Un peu d'attention s'il vous plaît
Aujourd’hui, c’est un grand jour. Il sourit. C’est une nouvelle vie qui commence. Avec ce lever du jour. Avec ce lever du soleil. Une excellente journée. Je vais savoir. Aujourd’hui je saurais. Ergaël attendit encore un instant, le temps de laisser s’installer ce sentiment, une musique joyeuse dans son corps et son esprit encore endormis. Une excitation grandissante. Il tourna le bouton qui règle la hauteur de la mèche dans la lampe à pétrole. La lumière baissa, passant d’une couleur jaune, claire, à une teinte orangée, plus sombre. La flamme diminua encore en un cercle bleu qui s’éteignit. La petite pièce sombra dans l’obscurité.
Ergaël se dirigea à l’aveuglette vers la porte de l’ermitage.
Il ouvrit la porte, qui craqua sur ses gonds, et sortit dans le silence de la nuit étoilée. Un léger souffle du désert lui rafraîchit le visage. Il reconnut la présence de la minuscule chapelle, une masse sombre sur sa droite. Il devina, à quelques pas en face, la volée des marches qui montaient au plateau. Et sur sa gauche, le grand ciel nocturne sculptait le relief déchiqueté des montagnes, par-dessus le muret de pierres de la terrasse. Guidé par la faible lueur, il franchit ce court espace de pierres plates et s’assit sur le muret, les jambes dans le vide. Il devina les pentes escarpées en contrebas de l’ermitage, le précipice noyé dans l’obscurité et, par-delà la vallée, la suite fantastique et sombre des aiguilles volcaniques juste en face de lui.
Une belle nuit claire, sans lune, se dit-il en un frisson. Pas chaud. J’aurais dû prendre une couverture. Tant pis. Bon, je respire tranquille. Ça va aller. J’ai dû me lever un peu tôt. C’est aussi bien. Encore pressé. Pressé d’avoir fini avant d’avoir commencé. Argentum nitricum. Ergaël était passé en respiration profonde et rythmée. Expiration, inspiration, même durée. L’air qui ronflait au niveau de sa gorge soulevait régulièrement sa poitrine. Mais, pour le moment, le résultat de cette respiration contrôlée n’était pas très probant. Il frissonna à nouveau. Tu pourrais aller chercher une couverture, rien n’a commencé, tu as encore le temps. Mais non, je ne vais pas revenir en arrière, je ne vais pas bouleverser l’ordre que j’ai moi-même élaboré. Quelle absurdité de te lever au milieu de la nuit ? pour aller voir quoi ? Cela n’a aucun sens. C’est moi qui décide du sens ! Et de la règle du jeu. Comme je peux la modifier à tout moment, je peux également décider de sa permanence. Tu es très contradictoire, ça, tu l’as dit. Et alors ? c’est dans mes choix contradictoires que j’existe. Je vis dans cette façon d’assumer un choix qui pourtant peut être remis en cause à tout moment. Tu devrais aller chercher cette couverture. Que peux-tu apprécier ? si tu as froid, ou faim ou soif. Tout à l’heure. J’aurais plaisir à manger mon petit-déjeuner après avoir célébré ce jour nouveau. Est-ce donc si important ? Combien de nouvelles journées ? se sont produites sans que tu t’en préoccupes. Combien de levers du jour, de levers du soleil ? sans ta présence. Combien ? depuis que le monde existe. T’es complètement absurde mon pauvre Ergaël ! Le monde se débrouille sans toi. Heureusement. C’est moi ? ou le monde ? qui est absurde. Le monde est absurde et j’essaye désespérément de lui trouver un sens. Ou bien le monde a une signification cachée que je suis incapable de trouver. Ou bien le monde a le sens que chacun veut bien lui donner. Il s’en fout complètement du sens. Le monde est le monde. Chaque chose est ce qu’elle est. Chaque être est ce qu’il est. Momentanément. Une chose qui est là maintenant. Un être qui vit ici et maintenant. Et qui change tout le temps.
Et la terre tourne, renouvelant à chaque instant le spectacle époustouflant d’un coucher ou d’un lever du soleil quelque part sur cette terre où probablement personne n’est particulièrement disposé à apprécier cet instant magique.
