Chapitre 3
Cela se produisit durant une nuit. Comme dans les contes. Mais, plus sobre que celles des contes, cette nuit-là n'était pas ensoleillée. Les bougres et bougresses avaient passé une sainte journée de déceptions pleine de courses apeurées. Dans l'allée grande des cases, ils parolaient à mort sur les misères du monde. Ninon et mon papa Esternome s'étaient assis devant leur case, en compagnie de l'impyok africaine. Cette dernière leur racontait des choses extravagantes à propos d'un voyage dans la cale d'un bateau négrier. A chacun de ses silences, mon Esternome murmurait incrédule, Excuse manman-doudou, mais un autant de méchancetés ne me paraît pas exactement possible. La vieille, un peu déréglée, redoublait de détails. Elle mobilisait pour cela les ressources de son langage bâti avec les langues qu'elle avait côtoyées. Ninon, occupée à touiller un café en grillade, riait en douce de l'effroi de mon Esternome. A-a!... un silence étouffa les paroles qui ventilaient les cases. Vu l'épaisseur de ce silence, mon Esternome s'attendait à voir surgir la milice, les gendarmes, les marins, quelque béké à papiers officiels. Eh bien, mais non. Il vit simplement quatre vieux-nègres porteurs de bâtons sculptés, maniés comme des antennes. Ils avaient l'allure de ceux qui viennent de loin et qui n'ont pas fini d'aller. Ils avançaient auréolés de la révérence qu'inspirait leur bel âge, tournant la tête à droite, tournant la tête à gauche, s'inclinant afin de saluer la plus insignifiante personne du bord de leur chemin. L'un d'entre eux montait long, à dire un cocotier insoucieux des grands vents. Son chapeau-bakoua dévoilait juste une barbiche de cabri. Deux autres étaient de même taille, allaient de même pas, soulevaient ensemble des chapeaux d'herbe tressée selon une science des caraïbes. Le dernier était petit et rond avec un cou... tonnant du sort !... sursauta mon Esternome : il avait reconnu là son Mentô.
J'ai une peau couleur de tabac rouge ou de mulet, j'ai un chapeau en moelle de sureau couvert de toile blanche. Mon orgueil est que ma fille soit très-belle quand elle commande aux femmes noires, ma joie, qu'elle découvre un bras très-blanc parmi ses poules noires; et qu'elle n'ait point honte de ma joue rude sous le poil, quand je rentre boueux. Et d'abord je lui donne mon fouet, ma gourde et mon chapeau...
Un homme est dur, sa fille est douce. Qu'elle se tienne toujours à son retour sur la plus haute marche de la maison blanche... toutes choses suffisantes pour n'envier pas les voiles des voiliers que j'aperçois à la hauteur du toit de tôle su la mer comme un ciel.
Les fenêtres sont closes. Aucun bruit ne pénètre à l'intérieur quand une silhouette passe au dehors devant l'une d'elles, longeant la maison à partir des cuisines et se dirigeant du côté des hangars. C'était, coupé à mi-cuisses, un noir en short, tricot de corps, vieux chapeau mou, à la démarche rapide et ondulante, pieds nus probablement. Son couvre-chef de feutre, informe, délavé, reste en mémoire et devrait le faire reconnaître aussitôt parmi tous les ouvriers de la plantation. Il n'en est rien, cependant.