Et avec votre esprit

Le vieil homme pose le chasen et relève la tête. Ses yeux ne forment plus qu’une fente. Sa bouche exprime également un sourire affable. Tout son visage sourit de plaisir. Ou bien n’est-ce que l’expression culturelle d’une politesse de convenance ?

Ergaël tend les mains vers le vieil homme.

Le vieil homme salue Ergaël et lui offre le bol. Le thé qu’il vient de préparer en battant la poudre de thé dans l’eau bouillante du bol à l’aide du petit fouet de bambou. Le chasen. Ergaël saisit à deux mains le bol rempli d’un breuvage couleur de pulpe d’avocat. La mousse de jade, se dit-il. Ajustant le bol entre ses mains, il le soulève jusqu’à ses lèvres. Il boit le thé.

Wouah ! c’est fort. Pas l’habitude. Pas mal. Assez doux finalement. Un goût de printemps. Un Matcha d’Uji, le meilleur thé vert au monde ? On ne récolte, fin avril, début mai, que le bourgeon, et, si la qualité est suffisante, la première feuille. Ergaël se souvient des longues chenilles de végétation d’un vert intense, qui recouvrent les collines des jardins de thé, en bandes parallèles épousant les courbes de niveau. Une photo dans un livre. Il pose le bol devant le vieil homme et s’incline. Celui-ci sourit toujours. Un petit peu plus, lui semble-t-il.

À côté, sur sa gauche, il constate sur l’extrême bord de son champ de vision qu’Eitarô, immobile, paraît plongé dans une profonde méditation. Ou tout simplement absent. Peut-être fait-il une pause. Avec le réconfort de la douce chaleur du thé et de la fraîcheur de ses parfums, Ergaël s’imprègne de l’immobilité et du silence du lieu. Au-dessus du ronflement de la bouilloire qui évoque curieusement la pluie, un bruit singulier, Plouf ! (le plongeon d’une carpe ?), lui rappelle la présence de l’étang, où nagent des poissons jaunes et des poissons rouges. Il se rappelle avoir suivi un chemin dallé, depuis un portique, jusqu’à un pavillon de l’ancien temps, perdu quelque part dans le parc labyrinthique du monastère. Un lieu réservé à la réception des visiteurs, peut-être. Assis sur ses talons dans la minuscule pièce, il se laisse envahir par ce plaisir qu’il a des choses qui demeurent. Ce goût pour la stabilité, la tranquillité. Un sentiment d’éternité le submerge tout à coup et il se sent en grande amitié avec Eitarô et ce vieil homme qu’il ne connaît pas et qui lui offre le plaisir d’une cérémonie du thé de l’ancien Japon.

Ils restent ainsi tous les trois en silence. Comme si la conversation entre eux était d’une autre nature que celle des bavardages habituels. Ou peut-être dorment-ils, après tout, sous le charme d’une autorité surnaturelle. Ou bien personne ne sait lequel des convives va rompre ce silence qui leur convient à merveille. Le temps viendra, pense Ergaël. Il vient toujours. Peut-être attendent-ils que je parle. Ergaël frissonne à l’idée qu’il doit peut-être intervenir ; mais peut-être pas. Tout va bien. Je le saurai. Si c’est à moi, je saurai.

Ergaël modifie très légèrement son attitude afin d’être encore plus à l’aise et s’installe en méditation. C’est-à-dire que son champ de perception diminuant d’un seul coup, il concentre son esprit sur la sensation d’être assis là, dans cette pièce qu’il ne voit plus et dont il n’entend plus le silence particulier, fait de quelques frémissements, murmures, sonorités assourdies venues du parc. S’il a le sentiment de partager quelque chose avec les deux étrangers, mais n’est-ce pas lui l’étranger ? c’est une chose incommunicable avec des mots, une chose dont il n’a aucune compréhension précise. Aucun mot ne vient à son esprit. Ces mots qui sont pour lui autant de portes d’entrée dans une idée, un concept, une émotion, un sentiment. Aucun son, nulle harmonie, aucune de ces musiques étranges qu’il entend dans sa tête si facilement. Aucune image non plus. Juste des couleurs éclatantes qui dansent sur le fond noir de ses représentations mentales. Il n’a pas fermé les yeux. Il n’a pas besoin de le faire. Il entre aisément en lui-même et atteint ces états d’hypnose qu’il peut provoquer à tout moment, quelques instants seulement parfois, à l’insu de son entourage. Il contemple en lui-même le jeu des couleurs. Il se sent aspiré à une vitesse vertigineuse dans la nuit cosmique.

Puis, au moment où il parle, poussé par une nécessité intérieure, il ne sait pas précisément ce qu’il va dire. Il est à nouveau revenu dans cette pièce minuscule où il a bu le thé en compagnie de ses hôtes japonais, qui à présent le regardent et l’écoutent. N’est-ce pas lui l’invité, finalement ?