Et pourtant, quelque part un petit lapin sort de son terrier juste au bon moment et marque un temps d’arrêt. Il renifle, bouge ses grandes oreilles. Peut-être va-t-il décider de faire sa toilette, face à l’astre orange et éblouissant qui s’élève lentement au-dessus de l’horizon. Peut-être est-il le seul spectateur de cet instant-là. Ou bien est-ce un renard ? ou qui d’autre ? un garçon ? une fille ? un être humain tiré de sa vie de fourmi et jeté là juste au bon moment ; par hasard ? un cauchemar ? une insomnie ? un malheur ? ou au contraire l’euphorie de l’amour ? C’est peut-être quelqu’un qui va mourir. Quelqu’un qui va partir. Quelqu’un. Un garçon, une fille, qui se trouve là, juste à cet instant, par le fait du hasard. Mais ce qui fait de lui ou d’elle un acteur de cet instant sublime, ce n’est pas le hasard. Ce qui fait d’elle ou de lui un témoin privilégié de la vie qui passe, un spectateur philosophique, un être religieux, c’est la part sublime en elle, en lui, qui a permis cet arrêt sur image, cette écoute de tous les matins du monde, cette présence physique à la naissance du jour, ce choix de cet instant pour la toilette, pour le regard plein d’amour, pour le baiser à l’infini.
Ce n’est pas Dieu qui rend le spectacle magique, un monde créé à son image, c’est son absence, l’idée que Dieu n’existe pas.
Je m’arrête à cet instant en sachant que je pourrais tout à fait ne pas le faire. Je m’arrête, c’est tout. C’est à cet instant que je m’arrête. Et, en cet instant précisément je sais que la vie est belle. Même si c’est vers la mort que je marche.
Ergaël se retourna sur le muret de pierres, se leva. Ses yeux s’étaient habitués à l’obscurité et il franchit facilement la terrasse. Il monta les quelques marches et commença à descendre le plateau de pierres en direction du précipice, en direction de l’est. C’est là que quelque chose allait se produire. Un spectacle qu’il allait créer par sa seule présence. Le spectacle dans son esprit, d’un lever du jour et d’un lever du soleil sur le Hoggar.
Il repensa tout à coup à Kyoto. Il sourit en se disant : plus bas, je vais m’asseoir par terre et à partir de cet instant je serai complètement disponible, attentif, concentré. Je ne penserai plus à rien. Je serai assis là, c’est tout.
Une joie subite envahit Ergaël, à supposer qu’il était le seul être humain à marcher dans la nuit sur ce plateau désertique. Frère Jacques, à l’Assekrem, dormirait probablement jusqu’à l’heure de la prière du lever du jour. Et dans le reste du massif ? Est-ce que les caravanes se déplacent la nuit dans le désert ? Est-ce que les Touaregs se lèvent avant le jour ? Pour quoi le feraient-ils ?
Au moment où l’idée de son licenciement effleura son esprit, il la chassa avec un léger agacement. Mais trop tard. Lui était revenue la pensée du rachat de la société par un groupe financier. Il se sentit oppressé d’un seul coup, son enthousiasme disparu. Stop ! il refusa d’aller plus loin. Il avait déjà réfléchi et pris sa décision. Une décision provisoire, comme toute décision humaine. Une fausse note dans la partition, qui achevait en musique dissonante sa carrière de commercial d’une grande entreprise. Une fois de plus, rien ne se déroulait comme il avait imaginé. Une fois de plus, il allait repartir dans une nouvelle expérience, sans savoir que faire ? et pour quoi ? Il fonçait dans le brouillard. Cependant, contrairement aux autres fois, l’excitation n’était plus au rendez-vous. Son coeur ne battait plus au rythme d’une nouvelle aventure qui commence, et prolonge d’une certaine manière la précédente, qui la prolonge avec cette intuition qu’on peut avoir d’une continuité, une continuité de vie, de choix, de préférences, de compétences, qui s’enrichissent et se développent, comme grandit une société qui accroît ses parts de marché en se diversifiant.
Pauvre idiot ! se dit-il, tu ne fais même pas la différence entre un être humain et une société. Tu vis quoi ? là, tout de suite. T’en as pas assez de penser et vivre la vie des autres ?
Un sentiment confus s’installa d’avoir été gentil, d’avoir accepté beaucoup de choses, beaucoup trop de tâches, dont il s’était acquitté avec bonne volonté, avec amour ; et ça lui avait plu de faire ce qu’il avait fait, qui n’était pourtant pas vraiment ce qu’il aurait souhaité. Il n’avait pas cherché à faire plaisir, non ; ça lui avait plu de le faire. Il avait pensé que c’était là ce qu’il voulait au fond. C’est cela qu’il avait toujours pensé.
