Chapitre 9
- Ça va te paraître idiot. Mais ce que j'aurais voulu faire moi, c'est un métier qui n'est pas de chez nous, un métier qu'aucun Lapon n'a jamais fait. Mais j'aurais voulu être chasseur de baleines.
- Chasseur de baleines...
- Oui. C'est idiot non, quand tu viens de l'intérieur de la Laponie.
- Mon père a été chasseur de baleines, lâcha Nina.
Ce fut au tour de Klemet de la regarder avec des yeux surpris. Il attendait que Nina continue, mais rien ne venait.
- Ça alors !
Fujimura hocha la tête.
- Mes parents m'ont dit qu'ils ne veulent pas que je travaille dans le nucléaire.
- Ils ont sans doute raison.
Fujimura but une gorgée de thé vert et fit la grimace.
- Tu es prêt à travailler dans un autre secteur que l'énergie nucléaire ? Ce serait dommage, non, après toutes ces années passées à te spécialiser là-dedans ? Moi, je n'arrive pas à m'y résoudre.
Ils avaient tous les deux fini leur master 2 et avaient commencé leur doctorat lorsque le tremblement de terre et l'accident de Fukushima s'étaient produits. S'ils n'avaient pas interrompu leurs études, c'était en partie parce qu'ils ne voyaient pas quoi faire d'autre.
- Je me demande si des ingénieurs aussi spécialisés que nous réussiront à trouver un travail, fit Fujimura, l'air accablé.
- La seule chose à faire c'est d'en chercher un, et de considérer que c'est normal. Les étudiants des autres filières le font, en tout cas !
Sophie se hâta de fermer le portail et ouvrit l'enveloppe. Elle ne trouva à l'intérieur qu'un petit bout de papier guère plus grand que l'enveloppe avec juste écrit dessus :
Qui es-tu ?
Rien d'autre.
Sophie resta dans l'allée à méditer. Elle tentait de se convaincre de sa propre existence pour chasser l'idée qu'elle ne vivrait pas éternellement. Mais en vain. A peine se concentrait-elle sur sa vie qu'elle imaginait aussitôt la fin de celle-ci. L'inverse aussi était vrai : lorsqu'elle acceptait l'idée que sa vie puisse prendre fin un jour, elle ressentait alors comme jamais auparavant quelle chance extraordinaire elle avait d'être en vie.
Et si elle retournait voir s'il n'y avait pas autre chose ? Sophie se précipita vers le portail et souleva le couvercle vert. Elle sursauta en découvrant une enveloppe similaire à l'intérieur. Elle était pourtant sûre d'avoir bien regardé tout à l'heure, quand elle avait pris la première lettre.
Sur cette enveloppe aussi était marqué son nom. Elle l'ouvrit et en sortit un petit papier en tout point identique au précédent sur lequel on avait inscrit :
D'où vient le monde ?
Quand sa mère rentra vers cinq heures, Sophie l'entraîna dans le salon et la poussa dans un fauteuil :
- Maman, tu ne trouves pas que c'est bizarre de vivre ? commença-t-elle.
Sa mère fut si ahurie qu'elle ne trouva rien à répondre. D'habitude, quand elle rentrait, Sophie était en train de faire ses devoirs.
- Euh... commença-t-elle. Parfois, oui.
- Parfois ? Mais ce que je veux dire... tu ne trouves pas étrange qu'il existe un monde ?
- Mais enfin Sophie, qu'est-ce qui te prend de parler comme ça ?
- Pourquoi pas ? Tu trouves peut-être que le monde est tout à fait normal, toi ?
- Eh bien, oui. Du moins dans les grandes lignes...
- Peuh ! Tu t'es tellement habituée à ton petit confort que plus rien au monde ne t'étonne, ajouta-t-elle.
- Mais qu'est-ce que tu racontes ?
- Je dis que tu es beaucoup trop blasée. En d'autres termes, que tu es complètement foutue.
Une ombre passa sur le visage de sa mère.
- Dis, mon trésor, tu n'as encore jamais touché à la drogue, j'espère ?
Les métaphysiciens de Tlön ne cherchent pas la vérité ni même la vraisemblance : ils cherchent l'étonnement. Ils jugent que la métaphysique est une branche de la littérature fantastique. Ils savent qu'un système n'est pas autre chose que la subordination de tous les aspects de l'univers à l'un quelconque d'entre eux. La phrase tous les aspects doit même être rejetée, car elle suppose l'addition impossible de l'instant présent et des passés. Le pluriel les passés n'est pas légitime non plus... Une des écoles de Tlön en arrive à nier le temps...
M. Nakano nous a brièvement expliqué les raisons de la fermeture. Il ne pouvait pas nous donner de prime de départ, mais il augmenterait de cinquante pour cent ce qu'il nous devait ce mois-ci.
J'ai quitté le magasin avec Takeo. M. Nakano n'a rien dit non plus. Dans la même posture que d'habitude, sa cigarette à la bouche (qui n'était pas allumée), il est sorti devant la porte avec Masayo, et ils nous ont suivis des yeux, indéfiniment. Au moment de tourner au coin de la rue, je me suis retournée et j'ai aperçu le pompon de son bonnet. Ce jour-là, le bonnet de M. Nakano était marron, comme la jupe de Masayo.
Qu'est-ce que tu vas faire ?
Takeo a secoué la tête. Il a fini par répondre :
Et toi ?
En silence nous avons marché côte à côte.
La nuit est maintenant presque complète. Les lumières que répandent d'insuffisants becs de gaz et quelques rares boutiques, n'arrivent à créer qu'une clarté douteuse et fragmentaire - coupée de trous, plus ou moins largement frangés de zones de passage, où l'esprit hésite à s'aventurer.
Cependant le petit homme vacillant s'entête dans sa poursuite, bien que peut-être il l'ait entreprise un peu au hasard et qu'il n'en ait même jamais éclairci nettement l'origine.
Devant lui, le large dos inaccessible a pris peu à peu des dimensions effrayantes. Le minuscule accroc en forme de L, qui marquait l'épaule droite de l'imperméable, s'est agrandi de telle façon que tout un pan du vêtement se trouve détaché et flotte dans son sillage, comme un oriflamme, battant les jambes avec des claquements et des envols de tempête. Quant au chapeau, qui déjà tombait exagérément sur la figure, il forme à présent une immense cloche d'où s'échappe, semblablement aux tentacules d'une méduse géante, le tourbillon de rubans entremêlés à quoi s'est réduit, finalement, le reste du costume.