il avait beau s’y attendre, il est encore sous le choc.
Pour détendre un peu l’atmosphère, Tchazaël lui dit :
- Ah, je ne t’ai pas dit, cet après-midi j’étais avec un couple qui voulait passer ses vacances à la mer et à la montagne, tu vois le genre. Mais je me suis débrouillée à leur vendre un séjour. Alors, j’entame les résas et dès que j’ai frappé La Réunion, mon ordi se plante sur une vidéo de volcan en éruption. Assez marante d’ailleurs. Il a fallu que je change de poste en catastrophe. Non mais tu te rends compte. Où on va ?
- Tu vas rire, il m’est arrivé exactement la même chose. Sauf que mon ordi a été piraté avec un petit iceberg flottant de façon comique sur la banquise. Sur le coup, j’ai cru que c’était encore une blague du service de communication. Mais non.
- Il y a des gens qui n’ont rien d’autre à faire que d’emmerder les autres ?
- Ce n’est pas qu’un jeu stupide, Tchazaël, ça rapporte gros. Trafic en tout genre, sexe, drogue, les ordis piratés servent de base d’attaque pour envahir le monde.
- Tu sais que ça me donne une idée. Imagine que j’arrive à pirater ta boîte et à vendre leurs secrets.
- Aux Chinois ?
- Non, à leur concurrent islandais.
- Et pourquoi je n’irais pas au Japon contacter des Yakusas ?
- Ergaël, je t’offre le billet d’avion tout de suite. Aucun problème.
- Mais tu n’y connais rien en informatique, tu ferais comment ?
- Alors là, pas de problème, je connais quelqu’un qui s’y connaît en virus informatique. Et j’enverrais Aïcha à ton service de comm pour qu’elle connecte en douce le réseau de ta boîte à mon ordi, par l’intermédiaire du réseau national d’agences de voyages. Un jeu d’enfant.
- Si tu le dis.
Ergaël reste songeur. Il n’a pas dit : Tu délires ou Ça va pas la tête. Non, il a joué le jeu. Comme une sorte de vengeance par procuration. Il a envisagé froidement la délinquance.
Tchazaël continue :
- En Islande Aïcha refilerait un CD d’images d’agence de voyage, cryptées avec les secrets industriels et stratégiques de ta boîte.
- Tu me fais penser à la calligraphie japonaise, des signes, des images cryptées.
- Exact. Ensuite, j’irais échanger le CD de décryptage contre du fric. Beaucoup de fric. J’irais jusqu’au bout du monde pour devenir riche, j’irais jusqu’à Ellesmere. Mon rêve, Ellesmere.
- Tu me fais rire. Je ne sais pas pourquoi, ça me rappelle mon voyage au Hoggar, tu sais quand j’ai passé quelques jours de méditation dans l’un des ermitages de l’Assekrem. Je pourrais rencontrer un Touareg et organiser des séjours pour gens friqués, que tu vendrais dans ton agence.
- Très juste. J’ai une idée : dans le Grand Nord canadien, avec l’aide de guides Inuits j’organise des séjours à haut risque pour des gens cinglés qui ont beaucoup de fric et peu d’émotif, des gens qui veulent se faire peur. On vendrait ça sur Internet. La fortune.

Petites flammes, collage février 2016, Jacques Bouchut
- Oui, mais non, ton histoire ne tient pas debout : à Ellesmere, tu te ferais zigouiller par les méchants qui te faucheraient ton CD sans avoir besoin de te payer. Aïcha se serait fait filer sans s’en rendre compte. En Islande, fin de l’histoire pour elle : sans rien comprendre de la situation, elle serait morte dans les vapeurs de soufre d’une source géothermique ou précitée dans les cascades de Gullfoss. Tu n’imagines pas la puissance et la rapacité de ces groupes mafieux avec qui tu voudrais entrer en contact. Contact mortel, Tchazaël. Tu ne fais pas le poids.
- Toi peut-être ?
Tchazaël est furieuse.
- Sûrement pas, ça va pas la tête ?
À ce moment, je vois qu’Ergaël regarde tendrement Tchazaël. Je vois le tremblement d’un léger sourire envahir leur visage. Et puis, il se penche vers elle, passe un bras sur ses épaules l’embrasse.
Elle se laisse faire.
Ils commencent à tanguer légèrement, à la façon un peu comique du petit iceberg sur la banquise. Quand ils finissent par s’effondrer sur le côté et qu’elle s’allonge sur le canapé, toute la glace de la banquise a fondu, ils voguent tous les deux en mer du sud, dans les lagons d’eau verte du Pacifique.
Voilà ce que je vois à la lumière d’une lampe de chevet posée sur la table basse envahie de livres, à la lumière des flammes dans la cheminée, quand la nuit a fini par tomber sur le salon, la terrasse, le jardin, la campagne environnante et les montagnes au loin. C’est vrai qu’à son âge, il n’est pas près de retrouver du boulot. Mais à présent qu’Aïcha s’est décidée à se lancer dans la photo, la situation de l’agence Aller Retour Voyages va largement suffire à les faire vivre tous les deux.
Tranquillement.
Sans histoire délirante.
Sans histoire tirée par les cheveux.
Sans histoire.