Qu’est-ce que vous faites dans la vie ?

- Et pour vous Mademoiselle ?

- Une pizza Reine.

- Impeccable ! Cela vous va très bien, Mademoiselle.

- Eh ! beau gosse, arrête un peu tes salades ; une pizza coca, tu vois, et ça ira bien pour aujourd’hui, répondit Aïcha d’un air sévère.

Le jeune serveur beur s’éloigna avec son sourire charmeur. Les deux filles pouffèrent de rire.

- Il a raison, ce garçon, Aïcha : tu es très séduisante, déclara Tchazaël sur un ton ambigu.

- Ah non ! tu ne vas pas t’y mettre aussi.

Elles partirent toutes les deux dans un fou rire interminable. Les gens attablés à proximité commençaient à sourire et à jeter des coups d’oeil amusés vers la jeune fille et sa compagne. La jeune fille était merveilleusement belle, comme sortie d’un catalogue d’agence de voyages, voyages de rêve, rêve de voyages extraordinaires.

Pourtant, ce n’est peut-être pas vers elle que sont tournés les regards. Les regards de ceux qui regardent autre chose que le cinéma permanent qui se joue dans leur tête, dialogues de rêve, images éblouissantes, journal télévisé de leurs expériences quotidiennes, tristesse infinie de leur désespérance, chaleureusement entretenue comme on alimente le feu dans la cheminée, par une soirée d’automne pluvieux et glacial. J’entends ce que disent tous ces regards. Des regards jetés à la sauvette, comme on dérobe l’objet de ses convoitises. Des regards qui se font invisibles, comme une caresse à l’enfant qui dort. Des regards de grande douceur, comme seule une grand-mère sait consoler sa petite-fille de ses amours adolescentes malheureuses. Des regards insistants de garçons libérés par l’absence de leur épouse. Des regards admiratifs de filles qui, se sachant belles, craignent l’usure du temps. Des regards affectueux, comme on remercie, comme on sourit. Des regards insouciants et joyeux, la vie est belle. Des regards amoureux, pour une fille de la cinquantaine, éblouissante et indifférente à tous ces regards. Je t’aime.

Le rire de Tchazaël disparut un court instant, pendant lequel une certaine confusion métamorphosa son visage, le temps de chercher quelqu’un du regard, autour d’elle. Aïcha, qui riait toujours, ne sembla pas remarquer ce moment étrange. Et puis, plus rien, Tchazaël retrouva une attitude amusée face à son employée. Elle lui demanda :

- Ça te dirait d’aller en Islande ?

- En Islande ? Il doit faire froid là-bas.

- Moins qu’à Ellesmere, je suppose.

- Attends, où ça ?

Tchazaël savourait affectueusement le trouble qu’elle avait causé. Avec toi, c’est facile. Tu ne vois vraiment pas ?

- Ellesmere, juste au nord de la Baie de Baffin. Le Groenland, tu vois où ça se trouve ?

- Le Groenland, oui bien sûr.

- Eh bien Ellesmere est situé en haut à gauche et l’Islande en bas à droite. L’agence bénéficie de deux séjours d’une semaine, tous frais payés, en Islande. Il n’y a pas de raison que ce soit toujours moi qui profite de ces avantages. Voilà, tu réfléchis.

- Je rêve, c’est nickel. Je vais pouvoir photographier des ours polaires.

- Plutôt des volcans. J’aurai juste un petit service à te demander, on verra ça plus tard.

- Bien sûr.

- Tu veux de l’aide pour trouver la personne qui va se dévouer à t’accompagner ?

- Oh oui, au secours, Tchazaël.

- Ne bougez pas, Mademoiselle, j’arrive !

Le serveur tourna autour de la table dans une ronde acrobatique et risquée, qui signait sa pratique probable du surf ou du skate. Aïcha était éblouie. Tchazaël plutôt étourdie. Il posa ses mains sur les hanches et afficha un large sourire de satisfaction. En suivant son regard, elles constatèrent alors qu’elles avaient chacune devant elle leur pizza, ainsi qu’Aïcha son coca et Tchazaël sa carafe d’eau.

