C’est beau comment ?
- Tu crois en Dieu ?
Il sourit en restant silencieux.
- C’est étrange, poursuivit-elle.
Machinalement, Tchazaël approcha le plateau de fromages et se coupa une demi-tomme de chèvre des garrigues.
- Je te ressers ? demanda Erleine.
Elle ne sembla pas entendre la question. Il hésita avec le pichet de terre cuite dans la main, puis lui versa un peu de Syrah, ce vin noir qui laisse dans la bouche une légère amertume de laurier.
- Si je crois en Dieu c’est ma vérité, donc je ne crois plus, je suis sûre. Et qu’est-ce que croire en quelque chose ou quelqu’un dont je ne suis pas sûre. Je ne vois pas ce que signifie croire en Dieu.
Erleine était plongé dans ses pensées. Peut-être que lui non plus ne voyait rien. Ou peut-être écoutait-il Tchazaël en respectant son cheminement personnel. Comme il était attentif à la progression de ses clients dans leur propre voie, dans la façon que chacun avait de grimper. Pour lui, il n’y avait pas de hiérarchie dans les niveaux d’escalade. Contrairement à la plupart de ses collègues, il ne pensait pas que le niveau 5 est meilleur que le niveau 4, ni que l’escalade moderne débute avec le niveau 6. Pour lui au contraire, l’excellence était potentiellement à tous les niveaux. Et l’enthousiasme des enfants, qui font des merveilles bien avant de réussir des passages de 5sup ou 6a, le confirmait dans ce sentiment. Ce sentiment, oui, plutôt que conviction.
- De quoi peut-on être sûr ? dit-il.
Tchazaël répondit en riant :
- Pour le moment, il reste encore du fromage sur ce plateau. Tu as goûté cet excellent chèvre ?
Tchazaël dégustait le fromage par petits morceaux. Je suis gourmande avait-elle pensé quand elle avait vu une aussi grosse part qu’une demi-tomme de chèvre dans son assiette. Elle n’avait toujours pas touché à son verre depuis qu’Erleine l’avait resservie.
- Excellent ? s’étonna-t-il.
- Tu ne l’aimes pas ?
Il prit son verre, but une gorgée et répondit :
- Si, si ! je l’aime bien, comme toi. Mais en disant cela, tu ne fais que donner ton opinion, ton goût personnel. Il n’y a là aucune certitude. À mon avis.
- C’est tout de même une certitude, là tout de suite.
Là tout de suite ? Et si ce n’était qu’une question d’ambiance. Un merveilleux petit fromage de chèvre pour un repas en amoureux ou un fromage amer et fort au goût de larmes ? Question de circonstances, mais aussi de choix. Qu’est-ce qui m’intéresse dans la vie ? ce qui marche de travers ou ce qui pourrait aller mieux ? Un bon gros sentiment d’échec gavé comme un gros bébé joufflu ? Une envie de réussir, de se dépasser, d’aller plus loin ou de tourner la page tout simplement. Erleine savait pour l’avoir expérimenté qu’il faut des convictions pour réussir. Pour réussir au-delà du coup de chance occasionnel. La chance. Bien sûr. Quand on a tout fait pour qu’elle intervienne, peut-être a-t-elle son rôle à jouer.
- Dieu, la chance, c’est un peu la même chose, ça se mérite, murmura-t-il.
Elle sourit affectueusement en regardant Erleine. Puis elle but une gorgée de Syrah.
- Excuse-moi, Erleine. La beauté du geste, tu vois, je préfère.
- Mais, oui. La voie d’escalade n’existe que dans la beauté. La beauté du grimpeur. Le grimpeur qui franchit le passage décisif. Pour moi, Dieu c’est l’idée que l’on se fait de la vie. L’idée que l’on se fait de la vie en pensant à la mort.
Quelques flammes montent encore dans la cheminée de l’auberge. J’entends craquer le bois. Les autres clients de cette soirée d’automne se sont retirés. Pourtant, il est encore tôt. Mais le Verdon attire les derniers grimpeurs avant l’hiver. C’est une belle soirée d’automne avec ce feu dans la cheminée.
Tchazaël coupa en deux, sur le plateau, ce qui restait de la tomme, prit l’un des morceaux et commença à le grignoter.
- La vie est belle quand on pense à la mort. C’est pour ça qu’on a ce plaisir de voler, confirma-t-elle. Avec le baudrier, la corde et toute cette chaleur humaine que l’on sent au bout. Au bout du vol, au bout de la corde. Cette corde qui vous relie à la vie, à l’autre, ce dieu, ce diable, cet homme grâce à qui vous planez au-dessus du vide, en deçà de la mort en sursis.
- Que vas-tu tenter si tu n’as pas cette possibilité du vol, de la chute, de l’échec ? Quel progrès sur toi-même peux-tu espérer ? Seuls les fous sans imagination se risquent sans assurance au-dessus du gouffre : ils essayent n’importe quoi, ils franchissent leurs limites... et ils disparaissent. Ils disparaissent comme les dinosaures, parce qu’ils sont incapables d’apprendre. Donc d’échouer. Et de recommencer. Encore. Et encore. Et encore.
- La force brutale du dinosaure. Je suis le plus fort ou je disparais, c’est ça ? demanda Tchazaël.
Erleine finit son verre.