Dans sa famille. Et dans son entreprise aussi. Il s’en rendait compte à présent. Il n’avait jamais rien maîtrisé. Maîtrisé quoi ? pour aller où ? Il avait joué la partition sans réfléchir. Il avait aimé cette musique, aimé avoir sa place au choeur de l’orchestre, comptant sur les autres musiciens qui comptaient de même sur lui, sur le juste jeu de son instrument.
Du vent.
Lui Ergaël, quelle musique avait-il composé de sa vie ? Quelle mélodie l’avait conduit ?
Entendant un souffle du vent sur le plateau, il sourit en pensant qu’il était assis là (depuis combien de temps ?) et il continuait désespérément à réfléchir : des idées viennent et reviennent et s’incrustent. La couleur du ciel avait changé. Une étrange lueur ornait maintenant la crête des montagnes devant lui. Bon, maintenant ça suffit : je suis assis là, c’est tout. L’ermitage, le plateau, le massif du Hoggar, le jour qui se lève, le soleil et la terre, je suis là petit humain éveillé, perdu dans l’univers. Je suis celui qui respire ici. Je suis assis là en cet instant, à chaque instant.
La position la plus confortable qu’il avait trouvée était assis par terre jambes croisées, les mains sur ses genoux. Ergaël prit une respiration régulière qui venait du ventre et passait par le nez. Une respiration douce et légère comme on s’endort. Il fit l’inventaire de ses sensations corporelles, du bout des pieds à son visage et à son crâne. Il prit tout son temps pour gommer une à une les tensions de la nuit et celles qu’avaient ajoutées les pensées désordonnées et décourageantes de son dialogue intérieur.
La fine bordure lumineuse bleu sombre, qui sculptait les reliefs devant lui, à la façon d’une enseigne au néon, s’éclaircit et devint une bande de lumière de plus en plus large qui se détachait sur le fond noir des aiguilles de granit et le bleu nuit du ciel. Les étoiles commencèrent à pâlir au-dessus des montagnes. Sans les nommer, dans un sentiment confus d’appartenance au monde, il reconnut, mais reconnaître n’est pas le mot qui convient, même si naître, naissance ont une résonance familière avec ce qu’il pouvait éprouver à cet instant, il sut une à une, en une compréhension globale et immédiate, quelles étaient les aiguilles qui se différenciaient dans le contre-jour naissant. Pourtant, il ne put s’empêcher de prononcer, un instant plus tard : Tizouyadje, Tidjémaïne, Héouhaouène, As Saouénane. Et le temps de murmurer les cinq mots fut un temps infini, comparé à la fulgurance de sa pensée première. Cette pensée singulière qui lui avait fait également sentir la présence, plus encore à l’est, de l’In Taraïne. Et de l’autre côté, la rondeur rassurante de l’Ohoule. Dans l’ombre de la nuit qui se retirait lentement, il lisait des creux et des bosses, des vallées, des cols, des passages. Ces dents surgies de nulle part, dans un paysage lunaire. Il lisait dans un livre dont le texte serait une succession de calligraphies japonaises. Il suffisait de décrypter directement le signe en image. Il s’agissait plutôt d’un décodage que d’une traduction. Dans cette lecture du paysage, les mots n’avaient plus d’importance : ils étaient contenus dans l’image du monde. C’est comme ça qu’il voyait Le feu de Kyoto : sans comprendre, sans pouvoir lire le signe, sans savoir sa signification exacte.
Adossé à la pente, un souffle du vent sur son visage, Ergaël basculait à une vitesse vertigineuse avec tout ce coin de terre en direction de la lumière, de la lumière qui allait venir inonder les pierres, les roches, de la lumière que l’on pouvait à peine pressentir encore. Mais qui déjà avait frappé la nuit de son rayon mortel. Ergaël flottait au-dessus du monde de ses préoccupations habituelles, dont il n’avait plus aucune mémoire. Sa respiration tranquille à présent l’avait sorti du monde des contingences, des soucis, des pensées rationnelles. Il ne sentait plus le froid de la nuit, ni même aucune tension ici ou là dans son corps qui probablement reposait sur terre. Au Sahara, un peu en dessous de l’ermitage Cana. Tout simplement. C’est juste son esprit qui fonctionnait de façon un peu différente. Et, probablement, le reste du monde s’en fichait complètement. On peut raisonnablement penser que ce que faisait Ergaël à cet instant, en ce lieu hors du commun, n’avait strictement aucune importance pour personne, ni pour la marche des planètes, dont la ronde silencieuse n’avait pas été modifiée après le passage sur terre de Copernic, Galilée, Newton, Tycho Brahé, Kepler, après leurs observations révolutionnaires et leurs savants calculs.
