Le petit iceberg qui venait du froid
Ergaël plongea dans le bleu du ciel et la blancheur fascinante de la banquise.
Aspiré par l’image toute en largeur, il navigue à présent, immobile sur la passerelle d’un brise-glace, qui fend l’épaisse couche glacée. La banquise craque sous la poussée du navire, qui trace son chemin en eaux boréales, brisant la glace en plaques flottantes. Des pans entiers de muraille blanche et poudreuse s’effondrent au loin : des montagnes de glace et de neige se disloquent dans l’océan arctique, en un fracas assourdi par la densité figée de l’air polaire. Les vols tourbillonnants et les cris des goélands argentés accompagnent le navire. Scrutant les rivages pétrifiés avec ses jumelles, il tente d’apercevoir des pingouins. Mais rien. Trop loin peut-être.
Et puis, Ergaël prit conscience qu’un petit iceberg flottait en oscillant doucement sur l'écran et qu’une vidéo occultait son document.
L’esprit ailleurs, à peine le temps de se dire Qu’est-ce que c’est que cette connerie ?, Ergaël redémarra l’ordinateur.
Où est-ce que j’en suis ? Ah oui : les ventes sont en progression ! Évidemment, il suffit de laisser parler les chiffres. En progression, contrairement à ce qu’ont affirmé les dirigeants de magasins. Pas assez rigoureux, dans la grande distribution. Trop sûrs d’eux, trop pressés, trop stressés, pas assez disponibles. Bref, ils sont trop et pas assez, en quelque sorte. Ergaël sourit en pensant à l’assurance du dirigeant du supermarché Toumoin de Chambéry, une assurance bienveillante qui transpire le professionnalisme. Vous comprenez mon cher monsieur, ces pizzas ne peuvent pas marcher : elles sont beaucoup trop coûteuses ! Et puis, regardez-moi ce packaging, ça ressemble à quoi ? Ergaël imagina la grimace qu’il avait dû faire, baissant les yeux vers le congélateur, cherchant ces sacrées pizzas impossibles, sans succès, rupture de stock, étouffant péniblement une grosse colère, affichant sa compréhension toute commerciale de l’opinion du dirigeant, relevant la tête vers son interlocuteur goguenard, il avait entendu comme dans un rêve : Vous voyez ! qu’est-ce que je vous disais...
Ergaël pianota furieusement les touches du clavier et les lettres s’alignèrent à l’écran, en groupes saccadés qui formèrent les mots, les phrases et les paragraphes vengeurs de son analyse du tableau : Progression des ventes de pizzas sur 15 semaines.
La comparaison des ventes de nouvelles pizzas O c’est AN sur les 15 premières semaines de 1997 fait apparaître une progression de 4,56 % pour les pizzas aux moules 430 g et 5,67 % pour les pizzas aux crevettes 340 g. Pendant la même période, toutes les pizzas distributeur Toumoin de moins de 500 g régressent ou, au mieux (celles de 385 g) se maintiennent dans la moyenne des ventes.
D’autre part, le volume des ventes, qui paraissent dérisoires aux dirigeants de magasin, est en réalité comparable à celui des produits en marque propre cités en référence. On peut dès lors raisonnablement se poser la question des enjeux financiers pour Antarticus SA, des nouvelles pizzas O c’est AN, dans l’état actuel du positionnement produit sur le marché.
- Qu’est-ce que c’est que ces conneries ?
Ergaël venait d’interrompre sa frappe afin de relire le dernier paragraphe. Il resta les yeux fixés sur l’écran. Le sentiment de révolte, qui avait déclenché le bougonnement, disparut comme par enchantement. Ergaël se retourna et constata qu’il était seul. Son collègue avait dû quitter le bureau sans qu’il s’en rende compte. Ou peut-être n’était-il pas venu de tout l’après-midi. Chassant aussitôt ce doute, Ergaël regarda à nouveau l’écran de son ordinateur.
- Drôle de virus.
Dissimulant le rapport des ventes de pizzas, la vidéo parasite s’étalait sur la largeur de l’écran en un rectangle allongé, créant par ses proportions un effet étonnant de vision panoramique.
Ergaël s’amusait à suivre les aller-retours tranquilles du petit iceberg entre le bleu glacial du ciel et le blanc éclatant de la banquise : il y avait quelque chose de comique dans sa façon de se déplacer. Alors que sa marge de manoeuvre était plutôt réduite, il semblait pourtant improviser ses itinéraires. Comme s’il déviait insensiblement de sa trajectoire logique.
Ergaël appuya sur une touche du clavier, sur d’autres. Aucun effet, le petit iceberg continuait ses déplacements lents et imprévisibles.
Amusant ! Une petite idée commençait à faire son chemin dans son esprit, sans qu’Ergaël en mesure toutes les implications à cet instant. Il redémarra l’ordinateur. Procédure habituelle, jusque-là ça va. Traitement de texte, document : On peut dès lors raisonnablement se poser la question des enjeux financiers pour Antarticus SA, des nouvelles pizzas O c’est AN, dans l’état actuel du positionnement produit sur le marché.
