Chapitre 6

Hier soir un homme en imperméable a détraqué quelque chose à la grille d'entrée. On voyait mal à cause de la nuit qui venait. Il s'est arrêté à la limite des fusains, il a sorti de sa poche un petit objet qui pouvait être une pince, ou une lime, et il a passé le bras vivement entre les deux derniers barreaux pour atteindre le haut de la porte, à l'intérieur... Ça n'a pas duré une demi-minute : il a retiré la main aussitôt et continué sa route, du même pas nonchalant.

Hier soir un homme en imperméable a fait quelque chose à la porte et depuis ce matin on n'entend plus, quand elle s'ouvre, le grésillement de la sonnerie automatique. Hier, un homme...

Une silhouette se profile dans l'obscurité pénétrante des rues vacancières. Noir sur noir, on la voit à peine se déplacer, d'ailleurs elle ne bouge guère. Ses gestes sont rapides, précis et de peu d'amplitude.

Au bout de ce qui doit être un bras mince et musclé, un éclat métallique brille fugitivement. Sans doute quelque outil chromé. Si les yeux pouvaient s'habituer à la profondeur de la nuit, ils distingueraient sans doute la forme générale de cet outil, laquelle épouse approximativement trois des côtés d'un quadrilatère. L'un de ces côtés affecte l'allure d'une crosse (de pistolet, pas d'évêque) : c'est celui que la main serre fortement.

Le plus curieux, c'est qu'un tuyau s'échappe de l'outil. Après avoir sinué pendant une cinquantaine de centimètres, il pénètre dans un objet cylindrique, oblong, pourvu d'une bandoulière suspendue à l'épaule de la silhouette.

Celle-ci se penche maintenant, presque jusqu'à terre. Un claquement sec, pas très bruyant malgré la périlleuse sonorité de l'air nocturne, retentit. Il est suivi par un sifflement soutenu qu'accompagné une sorte de gémissement fatigué. La silhouette s'avance de trois pas. Elle se penche de nouveau : second claquement, second sifflement, second gémissement.

La silhouette se relève et s'éloigne. Elle paraît s'aplatir contre la grille d'une villa voisine, en construction, semble-t-il.

Le petit jour est en train de pointer, mais trop tard, c'est évident : la silhouette a déjà disparu.

Toute la colline est habitée, en courant je longe des maisons de bois à deux étages avec un jardin, à la fois différentes et semblables, et de temps en temps j'entends un téléphone sonner. Cela me rend nerveux; involontairement, je ralentis; je tends l'oreille pour savoir si quelqu'un va répondre, et je m'impatiente lorsque la sonnerie continue. En poursuivant ma course, je passe devant une autre maison où le téléphone sonne, et je me dis : il y a un appel téléphonique qui me poursuit, quelqu'un appelle les maisons l'une après l'autre, pour essayer de me rejoindre, moi.

Sans cesser de courir, je pousse la grille, j'entre dans le jardin, je fais le tour de la maison, j'explore le terrain derrière, je contourne le garage, la cabane à outils, la niche du chien. Tout semble désert, vide. Par une fenêtre ouverte à l'arrière de la maison, on aperçoit une chambre en désordre, et sur une petite table le téléphone qui continue de sonner. La persienne claque, le battant de la fenêtre est pris dans un rideau déchiré.

J'ai déjà fait trois fois le tour de la maison; je continue à faire les mouvements du jogging, à lever genoux et talons, à respirer au rythme de la course pour qu'il soit clair que mon intrusion n'est pas celle d'un voleur; si on me surprenait en cet instant, il me serait difficile d'expliquer que je suis entré parce que j'entendais un téléphone sonner. Un chien aboie, pas ici, c'est le chien d'une autre maison, qu'on ne voit pas; mais pendant un moment le signal « chien qui aboie » est plus fort que le signal « téléphone qui sonne » et cela suffit pour ouvrir une trouée dans le cercle qui me retenait prisonnier : me revoici qui cours entre les arbres de la route, laissant derrière moi la sonnerie s'éteindre petit à petit.

Je cours jusqu'à un endroit où il n'y a plus de maisons. Je m'arrête dans un pré pour reprendre mon souffle.

Plus je retourne ces idées dans ma tête, en dévalant la pente, plus il me semble que de nouveau j'entends la sonnerie, que je l'entends de plus en plus clairement, de plus en plus distinctement : et voici, je suis de nouveau devant la maison, et le téléphone sonne toujours.

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