Chapitre 10

Brusquement, Mizue m'a demandé :

« C'est vrai que tu es amoureux de moi ? »

J'ai bredouillé. Elle a avalé d'un trait son verre de coca.

« Et toi, par exemple, si je te demande si tu préfères la mer ou la montagne ? ai-je dit.

- La mer. » Elle n'a pas eu l'ombre d'une hésitation.

« Alors, pourquoi aimes-tu la mer ?

- Parce que c'est immense et qu'il y a plein d'eau ! » Cette fois encore, elle a répondu sur-le-champ.

Je pousse un soupir. Mizue sait toujours exactement ce qu'elle pense. Je suis certain que les contours du monde vu par ses yeux sont infiniment plus nets que le monde que moi je vois. Sans doute l'espèce de brume grisâtre qui vient parfois recouvrir mon champ visuel ne fait-elle qu'effleurer le monde de Mizue.

« Dis-moi, c'est vrai que tu m'aimes ? » Ses yeux s'agrandissent quand elle m'interroge de nouveau.

J'arrive avec peine à extraire du fond de ma gorge un son voilé qui peut aussi bien être perçu comme un oui que comme un non.

« Moi, je t'aime, Midori. »

Euh... mmm.

« Tu ne serais pas amoureux d'une autre fille par hasard ? »

Pourquoi donc faut-il qu'elle saute ainsi les étapes ? J'ai mis ma tête dans mes mains.

Je suis simplement heureux que Mizue soit pour moi comme un petit poisson. Je n'ai pas la moindre raison à donner, j'aime Mizue, c'est tout. Mais au moment où je tente de lui transmettre cette réalité, mes sentiments se couvrent d'un voile gris qui les rend troubles.

J'ai levé les yeux au plafond. Plus je tente d'affirmer une certitude, moins j'y arrive. Et quand j'essaie de l'expliquer à Mizue, cette certitude se transforme en incertitude.

Mizue ne me regarde d'un air triste.

Je m'enferme dans mon silence.

Pour la troisième fois, Sophie alla regarder la boîte aux lettres.

Le facteur venait de repasser. Sophie plongea la main et son cœur se mit à battre plus fort en lisant le nom du destinataire :

Hilde Møller Knag c/o Sophie Amundsen,

3, allée des Trèfles...

Le reste de l'adresse était juste. Voilà ce que disait la carte :

Chère Hilde,

Je te souhaite plein de bonnes choses pour tes quinze ans. Comme tu sais, je tiens à te faire un cadeau qui te permette de grandir. Pardonne-moi si j'envoie la carte à Sophie. C'était plus commode comme ça.

Je t'embrasse

ton Papa.

Sophie rentra à la maison en courant et alla à la cuisine. Elle bouillait d'indignation.

Qui était donc cette « Hilde » qui se permettait d'avoir quinze ans un mois à peine avant son anniversaire ?

En un après-midi, c'est-à-dire à peine en quelques heures, elle se retrouvait en face de trois énigmes. La première consistait à savoir qui avait placé les deux enveloppes blanches dans la boîte aux lettres. La deuxième, c'était les questions délicates que posaient ces lettres. La troisième énigme était de comprendre qui était cette Hilde Møller Knag et pourquoi c'était elle, Sophie, qui avait reçu à sa place une carte d'anniversaire.

Hilde tourna la page. En haut de la page suivante commençait le premier chapitre intitulé « Le jardin d'Éden  ». Elle s'installa confortablement dans son lit, appuya le classeur contre ses genoux et se mit à lire :

Sophie Amundsen rentrait de l'école.

Hilde continua à lire et bientôt oublia tout le reste, même son anniversaire.

Hilde tournait les pages les unes après les autres et sursauta quand elle arriva au passage où Sophie reçoit une carte postale du Liban adressée à

« Hilde Møller Knag c/o Sophie Amundsen 3, allée des Trèfles... »

Chère Hilde,

Je te souhaite plein de bonnes choses pour tes quinze ans. Comme tu sais, je tiens à te faire un cadeau qui te permette de grandir. Pardonne-moi si j'envoie la carte à Sophie. C'était plus commode comme ça.

