Vous n’allez pas attraper froid ?
- Kyoto, vous connaissez ?
- Oui, je crois, Monsieur le directeur.
- Et que pensez-vous des Japonais ?
- Ils raffolent de fruits de mer. Les pizzas O
- Ah ! ne me parlez plus de pizzas O c’est AN. D’abord, je me demande qui a eu cette idée de marque stupide. Passons. Qu’est-ce que je disais ? Le conseil d’administration a décidé, que cela reste entre nous,
- Naturellement.
- Nous avons décidé de recentrer nos activités sur notre métier, sur ce qui fait la force d’Antarticus SA depuis toujours, à savoir
Le froid ?
- le froid. Je devrais dire
La glace ?
- la glace, le surgelé. Vous m’avez compris ? Bien. Nous allons confier les pizzas à un jeune commercial qui pourra ainsi faire ses classes sur un produit rodé et bien positionné,
Tu parles ! en début de croissance.
- qui ne demande qu’à mourir, comme tous les produits : croissance, développement, déclin, je ne vous fais pas un dessin.
Quel coup foireux es-tu en train de mijoter ?
- Rassurez-vous, j’ai autre chose pour vous, d’une tout autre envergure. Un poste à la mesure de vos compétences, de votre flair que j’ai su apprécier tout au long de ces années brillantes que vous avez passées parmi nous.
C’est la porte !
- Je vous remercie, Monsieur le directeur.
- Écoutez, non, pas de ça entre nous ; je vais être direct : il me faut des résultats.
- Naturellement.
- Tout de suite !
- Au Japon.
- Comment avez-vous deviné ?
- Le flair, Monsieur le directeur.
- Vous vous fichez de moi, qui vous l’a dit ?
Vous, au début de l’entretien.
- Passons.
Au Japon.
- Vous commencerez vos cours de japonais la semaine prochaine, dès votre retour de Kyoto. Pour le moment votre anglais suffira certainement. Bien. À Kyoto, vous allez rencontrer notre correspondant japonais. Votre première mission consiste à mettre en place un réseau d’informateurs à travers tout le Japon. Vous me comprenez ?...
Un vrai roman d’espionnage.
- Antarticus SA, c’est fini pour vous. Mais vous avez de la chance, vous allez commencer une nouvelle carrière. Vous devrez établir une société au Japon, puis, à partir de cette base solide, vous développerez dans tout le Sud-est asiatique.
- Tout le Sud-est asiatique.
- Nous en reparlerons dans 7 ans. Disons 5 ans.
3 ans pour le Japon.
- Vous connaissez le jeu de Go ?
Kawabata. Le maître.
- Oui naturellement, stratégie d’encerclement, victoire à long terme. D’abord, écouter, analyser. Ensuite, occuper le terrain, pénétrer, infiltrer. Enfin, passer à l’attaque et rafler la mise.
- Exactement. Il faudra vous battre, avec cet entêtement que je vous connais.
- Devrai-je suivre des cours de karaté ? À vrai dire, je préfère l’aïkido.
- Vous croyez que cela sera utile ?
- Au moins autant que d’apprendre le japonais. Un excellent complément au jeu de Go, que je maîtrise parfaitement.
- Comment dites-vous, l'ail... ?
- Aïkido : l’art d’éviter les coups et d’utiliser l’énergie de son adversaire en la retournant contre lui.
- Absolument fascinant. Vous continuez à m’étonner, mon cher collaborateur. Très bien, allez-y. Je vous prépare un nouveau contrat adapté à la situation. Vous me comprenez ?
Une augmentation ou une prime de licenciement ? Je rêve. Combien ?
- Cela va vous coûter cher.
- Très cher ! Vous allez nous coûter très cher. Et je m’en réjouis, mon cher collaborateur ; pour vous ! Naturellement tous vos frais sont payés, comme d’habitude, sauf que cette fois-ci vous en déciderez vous-même sans aucune autorisation préalable. Bien. Nous comptons sur vous.
- Absolument.
- Rappelez-vous bien ceci :
Nous voulons des résultats tout de suite.
- Nous voulons des résultats immédiats. Je vous remercie.
- Merci de votre confiance, Monsieur le directeur.
Ergaël se lève, se dirige vers la porte du bureau.
Incroyable : il m’offre sur un plateau un poste à créer de toutes pièces, tout un service international à construire. Service secret, peut-être. Ergaël, ce n’est qu’un rêve. Fais gaffe où tu mets les pieds. Bon, par ici la sortie.
Arrivé à la porte, il s’arrête et se retourne. Le directeur le regarde avec l’ombre d’un sourire sur son visage, qu’Ergaël devine à contre-jour.
- Devrai-je m’installer au Japon ?
- C’est vous qui jugerez de cette nécessité, mon cher collaborateur.
Ergaël se rapproche du bureau.
- J’aurais une suggestion.
- Oui ?
Ergaël reste debout. Il pose les mains à plat sur le bureau. Il domine son directeur qui s’est reculé sur son siège et n’a plus que le bout des doigts sur le bord du bureau.
- Un encerclement se programme longtemps à l’avance, n’est-ce pas ?
- Certainement.
- Ne faut-il pas rendre ses troupes invisibles ?
- C’est l’évidence. Je vous laisse entièrement libre de votre stratégie.
- Occuper un terrain éloigné de celui qu’on vise et tromper la concurrence.
- Où voulez-vous en venir, vous n’allez tout de même pas me revendre vos pizzas ?
Le directeur s’est avancé, il a posé les bras sur son bureau. Ergaël s’assoit. Il pose les bras sur le bureau de la même façon.
- Ellesmere, Monsieur le directeur, avez-vous pensé à Ellesmere ?
- LS Mer, une nouvelle marque en libre-service : pourquoi pas ?
- Je ne vous parle pas de vente en grandes surfaces. Le Grand Nord canadien, à côté du Groenland, les Inuits.
- Il fait froid là-bas, quel besoin les Inuits ont-ils de nos produits surgelés ?
- Voilà justement le genre de question que vont se poser nos concurrents ! Pendant ce temps, nous encerclons.
- Le Japon ?
Le Japon, les jupons, que sais-je ? Ergaël regarde fixement son directeur sans un mot de plus.
- Excellent ! Allez-y encerclez. Mais dites-moi, ne faudrait-il pas une femme là-dedans ?
- Fatalement, une femme. Séduisante, habile, intelligente. Une fille qui a de la chance et qui réussit ce qu’elle entreprend.
- Et... vous pensez à quelqu’un en particulier ?
- Toujours. Je pense toujours à quelqu’un en particulier. Mais celle-là, elle va risquer sa peau. Celle-là, je la cherche.
- Eh bien, trouvez la ! j’ai du travail.
- Merci, Monsieur le directeur.