Le Piton de la Fournaise

- Mon mari et moi-même, nous désirons une chambre calme avec vue sur la mer. Absolument. Toute l’année dans le commerce, les affaires, les clients, vous comprenez.

- Oui, bien sûr, Madame.

- Le soleil, la mer et rien d’autre, vous comprenez. Oublier les soucis, les problèmes, les ennuis, les impôts, la TVA, le fisc, les charges sociales, la politique, les affaires, oublier.

Tchazaël détourna un instant les yeux de l’écran de son ordinateur et regarda la dame.

- TOUT ! Oublier tout, vous comprenez Madame, n’est-ce pas chéri ?

- Oui, bien sûr ! approuva le monsieur. Et changer d’air, Madame, respirer l’air pur des montagnes, marcher dans la nature sauvage, grimper vers les sommets, transpirer un bon coup, éliminer tout ça !

- Tout ça ? Oui, bien sûr, la montagne, la mer, j’ai ce qu’il vous faut.

Tchazaël abandonna pour la troisième fois sa recherche des meilleurs horaires d’avion, des hôtels les plus confortables, des prix les moins chers. Ni Tahiti, ni Miami, ni Karachi ne pouvait convenir à ce couple, contrairement à ce qu’ils avaient exprimé jusque-là de leur attente. Tchazaël savait qu’aucune proposition ne les satisferait tant qu’ils resteraient dans cet état d’esprit où toute réalité, toute proposition concrète ne pouvait que détruire leurs rêves les plus flous. Elle n’exprimerait certainement pas directement sa nouvelle proposition. Comment vais-je surprendre mes deux tourtereaux ? se demanda-t-elle et dans le même instant :

- Avez-vous déjà pensé à la Corse ?

- La Corse ? s’exclamèrent-ils, horrifiés.

- Vous n’y pensez pas, Madame, avec tous ces attentats, ajouta la dame. Et puis, c’est affreusement trop près de tout ça.

- Tout ça ? Ah oui, effectivement.

- Une montagne dans la mer, tu sais chérie, c’est quand même une bonne idée, tu ne trouves pas ?

- Oh oui ; je me fais dorer au soleil pendant que tu escaladeras tes montagnes. Ravissant !

- La Réunion ? hésita le mari.

Les yeux de Tchazaël s’illuminèrent de plaisir. Son regard passa du monsieur à son épouse.

- La Réunion ? Oh non, un volcan, tu n’y penses pas !

- La Réunion est une île merveilleuse, Madame. C’est une île volcanique, effectivement. Et savez-vous comment s’appelle ce volcan ?

Silence. Le couple attend la réponse suspendue aux lèvres de Tchazaël. Cette dame est charmante, tu ne trouves pas ? dira le mari à son épouse, dès qu’ils seront sortis de l’agence.

- L’île culmine à 3 000 m avec le Piton des Neiges. Mais le volcan lui-même, au-dessus de la zone dévastée de laves et de cendres du Grand Brûlé, le volcan s’appelle le Piton de la Fournaise. Vous ne trouvez pas ravissant ?

- Délicieux ! Mais je pourrai me baigner ?

- Ah Madame ! pour vous baigner, rien ne vaut les lagons d’eaux vertes de l’île Maurice. Vous pourrez vous faire dorer au soleil toute la journée.

- Comme à Tahiti ?

- Mieux qu’à Tahiti : il n’y a pas de montagne à Tahiti. Voyons les disponibilités dans la période que vous désirez. Que faisons-nous ? Nous commençons par La Fournaise, peut-être, et la baignade à Maurice pour se reposer ensuite. Tchazaël consulta son ordinateur.

- Bien, nous avons tout le choix possible au départ de Paris.

Elle se leva, alla chercher deux brochures dans un présentoir de l’agence Aller Retour Voyages, les ouvrit à la bonne page et les présenta à ses clients.

- Voilà, vous trouverez tous les renseignements sur nos séjours, les hôtels, les circuits.

- Oh merci Madame, dit le monsieur, tandis que la dame plongeait avec délices dans les images de ses futures vacances.

- Vous partez en toute tranquillité : notre organisation repose sur un réseau d’agents à l’étranger tout à fait fiable, des gens qui travaillent pour nous et en qui nous avons entièrement confiance.

Tchazaël était assise derrière son poste informatique. Elle détermina avec ses clients les modalités pratiques de leur voyage.