Je t'embrasse.

ton Papa

Isidore traversa le hall, descendit l'escalier et sortit dans ce qui avait jadis été un jardin d'agrément soigneusement entretenu. Le jardin avait péri pendant la guerre, et le sentier dallé qui le traversait s'était rompu en mille endroits. Mais Isidore le connaissait par cœur, Les dalles qu'il foulait lui étaient familières et le rassuraient. Il longea ainsi toute la façade de l'immeuble et parvint enfin à la dernière tache de verdure qui subsistait encore ; un mètre carré de mauvaises herbes aux trois quarts étouffées par la poussière. Il y déposa l'araignée. Il la regarda s'enfoncer en zigzaguant parmi les touffes maigres. Ça y était... Il se redressa.

Le pinceau lumineux d'une lampe de poche vint balayer les herbes. Dans sa clarté crue, les herbes se dressaient comme des menaces acérées. Il vit de nouveau l'araignée ; elle avait trouvé refuge sous une feuille dentelée. Elle s'en était bien tirée.

- Qu'est-ce que vous venez de faire ? demanda le porteur de la lampe torche.

- Je viens de poser une araignée, expliqua-t-il, étonné que le type n'aperçoive pas l'animal qui, dans le rayon jaune de la lampe, apparaissait plus gros que nature. Pour qu'elle puisse s'échapper.

- Pourquoi ne la montez-vous pas chez vous ? Gardez-la dans un bocal. D'après l'Argus de janvier, la plupart des araignées ont augmenté de dix pour cent, au détail. Vous auriez pu en tirer une centaine de dollars et plus.

- Oui, mais si je l'avais remportée là-haut, elle aurait recommencé de la mettre en petits morceaux. A coups de ciseaux, pour voir ce que ça fait.

- Ils sont là-haut en ce moment ? Tous les trois ?

- A vrai dire, répondit Isidore, c'est moi qui veille sur eux. Il y a deux femmes. Ce sont les derniers survivants d'un groupe ; tous les autres sont morts.

Aslak se tourna enfin vers elle. Ses yeux la dévisagèrent. Elle affronta son regard. Il n'y avait plus rien de menaçant dans celui-ci, se dit-elle. Juste... comme une immense fatigue. Nina était en train de se dire que l'interrogatoire risquait d'être compliqué lorsqu'elle se figea. Un cri affreux retentit. Un cri long, rauque, qui exprimait une douleur atroce. Le cri venait de loin. Mais d'où? Cette terreur était invisible, mais le cri se répercutait dans la vallée. Puis il cessa, laissant place au vent qui l'avait porté jusqu'à eux. Nina fut prise d'une angoisse soudaine, inexplicable. Ce cri inhumain la glaçait. Mais il fallait faire quelque chose. Elle se tourna vers les deux hommes. Aslak était silencieux. Il n'exprimait aucune surprise. Il avait toujours les yeux posés sur elle. Son visage était bouleversant. Ses lèvres maintenant pincées avaient perdu toute sensualité. Klemet brisa le silence.

- Qu'est-ce que c'était ?

Quand il revint dans la maison, une impalpable main lui serrait la gorge, ou plutôt pas vraiment la gorge, c'est-à-dire le ras du menton, mais plus bas, la partie qui se trouve entre la pomme d'Adam et le haut du sternum, là où, quand on respire fort, l'air paraît s'engouffrer.

Il savait qu'il allait bientôt transpirer, surtout sur le front, les tempes et autour des oreilles. Il essaya de s'étendre sur le canapé de son bureau, mais c'était pire, c'était chaque fois pire, parce que la sensation d'étouffement se faisait, sinon plus vive, du moins plus insidieuse.

Il se leva et fit les cent pas, lentement, d'une pièce à l'autre. Il s'efforçait de contrôler, de discipliner, de forcer, de soumettre sa respiration en comptant les secondes dans sa tête : un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit, neuf, dix, à la montée, un, deux, trois, quatre, cinq six, sept à la descente, ce qui est bien normal, à la descente on va plus vite.

Une pause, le temps d'un soupir