- Bravo ! Bravo ! s’écria Aïcha en applaudissant comme une gamine.

Tchazaël applaudit aussi en riant. Et les gens des tables voisines, trouvant probablement la distraction amusante, applaudirent également. Mais le serveur avait déjà filé et personne d’autre que les deux filles ne sembla comprendre quel était le sujet de ce bel enthousiasme. La jeune fille au visage de top-modèle ? La fille sobrement majestueuse ? Peut-être était-ce l’anniversaire de l’une d’elles ? Quelle importance, après tout ?

- Tu sais, Aïcha, je te verrais bien dans une parfumerie ou je ne sais pas, moi, quelque chose.

- La photo, j’adore, j’aimerais trop faire de la photo.

- Top-modèle ?

- Non, photographe.

- Ah, photographe.

- Oui. C’est bien. Saisir un instant de bonheur. Attraper une expression au vol. Trouver le meilleur angle pour mettre en valeur un visage, un vêtement, un objet. J’adore. L’ombre et la lumière. Les couleurs de la vie, des sentiments, des émotions.

- Quel enthousiasme, fais-le, Aïcha, vas-y.

- Complètement bouché, aucun espoir.

- Oh là là, pauvre chou, quel désespoir. Ta vie est désespérément foutue.

- Allez, moque-toi de moi.

Tchazaël avait découpé sa pizza en petits morceaux, sous le regard étonné d’Aïcha. Elle posa ses couverts et, légèrement penchée en avant vers sa compagne, elle regarda Aïcha droit dans les yeux.

- Malheureusement, je vois bien que ton avenir à l’agence est complètement bouché, insista Tchazaël.

Aïcha la regarda, interloquée. Elle ne sut que dire, que faire, elle n’y pensa même pas : elle était déstabilisée et, pourtant, elle resta figée, comme on peut tomber morte sans plus un mot, sans plus un souffle. Elle ne savait plus comment regarder Tchazaël. Était-ce l’idée, la nouvelle perspective ? ou plutôt ce ton ? à la fois affectueux, gentil, ferme et cruel, ou encore son attitude ? une façon inhabituelle qu’elle avait utilisée pour lui parler, qui avait déclenché cette catalepsie.

Aïcha finit par baisser les yeux sur son assiette et commença à manger sa pizza, qui avait eu largement le temps de refroidir pour ne plus être brûlante. Tchazaël détourna elle aussi le regard, à cet instant seulement, et commença à picorer les petits morceaux de pizza qu’elle avait coupés auparavant. Elles mangèrent en silence. Un silence comme on respire. Un silence comme une prière qui ne demande rien, qui ne remercie pas non plus. Un silence comme on se tait parfois, si rarement, pour écouter ce que peut bien vouloir dire un coeur qui n’en finit plus de hurler dans le vide : on peut toujours crier au milieu du vacarme épouvantable et assourdissant de la ville rageuse.

- Finalement, est-ce que j’aime la pizza ? se demanda Tchazaël, comme pour elle-même.

Aïcha repoussa son assiette et approuva :

- Ras-le-bol des pizzas ! Vulcano, Stromboli, Etna, Kilimanjaro, Nyiragongo, Tambora, Krakatoa, Unzendake, Asama, Sakurajima, Koma-ga-take...

- Eh bé !... tu as un petit ami volcanologue ?

- Non, japonais. Enfin, j’avais.

Tchazaël regarde Aïcha sans rien dire. Elle ne sait pas quoi dire. Elle ne sait pas quoi penser. Juste une vague impression que quelque chose vous échappe, que vous n’avez pas tout compris.

- Moi, la prochaine fois, je vais manger au restaurant chinois, ajoute Aïcha.

- Bonne idée ! En attendant verrais-tu une objection ? à ce que je t’offre un sorbet à la cerise japonaise, délicatement surmonté d’une crème fouettée Fuji-yama.

- Ah oui, je sens que cette exquise friandise va être excellente pour ma ligne asiatique. Et on va où, là ?

- À Kyoto, évidemment, répondit Tchazaël.

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