Ergaël, lui, n’observait rien, ne calculait rien. Il était là, c’est tout. Autant qu’on peut être présent quelque part. Tout son esprit tendu à ne rien faire d’autre qu’être là. Expérience ineffable.
Et pourtant, Ergaël était aussi un homme de cette culture après Copernic, Galilée, Newton, Tycho Brahé, Kepler ; et quelques autres encore. Pour lui, en tout cas, c’était important de le savoir. De savoir qu’il appartenait à cette culture, de le savoir à un autre moment que celui-ci, qu’il partageait peut-être, après tout, avec quelqu’un, allez savoir.
Qui est vivant ? qui est mort ? allez savoir. Savoir vraiment. Pas croire. Je suis sûr, je vous assure, on se rassure, ça oui, mais pour savoir... On répète comme des perroquets ce qu’on a appris à l’école et, peut-être, pour ceux qui sont un peu curieux, ce qu’on a appris par la suite, tout seul ou avec d’autres. On en a tellement bavé à apprendre tout ça, alors vous pensez bien, maintenant on est sûr et certain.
Mais ce n’est qu’un rêve, n’est-ce pas ? Tout dans la tête. Une façon d’écouter la musique. Une façon de regarder le ciel. Une façon de sentir les choses, celles qui sont ce qu’elles sont et celles qui ne sont pas ce qu’elles ne sont pas.
Ergaël sourit. À cette pensée. Et à la pensée qu’il pensait à nouveau de la façon habituelle. Depuis combien de temps ?
Déjà. En face, l’aurore avait remplacé l’aube, avec ses couleurs bleues et orangées. Il n’avait pas cessé de regarder, lui semblait-il, et pourtant il n’avait rien vu de ces changements. Une frange blanche du ciel au-dessus des montagnes avait mangé la nuit sombre et sculptait le relief dans sa diversité. La singularité des êtres et des choses, pensa-t-il. Est-ce dans la lumière de la pensée que les êtres et les choses se singularisent ? De la même façon que la confusion des généralités ?
Ergaël savait à cet instant que le soleil allait se lever. Que la suite du programme était ce lever du soleil et qu’il était là pour ça, justement. Avant, il s’était levé, il était sorti, il avait traversé la terrasse, il était descendu au-dessous de l’ermitage. Il avait fait cela, chaque chose l’une après l’autre comme un petit bébé naît au monde, sans se préoccuper de la suite des événements. Il l’avait fait, c’est tout. Avec cet émerveillement que l’on ressent devant un spectacle nouveau, étonnant, inattendu. La veille il avait décidé de se lever à 4 heures du matin afin d’assister au lever du jour. Mais le matin, il avait fait chacun des gestes nécessaires sans se préoccuper du suivant, sans projet, sans analyse, sans jugement. Il avait été présent à chaque instant. Ou presque. Il avait échappé à l’enfermement des pensées qui se bousculent et créent cette musique hypnotique du dialogue intérieur, cette mélodie de vérités, de croyances qui protège et isole du monde des faits, du monde des réalités en soi, de la réalité avant interprétation.
Il savait que le soleil allait se lever, qu’il verrait cela et qu’ensuite il remonterait à l’ermitage et préparerait son petit-déjeuner. Maintenant, il allait observer ce spectacle du soleil qui pointe une petite lueur vive et très rapidement cette lueur devient une tache de lumière aveuglante qui grossit et déjà le soleil est levé au-dessus de l’horizon. Alors, la journée s’installe dans sa banalité ordinaire, parce que le soleil est levé, qu’il n’y a plus rien d’autre à attendre et que de toute façon, cela faisait déjà un bon moment qu’il attendait ce moment fugitif, en scrutant le ciel de l’est où toute trace de la nuit avait été effacée. Je préfère l’aube, se dit-il. Comme si le spectacle était fini. Ça dépend de moi. Le spectacle. Est-ce que je suis impatient ? Ou c’est ce creux à l’estomac, peut-être. Dans quel ordre ? Le creux et l’impatience, ou l’inverse ? Cette pensée l’agaça. Soupir.
Bon, je reste.
Ergaël contrôla son souffle et replongea aussitôt dans une hypnose profonde, yeux fermés face au vent du large. En un instant, il était devenu ce petit iceberg solitaire qui flottait sur la banquise. Et même le soleil du désert ne parviendrait pas à le faire fondre avant qu’il ait trouvé la solution.
La solution à quoi ?
C’était bien là le problème.
C’est à ce moment-là, un peu plus tard, que je vois le Touareg se lever parmi les pierres et marcher en direction d’Ergaël.