Elle continua :
- Tu as raison : la vie c’est juste une idée. L’idée que l’on se fait des choses. Tout est dans la tête : c’est bien, c’est pas bien ; j’ai de la chance, j’ai pas de chance ; l’échec ou la réussite. Et c’est pire que ça : même la réalité matérielle n’existe pas. On se croirait encore 2 500 ans en arrière, dans le monde des idées, dans le monde de Platon. Tu vois, regarde : on pourrait croire que l’escalade, la montagne sont des réalités concrètes. Eh bien pas du tout !
Tchazaël prit la revue posée sur un coin de la table. Vertical. Le numéro de juillet / août 1997. Elle l’ouvrit, feuilleta rapidement, trouva l’article qu’elle cherchait.
- 1968 Verdon sublime. Je te lis : École hors normes, le Verdon est avant tout un décor majestueux, imposant une véritable mise en scène.
Elle regarda Erleine.
- Voilà, c’est tout ! Heureusement, grâce aux Anglais, en fin d’article le lecteur néophyte apprend que le rocher est calcaire. Elle replongea dans la revue :
- Entre-temps, les Anglais en mal de beau calcaire et de soleil ont découvert ce lost paradise. Et l’article de conclure : Dix ans après La Demande, l’Escalès compte quelque 80 itinéraires. Non mais, tu vois un peu ?
Elle referma la revue et la posa sur la table. Il sourit.
- Tu exagères : c’est un numéro historique. Cent ans d’escalade et d’alpinisme, ils ne vont pas décrire chaque voie, chaque montagne.
- C’est clair ! toute la revue est historique, Erleine. Qualité photo, enthousiasme, humour. C’est la mémoire héroïque des voies, de leur cotation et de ceux qui les ont tracées, ouvertes, répétées. Pichenibule 7b+, Les Braves Gens 8a, Crime Passionnel 8b... En dehors de ces faits, pour le reste Vertical est un rêve éveillé. En réalité, si tu regardes bien, tu verras que la réalité n’existe pas ! La roche est magnifique, l’ensoleillement généreux, l’éperon formidable.
Erleine regardait Tchazaël en riant. Elle continua :
- La région est riche en beaux itinéraires : c’est creux, c’est vide ! Toutes les montagnes sont identiques ? il n’y a que spits, pitons, fissures, vires, arêtes, toits surplombants, dalles compactes ? Drôle de réalité.
- Ce n’est pas vrai ?
- Bien sûr, c’est vrai pour les grimpeurs. Mais la vérité n’est qu’une croyance. Seulement une idée de la réalité partagée par ceux qui appartiennent à la même tribu, ceux qui ont envie d’y croire, de voir le monde de cette façon.
- Et voilà Dieu qui redescend sur terre.
- Dieu, c’est pire, il n’y a même pas de réalité à l’origine de l’idée. Pour moi c’est tout dans la tête. Juste l’idée de quelqu’un d’autre qui prétend avoir vu son fils ou son ange et veut imposer sa vision du monde à tous les angoissés de la terre.
Ils restèrent silencieux l’un et l’autre quelques longues secondes, puis Erleine suggéra :
- Si on veut être en forme pour demain...
C’est le guide de haute montagne qui a parlé.
- Tu sais, Erleine, j’ai la trouille pour demain.
- Je sais. Tu n’as jamais grimpé dans le Verdon ?
- Non, c’est la première fois.
- J’espère que t’as une trouille d’enfer, parce que tu vas voir : c’est terrible ! Tout ce gaz.
- Arrête, Erleine, je vais faire des cauchemars toute la nuit.
Je les vois rire. Une longue complicité à grimper ensemble. Le plaisir des échanges moqueurs, où l'important n'est pas de convaincre.
- Croyance ou réalité à toi de choisir Tchazaël, le pire c’est au début. Une descente impressionnante. Mais j’ai constaté que tu n’as pas peur de te jeter dans le vide.
- Oui, mais au Verdon, la réalité concrète et bien réelle, c’est 700 m de vide et la rivière tout en bas.
- Et puis après, de toute façon il faut remonter ; on ne va pas rester au fond des gorges.
- J’y compte bien, on ne va pas rester au fond. Ça va bien pour ceux qui croient en Dieu. Tu sais, ceux qui passent leur vie à se lamenter sur leurs malheurs.
- Mais qu’est-ce que tu connais au malheur, toi ? protesta Erleine en riant.
- Ne compte pas sur moi pour te consoler ! Moi, cette nuit, je dors, dit-elle.
Elle sourit. Puis, songeuse elle ajouta :
- Ensuite
Mais Erleine se leva :
- Bonne nuit, Tchazaël.
- Oui, bonne nuit Erleine.
Il s’approche, se penche et l’embrasse sur les joues. Il la regarde. Puis, il se relève et s’éloigne.
Je l’entends qui part.
Et Tchazaël reste le regard perdu dans le vide. Dans la cheminée de l’auberge les braises sont encore rouges. De petites flammes tremblotantes éclairent encore cette partie de la pièce. Mais ce n’est pas cela qui la fascine. Ce qu’elle continue à voir est une étrange lumière violette qui a brillé, l’espace d’un instant, dans les yeux d’Erleine lorsqu’il a éloigné son visage, juste avant de se relever et de sortir de la salle à manger.
Ensuite...