- Vénérable vieillard, je vous remercie pour l’enseignement que vous me prodiguez si généreusement. Et je vous remercie également habile jeune homme pour ce chemin que vous m’avez si aimablement ouvert dans votre pays. La terre a tremblé au Japon et elle tremblera encore. Pourtant, ce que j’ai découvert, grâce à vous, ce sont de merveilleuses couleurs immortelles : le noir, profond comme un puits sans fin qui plonge dans l’éternité, ce noir de l’encre du calligraphe ; le blanc du jardin de pierres, où des îles immuables semblent flotter sur une mer hiératique ; le bleu du ciel et de la mer, le bleu du silence et de la méditation. Et puis, il y a également 4 couleurs symbolisées par ce thé : le vert rafraîchissant de la végétation, de la pluie, le jaune nerveux de la vie, le rouge et l’orange chaleureux du feu qui brûle.

Ergaël reste silencieux quelques instants. La Pluie des Prunes ? se demande-t-il en comprenant que le ronflement étrange de la bouilloire a été remplacé par un bruit de pluie.

- Eitarô et vous, Vénérable vieillard, je vous remercie pour toutes ces couleurs et la vision que vous me proposez d’un Japon immortel et changeant. Cependant, je vous prie de m’excuser, la compréhension de votre pays reste encore très obscure pour mon humble personne.

Ergaël s’interrompt à nouveau. Ses deux compagnons le regardent et l’écoutent toujours. Sont-ils très attentifs ou au contraire complètement indifférents ? Peut-être s’ennuient-ils ?

- Excusez mon impatience, mais je n’ai pas vu de couleur violette. N’y a-t-il rien au Japon qui puisse être violet ?

Les deux compagnons d’Ergaël éclatent de rire. Bon d’accord, ils se foutent de ma gueule. Quelle connerie j’ai bien pu dire ? Les deux Japonais expriment leur hilarité avec une exubérance surprenante. Très éloignée de leur comportement précédent et surtout de l’idée qu’Ergaël se fait des convenances en de telles circonstances. Ils échangent quelques mots entre eux. Il se souvient avoir lu que les moines zen pouvaient être de joyeux farceurs : un moine du 15e siècle avait tout simplement pissé sur la statue bouddhique qu’il devait consacrer.

- Le Vénérable vieillard vous propose de découvrir par vous-même le violet. Vous réaliserez le secret de cette couleur en vous transformant. Le violet éteint la lumière quand le vert la rallume.

Bon, d’accord : ce n’est pas encore l’heure des présentations. Ergaël se tourne vers le vieil homme :

- Je vous remercie pour vos encouragements, Vénérable vieillard. Accepterez-vous de me dire de quelle façon je pourrais vous être agréable ?

- Trouvez ce que vous cherchez !

La réponse a sonné comme un ordre.

Quelle bonne idée ! mais, je cherche quoi au juste ? Ai-je jamais cherché quelque chose ? quelque chose qui vaille qu’on la cherche et quand on l’a trouvée, cette chose, on n’a pas envie de la jeter ou de l’oublier. Trop compliqué. Pas assez intéressant. C’est trop ou pas assez, pas ce qu’on voulait. On croyait, mais non. Décevant ! c’est ça : décevant. C’est toujours décevant. La réalité, les choses matérielles, les gens. On s’imagine, on croit, on rêve, on pense, mais non, c’est nul en fin de compte. C’est quoi qui compte vraiment ? C’est vrai, tu cherches quoi ? dans le fond. Tu vas encore continuer longtemps à courir ? comme un fou. Courir, mourir, c’est ça ? Mourir. Ce pain qu’on tranche avec un gros couteau, sur une planche, en tranches pour les tartines, ce pain qui est encore meilleur le lendemain, qui tient plusieurs jours, le pain du boulanger qui fait du pain au levain, du pain complet, du pain de seigle, du pain aux graines de pavot, aux graines de sésame, tous ces pains qui sentent bon la farine, le mélange de farines, tu entends frémir le vent dans les champs de blé, tu penses à grand-mère qui t’appelle, Ergaël Ergaël, tu penses aux vacances à la campagne quand t’étais gosse, tu penses à la vie qui passe, le feu qui craque dans la cheminée, l’automne et les champignons, la forêt et ses odeurs de mousses, de feuilles mortes et de moisissures, ces breuvages qui exhalent un parfum de levures, le vin nouveau et le cidre que l’on soutire en riant du tonneau. Dans la grange qui sent le foin. Le lait des vaches, crémeux, couvert d’une mousse qui vous blanchit les lèvres quand on le boit, un lait au goût de sonnailles qui chantent dans les alpages, un lait à l’odeur de ferme, de paille, d’étable, un lait qui a le goût du lait, pas cet affreux goût UHT, cramé, caramélisé, standardisé.

Les petits fromages de chèvre, autant de caves d’affinage, autant de goûts différents, les petits fromages de la Drôme, un morceau de pain, un verre de Côtes-du-Rhône, ou du vin de pays, la Syrah, ce vieux cépage qui nous parle encore du temps des Romains, qui nous parle d’autrefois, avant le 19e siècle. Ergaël regarde droit devant lui. Il semble s’être perdu, à présent, dans le tourbillon de ses pensées confuses. Il s’est peut-être perdu au fil du temps, en un siècle barbare, allez savoir.

Ergaël regarde droit devant lui. Et ce qu’il voit n’est pas japonais. Eitarô, le Vénérable et toute la pièce ont disparu. Ce que voit Ergaël à cet instant le fait sourire. Il regarde au-delà du monde des apparences, au-delà de la réalité tangible, les yeux mi-clos.

Et le sourire d’Ergaël à cet instant est le sourire du Bouddha.

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