Il se rejeta en arrière sur son siège. Génial ! même la dernière phrase a été enregistrée. Les deux apparitions du virus n’avaient causé aucun dégât. Le petit iceberg lui manquait déjà. Juste une vague impression.
- Bon, tableau suivant.
Son enthousiasme le surprit et il se retourna. Je parle tout seul, maintenant. Au même instant, Ergaël se souvint que son collègue était en clientèle et ne reviendrait pas avant lundi.
Il aligna des chiffres, introduisit des formules pour les calculs, inscrivit des légendes, présenta son tableau avec différentes couleurs. Très parlant. Il ajouta des graphiques en courbes de progression des ventes, d’autres en camemberts comparatifs pour mettre un peu de visuel comme il se doit. Ces idiots, je vais leur clouer le bec ! Ensuite, il analysa les résultats tels qu’ils apparaissaient, simplifiés par ses choix intuitifs de données multiples, renforcés par son raisonnement et sa méthode de calcul, mis en valeur par sa présentation. Enfin, il composa son commentaire : Avec les hypothèses décrites au paragraphe 3.5, Antarticus SA peut espérer… Coup d’oeil machinal à l’écran : petit iceberg, le retour ! Troisième.
Ergaël éclata de rire : codage - décodage, des informations se transforment en images et les images en communication. Je me demande ce qu’il va dire.
Téléphone, tonalité, numéro du responsable de la communication, bip bip habituels, quelqu’un décroche.
- Allo ! Ergaël, c’est toi Madjik ?
- ...
- Oui très bien. Dis donc, à choisir je préfère un esquimau à la place de ton iceberg. Blague à part, ta nouvelle pub est géniale ! Je me demandais combien de temps encore ? la boîte allait nous bassiner avec ses messages ringards et soporifiques.
-...
- Comment ça, quelle pub ? et ce truc qui se balade sur le réseau ?
- ...
- Écoute, descends, tu constateras par toi-même.
- ...
- C’est ça, merci !
Ergaël était de mauvaise humeur à présent. Je m’amuse peut-être ? Bon d’accord, eux aussi. Mais tout le monde fait des heures supp, la belle affaire. À ce rythme, je vais y passer la nuit.
Le petit iceberg naviguait tranquillement d’un côté à l’autre de l’écran, sur un rectangle étroit de banquise. Ergaël sourit.
À quel moment avait-il décroché ? Il croyait échanger des propos amusés avec ce type de la communication et brusquement il avait oublié son objectif. Sur un mot de son interlocuteur, probablement, il avait basculé dans ce fonctionnement de l’esprit qu’il évitait facilement, lorsque au contraire il sortait ses clients de leurs préoccupations, de leurs soucis, de leurs agacements, les plongeant en douceur dans un climat agréable, propice à la vente.
L’hypnose. Cette capacité que nous avons de réduire notre champ de conscience et de nous concentrer sur une activité, un sujet de discussion, un thème de méditation, ou au contraire de nous laisser emporter par la dérive imprévisible des songeries, ou encore cette possibilité que nous avons de réveiller les souvenirs, bons ou mauvais, le plus souvent de réactiver bêtement les expériences désagréables, décourageantes et destructrices et de s’y complaire.
Pendant qu’il redémarrait l’ordinateur, Ergaël se dit qu’il allait repasser dans sa tête tout l’enregistrement du dialogue, mot à mot. Une habitude acquise au fil des argumentations avec ses clients. Il avait fallu, pour cela, qu’il se programme l’esprit à le faire, à réussir à le faire, lui que rien ne prédisposait, a priori, au métier de commercial d’une grande entreprise.
Antarticus SA. Ne serait-ce pas ce mot ? qui déclenche la vidéo. J’écris le nom de ma boite (il frappa A n t a r t i c) et (coup d’oeil à l’écran) le petit iceberg apparaît !
Amusé, Ergaël médita quelques instants devant cette irruption étrange et inattendue, une fantaisie complètement inadmissible dans l’univers ordonné de ses statistiques et de ses analyses financières.
- Alors, qu’est-ce qui ne va pas avec ton ordinateur ?
- Ah, Madjik, salut. Que dis-tu de ça ?
Madjik s’approcha du poste informatique et serra la main que lui tendait Ergaël.
- Virus.
- Tu le connais ?
- Jamais vu.
Ergaël : Allez, avoue, c’est la nouvelle campagne télé. Madjik exprime dans son attitude impatiente une désapprobation totale mêlée d’ennui. Ergaël : Un événement à l’occasion du feu d’artifice sur le lac
- Alors ça ne vient pas de chez toi ?
- Sûrement pas. C’est un virus, tu n’as plus qu’à écraser le disque dur.
- Tu parles ! si c’est un virus, il se balade dans tout le réseau d’entreprise.
