Chapitre 19

Elle est debout contre la table laquée de blanc, devant la fenêtre carrée qui lui arrive à hauteur de poitrine. Au delà de l'embrasure béante, par-dessus la terrasse, la balustrade à jours, le jardin en contre-bas, son regard ne peut atteindre que la masse verte des bananiers, et plus loin, surplombant la route qui descend vers la plaine, l'éperon rocheux du plateau, derrière lequel vient de disparaître le soleil.

La nuit ensuite n'est pas longue à tomber, dans ces contrées sans crépuscule. La table laquée devient vite d'un bleu plus soutenu, ainsi que la robe, le sol blanc, les flancs de la baignoire. La pièce entière est plongée dans l'obscurité.

Seul le carré de la fenêtre fait une tache d'un violet plus clair, sur laquelle se découpe la silhouette noire de A... : la ligne des épaules et des bras, le contour de la chevelure. Il est impossible, sous cet éclairage, de savoir si sa tête se présente de face ou de dos.

Dans tout le bureau brusquement le jour baisse. Le soleil s'est couché. A..., déjà, est effacée complètement. La photographie ne se signale plus que par les bords nacrés de son cadre, qui brillent dans un reste de lumière.

Bon : ne soulevons pas ce problème, il nous mènerait trop loin, peut-être; mais la femme... vous savez bien de qui je veux parler, la jeune femme rousse, que vous a-t-elle fait ? Quelles raisons aviez-vous de lui en vouloir ? Répondez ! ! Admettons que vous détestez les femmes : elles vous ont peut-être trahi, elles ne vous ont pas aimé parce que... vous êtes... enfin, vous n'êtes pas très beau... c'est injuste, en effet, mais il n'y a pas que l'érotisme dans la vie, dépassez cette rancune... Mais l'enfant, l'enfant, que vous a-t-il fait ? Les enfants ne sont coupables de rien ! N'est-ce pas ? Vous savez de qui je veux parler : du petit que vous avez jeté dans le bassin avec la femme et l'officier, le pauvret... les enfants sont notre espoir, on ne doit pas toucher à un enfant, c'est l'opinion générale ! Peut-être pensez-vous que l'espèce humaine est mauvaise en soi. Répondez ! Vous voulez punir l'espèce humaine même dans l'enfant, dans ce qu'elle a de moins impur... Nous pourrions débattre publiquement, contradictoirement, ce problème, si vous voulez, je vous le propose ! Peut-être que vous tuez tous ces gens par bonté ! Pour les empêcher de souffrir ! Vous considérez que la vie n'est qu'une souffrance ! Peut-être, voulez-vous guérir les gens de la hantise de la mort ? Vous pensez, d'autres l'ont déjà pensé avant vous, que l'homme est l'animal malade, qu'il le sera toujours, malgré tous les progrès sociaux, techniques ou scientifiques, et vous voulez pratiquer sans doute une sorte d'euthanasie universelle ? Eh bien, c'est une erreur, c'est une erreur. Répondez ! Si, de toute façon, la vie ne compte guère, si elle est trop courte, la souffrance de l'humanité sera courte aussi : qu'ils souffrent trente ans, quarante ans ou dix ans de plus ou de moins, qu'est-ce que cela peut vous faire ? Laissez les gens souffrir si c'est leur volonté. Laissez-les souffrir le temps qu'ils veulent souffrir... De toute manière, cela passera : quelques années ne comptent guère, ils auront toute l'éternité pour ne plus souffrir. Laissez-les mourir d'eux-mêmes, bientôt il ne sera plus question de rien. Tout s'éteindra, tout finira de soi-même. Ne précipitez pas les événements : c'est inutile. Mais vous vous mettez dans une situation absurde : si vous croyez être un bienfaiteur de l'humanité en la détruisant, vous vous trompez, c'est idiot !... Vous ne craignez pas le ridicule ? Hein ? Répondez à cela ! Je vois que cela ne vous intéresse pas.

Il va se mettre sous la fenêtre à gauche. Démarche raide et vacillante. Il regarde la fenêtre à gauche, la tête rejetée en arrière. Il tourne la tête, regarde la fenêtre à droite. Il va se mettre sous la fenêtre à droite. Il regarde la fenêtre à droite, la tête rejetée en arrière. Il tourne la tête et regarde la fenêtre à gauche. Il sort, revient aussitôt avec un escabeau, l'installe sous la fenêtre à gauche, monte dessus, tire le rideau. Il descend de l'escabeau, fait six pas vers la fenêtre à droite, retourne prendre l'escabeau, l'installe sous la fenêtre à droite, monte dessus, tire le rideau. Il descend de l'escabeau, fait trois pas vers la fenêtre à gauche, retourne prendre l'escabeau, l'installe sous la fenêtre à gauche, monte dessus, regarde par la fenêtre. Rire bref. Il descend de l'escabeau, fait un pas vers la fenêtre à droite, retourne prendre l'escabeau, l'installe sous la fenêtre à droite, monte dessus, regarde par la fenêtre. Rire bref. Il descend de l'escabeau...

- Fini, c'est fini, ça va peut-être finir.

Mais enfin, qu'est-ce que vous avez ? a dit Masayo en riant. Ma petite Hitomi, vous devriez prendre des vacances. Vous savez, Haruo aussi a remarqué que vous étiez bizarre depuis quelque temps. La petite Hitomi, elle ne serait pas ensorcelée par une belette, un blaireau, un phoque, enfin un animal de ce genre, disons marginal ? Oh, pardon. Vous savez, il ne le dit pas méchamment. Mais vraiment, il est très sensible, cet enfant. Et ça a une maîtresse ! N'empêche, c'est toujours lui qui est plaqué pour finir. Moi, j'ai tenté de lui expliquer : ce n'est pas que Hitomi est envoûtée, tout simplement, c'est une jeune fille. Et les jeunes gens, n'est-ce pas, ils ont toutes sortes de problèmes. Ils ne sont pas blindés comme toi, Haruo, ou toutes celles que tu fréquentes, je lui ai dit.

Le bavardage de Masayo était inépuisable, comme l'eau qui jaillit d'une source au fond de la forêt.

Tandis que j'écoutais la voix de Masayo, je sanglotais et mes larmes tombaient sur mes genoux.

Les larmes qui tombaient sur mes genoux faisaient un petit bruit. Floc. Floc.

Alors elle relève le visage, pose le livre sur la table basse à portée de sa main, et demeure immobile, les deux bras nus allongés sur les accoudoirs du fauteuil, le buste rejeté en arrière contre son dossier, les yeux grands ouverts en face du ciel vide, des bananiers absents, de la balustrade, engloutie à son tour par la nuit.

Et le bruit assourdissant des criquets emplit déjà les oreilles, comme s'ils n'avaient jamais cessé d'être là.

Maintenant la scène est tout à fait noire.

D'une manière ou d'une autre, on finit toujours par sortir