- Eh !... s’exclama-t-elle en fixant le regard sur l’écran.

- Quelque chose ne va pas, Madame ? s’inquiéta la dame.

- Rassurez-vous tout va bien. Si vous voulez bien m’accompagner, nous allons juste changer de poste. Je suis désolée. S’il te plaît Aïcha, tu peux me céder ta place quelques instants ?

- Bien sûr.

Aïcha se leva et s’éloigna.

- Merci. Asseyez-vous, je vous en prie.

Tchazaël s’installa et retrouva facilement à l’écran tous les éléments de sa proposition. Ouf ! tout va bien, se dit-elle.

- Voilà. Vous avez choisi l’hôtel...

Tchazaël reprit point par point chaque étape de sa proposition de séjour à La Réunion et à l’île Maurice. Puis, lorsque ses clients eurent confirmé leur accord, elle effectua les réservations nécessaires, établit les billets d’avion, et le monsieur régla la totalité de la prestation avec sa Carte Bleue. Les deux clients de Tchazaël se levèrent pour partir.

- Au revoir Madame. Je suis enchantée, merci beaucoup.

- Je vous en prie. Au revoir Madame.

- Au revoir Madame et merci pour votre gentillesse.

- C’est la moindre des choses. Au revoir Monsieur.

Le couple s’éloigna, sortit de l’agence. Tchazaël retourna à son bureau, redémarra l’ordinateur. Les écrans de mise en route défilèrent. Elle tapa le nom des gens. On va bien voir. Une nouvelle page s’afficha. Les résas, tout est là ; je n’y comprends rien. Les vols Air France, Paris - St Denis et retour, l’hôtel à St Denis, celui de Grande Baie, le transfert en avion St Denis - Port Louis et retour.

- Ça va ? demanda Aïcha.

Il n’y avait pas d’autres clients à l’agence.

- J’ai l’impression.

Pourtant, je n’ai pas rêvé. Heureusement qu’ils ne pouvaient rien voir depuis leur siège. J’aurais eu l’air fine ! Qu’est-ce qui a bien pu se passer ? Soupir. Mais Tchazaël n’allait pas s’éterniser avec un faux problème, alors qu’elle avait trouvé une solution qui avait enchanté ses clients. Appel feutré du téléphone. Tchazaël décrocha et répondit d’une voix douce, comme si l’agence était pleine de monde :

- Aller Retour Voyages, bonjour. Tchazaël à votre service.

- ...

- Certainement, Monsieur. Quand souhaitez-vous partir ?

- ...

- C’est tout à fait possible.

Elle consulta son ordinateur.

- Pouvez-vous patienter quelques instants ?

- ...

- Merci. Aïcha tu peux prendre l’appel, s’il te plaît. Un monsieur pour Stromboli. Allo ?

- ...

- Ma collègue va vous donner ce renseignement ; restez en ligne. Merci.

Tchazaël appuya sur une touche de son téléphone et raccrocha, les yeux toujours fixés sur l’écran de son ordinateur. Ce n’était pas la page habituelle des horaires d’avions qui la fascinait de cette façon. Contre toute attente, cette page n’était pas visible. Ce qu’elle voyait c’était l’horreur, l’impensable ici dans son agence de voyages, ce qu’elle voyait était si déplacé, tellement incongru, qu’elle ne pouvait se résoudre à réagir, à faire quelque chose. Partagée entre un sentiment de révolte, c’est mon travail qui est saboté, d’incompréhension, que se passe-t-il ? deux fois de suite, ce n’est pas un hasard, et une jubilation profonde qui l’envahissait progressivement, c’est ahurissant ! elle contemplait le spectacle d’un volcan qui lançait et vomissait, dans la nuit constellée de flammèches en feu d’artifice, son délire de scories et de laves incandescentes. L’île volcanique occupait le centre de l’écran, envahi pour le reste par la nuit infernale et rougeoyante. Aucune touche n’arrivait à stopper cette vidéo hallucinante, sur laquelle était bloqué l’ordinateur.

- Stromboli, murmura-t-elle.

C’est arrivé juste quand j’ai tapé Stromboli ! La Réunion est également un volcan.

Tchazaël était sortie de sa rêverie. Elle redémarra l’ordinateur. Puis, lorsque l’écran de travail habituel s’afficha, elle écrivit : La Réunion.

J'en étais sure.

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