- Pas évident. Il est plutôt marrant ton iceberg. Allez salut.
- Merci, Madjik.
- Amuse-toi bien, Ergaël : vous avez de la chance de vous la couler douce au service commercial...
Ergaël pivota sur son siège pour répondre, mais le créatif était déjà parti. Il resta indécis un moment, songeur, dans la pièce vide, silencieuse et sombre. Puis il se leva, attiré par la lumière. Le rectangle bleu du ciel, encadré par la fenêtre lorsqu’il était assis à son bureau, s’assombrit aussitôt vers le bas, laissant apparaître un rectangle vert, qui, à chaque pas d’Ergaël, s’éleva comme un rideau de scène de théâtre antique, jusqu’à occuper les trois quarts de l’espace. Effet de grue, se dit-il. Cécile B. de Mille. John Sturge. De grands arbres délimitaient un carré de pelouse, qui se dévoila lorsqu’il arriva près de la fenêtre. Hitchcock, sauf que ce n’était pas une pelouse. Antonioni. Comme il n’y avait rien à voir, rien de nouveau, il leva les yeux en direction de l’horizon, par-dessus le sommet des arbres. Au loin, juste au-dessus de la ligne de crête des collines, unique et perdu dans un ciel limpide, presque liquide, dont le bleu pâlissait avec l’arrivée du soir, un petit nuage rose flottait immobile et solitaire.
Ergaël sentit ses traits se détendre et un sourire s’installer sur son visage. N’était-il pas lui-même une étrange apparition sur cette terre ? Que faisait-il au juste dans cette entreprise ? à calculer des ventes probables ou improbables de pizzas aux fruits de mer dont le poids idéal se situait précisément entre 333 g et 444 g, selon les conclusions d’une étude de consommation argumentée par un sondage effectué sur un panel ciblé de consommateurs potentiels et les savants calculs d’un logiciel conçu par un développeur spécialisé dans les marchés agroalimentaires liés à la grande distribution.
Le regard perdu dans le vaste ciel de ses questions sans réponse, il ne voyait plus le petit nuage rose qui semblait flotter en apesanteur au-dessus de la terre des hommes, comme échappé de la cité, située de l’autre côté de l’immeuble, au-delà de la zone industrielle qui finissait là avec la pelouse, les grands arbres et la campagne. Son esprit filait à vive allure, surfant d’une idée à l’autre sur une déferlante de la mémoire. Le petit nuage était-il lui aussi attiré par la lumière du soleil couchant ? fuyant désespérément l’ombre de la nuit, les ténèbres des expériences passées échouées.
- C’est quoi ce problème ? murmura Ergaël.
Il se ressaisit en un frisson qui le parcourut depuis le bas du dos en s’élargissant jusqu’aux épaules. En bas, la pelouse commençait à plonger dans l’ombre du soir. Il imaginait le bruit du vent dans les branches. Comme dans ce parc de Londres. Ce calme paisible loin du brouhaha de la ville, un bruit du vent amplifié, agrandi par le photographe, qui recherche désespérément un au-delà des choses et des êtres. J’ai fait cela. Autrefois. Il n’y avait pas de vent dans les branches. Juste le bruit du ventilateur de l’ordinateur.
Autrefois, se dit-il en pensant qu’il avait 50 ans à présent. Alors, la fatigue de la journée lui tomba dessus d’un seul coup, lui nouant la nuque et les épaules, le pinçant de ses points habituels au sommet du dos, lui brûlant les reins.
Je pèse une tonne.
Il se retourna, s’allongea sur la moquette. Sur le dos. C’était pire. Il bascula doucement en position assise, les jambes étendues devant lui. Puis, il continua son lent mouvement, bras en avant. Au fur et à mesure qu’il se penchait, il sentait la douleur se métamorphoser en une chaleur diffuse. Tout son corps ratatiné, crispé, recroquevillé de manière incroyable, s’étirait. Mon corps et mon esprit se détendent. L’onde de relaxation envahit mon corps et mon esprit. Il bascula ainsi jusqu’à toucher du front ses genoux. Les mains à plat par terre dépassaient ses pieds. Calme. Je suis de plus en plus détendu. Il prit une respiration lente et régulière et resta dans cette attitude, immobile, juste un léger mouvement de la poitrine. Je flotte sur le dos. C’est ça : je monte et je descends. Le balancement de la mer au gré des vagues. Il tenta de retrouver des souvenirs de baignade.
Bientôt, replié sur lui-même, il sentit la douleur, qui avait envahi son corps, se dissiper au fur et à mesure que son esprit quittait le monde du bureau et des affaires, pour ne plus se concentrer que sur une seule chose : l’extraordinaire galaxie de ses multiples sensations corporelles, qui finirent par se diluer dans un univers aquatique, nocturne et silencieux, dans lequel il flottait comme dans un rêve. Un rêve sans images, ni sons, ni souvenirs, ni idées d’aucune sorte.