Chapitre 4
Le père : Vous n'avez jamais vu ça, monsieur, parce que les auteurs dissimulent d'ordinaire leur travail de création. Quand les personnages sont vivants, qu'ils existent vraiment aux yeux de leur auteur, celui-ci ne fait rien d'autre que reproduire les actes, les mots, les gestes que ses personnages lui proposent. Il faut qu'il en passe par où veulent les personnages. Malheur à lui s'il agit autrement ! Quand un personnage est né, il acquiert aussitôt une telle indépendance, et même vis-à-vis de l'auteur qui l'a engendré, que tout le monde peut l'imaginer dans des situations auxquelles n'a jamais songé l'auteur. Il acquiert tout seul un sens que l'auteur n'avait jamais songé à lui donner.
Le directeur : Mais oui, je le sais parfaitement.
Le père : Eh bien ! Pourquoi vous étonnez-vous ? Imaginez des personnages auxquels arrive le malheur qui nous est arrivé d'être nés vivants du cerveau d'un auteur et de se voir refuser la vie. Et dites-moi si ces personnages ainsi abandonnés, vivants et sans vie, n'ont pas raison de faire ce que nous sommes en train de faire devant vous, après l'avoir fait bien des fois, ah ! oui ! bien des fois devant lui pour le persuader, pour le pousser à écrire. Tantôt c'était moi qui lui apparaissais (montrant la belle-fille), tantôt elle, tantôt cette pauvre mère...
Le directeur : Très bien ! Et, en même temps, vous voudriez qu'on vît cette petite fille jouer, sans savoir, dans le jardin... L'un dans la maison et l'autre dans le jardin, n'est-ce pas ?
La belle-fille : Oui, dans le soleil, monsieur, la voir tout heureuse ! C'est mon seul réconfort de voir sa joie, ses rires dans ce jardin ...
Le directeur : Entendu. Vous aurez le jardin ! Vous aurez le jardin, toutes les scènes y seront groupées. (Appelant par son nom un machiniste.) Eh ! quelques arbres tout de suite et un bassin. (Se tournant vers le fond de la scène.) C'est déjà fait ? Très bien. (A la belle-fille.) Vous voyez, simplement pour se faire une idée ! Votre petit frère, au lieu de se cacher derrière les portes, circulera dans le jardin, se cachant derrière les arbres. Mais il ne sera pas commode de trouver une fillette qui joue convenablement avec vous la scène des fleurs. (Au garçonnet.) Avancez plutôt, vous. Voyons un peu ce qu'on pourra faire. (Le garçonnet ne bouge pas.) Avancez, avancez.
Les lumières, les surprises du parcours, les mots que j'entendais, et plus tard certainement les encens, tout conspirait à me faire croire que je rêvais un rêve, mais en une forme anormale, tel qui est proche du réveil quand il rêve qu'il rêve.
Je ne devrais rien me rappeler. En revanche, je me rappelle tout, comme si ce n'était pas moi qui l'avais vécu et que je me le sois fait raconter par un autre.
Je ne sais pas si tout ce dont je me souviens, avec une si confuse lucidité, est ce qui s'est passé ou ce que je désirai qu'il se passât, mais ce fut certainement ce soir-là que...
Nous montions, et de terrasse en terrasse les jardins changeaient de physionomie. Certains avaient forme de labyrinthe, d'autres figure d'emblème, mais on ne pouvait voir le dessin des terrasses inférieures que des terrasses supérieures, si bien que j'aperçus d'en haut le contour d'une couronne et beaucoup d'autres symétries que je n'avais pas pu remarquer quand je les parcourais, et qu'en tout cas je ne savais pas déchiffrer. Chaque terrasse, pour qui se déplaçait au milieu des haies, par effet de perspective offrait certaines images mais, revue de la terrasse supérieure, procurait de nouvelles révélations, et même de sens opposé - et chaque degré de cette échelle parlait ainsi deux langues différentes au même moment.
Les jardins Selvaggi dans le mois de mai, au sortir du labyrinthe de rocailles et de marbre qui surplombe la colline, sont une seule nappe de soufre clair qui flambe d'un blanc de coulée jusqu'au bas de la pente.
On connaissait peu ces jardins à demi abandonnés; je m'y glissais souvent vers midi, où j'étais sûr de n'y trouver personne, avec l'enchantement toujours neuf qu'on éprouve à faire jouer une porte secrète et indéfiniment complice. Je descendais déjà les dernières marches de mon belvédère préféré quand une apparition inattendue m'arrêta, dépité et embarrassé : à l'endroit exact où je m'accoudais d'habitude à la balustrade se tenait une femme.
De ma position légèrement surplombante, le profil perdu se détachait sur la coulée de fleurs avec le contour tendre et comme aérien que donne la réverbération d'un champ de neige. Mais la beauté de ce visage à demi dérobé me frappait moins que le sentiment de dépossession exaltée que je sentais grandir en moi de seconde en seconde.
La jeune fille tourna soudain sur ses talons tout d'une pièce et me sourit malicieusement.