D'une manière ou d'une autre, on finit toujours par sortir

Quand j'arrive dans la bibliothèque, coup au cœur : tous ces livres par terre !

On dirait qu'ils ont été jetés ou peut-être rejetés par un coup de vent, une tempête. Dans la bibliothèque ? me dis-je, tu n'y penses pas. Je regarde autour de moi, les fenêtres sont fermées, les portes aussi, tout est calme, comme d'habitude. Hors les livres par terre, aucun dégât.

Perplexe, je me mets à rassembler les livres en tas pour les ranger sur les rayons de la bibliothèque. Je le fais machinalement, l'esprit ailleurs, toujours à chercher une explication.

Et tout soudain me vient l'idée absurde que les livres échoués un peu partout dans la pièce sont revenus les uns après les autres, comme des acteurs sortant d'une scène de théâtre. Mais d'où viennent-ils ? Sur le moment, je ne me rends même pas compte que j'aurais dû me demander : d'où viendraient-ils ?

Et quand on commence à croire, on est foutu. On se laisse emberlificoter dans des histoires absurdes qui n'ont ni queue ni tête, des histoires à dormir debout, inventées de toutes pièces par d'autres, des petits malins en quête de pouvoir temporel, en quête de gloire. Et vous voilà, le regard fixe, le sourire niais, à écouter ces contes illusoires, que vous absorbez comme une éponge. Et vous applaudissez bien fort, mais vous êtes mort. Fini, terminé, vous n'êtes plus bon à rien d'autre qu'à rabâcher les conneries des uns et des autres, catholiques, protestants, juifs, musulmans, bouddhistes et confrères (des histoires de mecs), partis politiques extrémistes, racistes, sexistes, totalitaires (quelques filles). Tout ce qu'il faut pour enflammer le monde des êtres humains et le détruire. Et l'autre avec, celui des plantes, des animaux... le même, évidemment.

Mais voilà que je sors de ma rêverie, comme piqué par un moustique. Et je revois les livres, quelques uns éparpillés par-ci par là, d'autres en tas. Je les prends un par un, regarde la couverture. Et, brume brume, je les range.

Le monde de Sophie, Jostein Gaarder

Tant que dure ta colère, Åsa Larsson

Smilla et l'amour de la neige, Peter Høeg

Sur les falaises de marbre, Ernst Jünger

Fin de partie, Samuel Beckett

Le géant enfoui, Ishiguro Kasuo

Les enfants de minuit, Salman Rushdie

Haroun et la Mer des Histoires, Salman Rushdie

Le seigneur des anneaux, JRR Tolkien

La lente sortie de l'ombre, Jacques Bens

Rouge grenade, Jacques Bens

Texaco, Patrick Chamoiseau

La horde du contrevent, Alain Damasio

Moderato Cantabile, Marguerite Duras

Le ravissement de Lol V Stein, Marguerite Duras

Le rivage des Syrtes, Julien Gracq

Le tueur sans gages, Eugène Ioneco

Façons d'endormi, Façons d'éveillé, Henri Michaux

L'air du large, René de Obaldia

Le cosmonaute agricole, René de Obaldia

Les gommes, Alain Robbe-Grillet

La jalousie, Alain Robbe-Grillet

Eloges, Saint-John Perse

Vents, Saint-John Perse

Le dernier lapon, Olivier Truc

L'herbe rouge, Boris Vian

Le désert des Tartares, Dino Buzzati

Si par une nuit d'hiver, Italo Calvino

Le Nom de la Rose, Umberto Eco

Le pendule de Foucault, Umberto Eco

Six personnages en quête d'auteur, Luigi Pirandello

La fleur de l'illusion, Higashino Keigo

La lumière de la nuit, Higashino Keigo

Les pissenlits, Kawabata Yasunari

La brocante Nakano, Kawakami Hiromi

Cette lumière qui vient de la mer, Kawakami Hiromi

Kafka sur le rivage, Murakami Haruki

Encres de Chine, Qiu Xiaolong

Fictions, Jorge Luis Borges

Fondation et empire, Isaac Asimov

Blade runner, Philip K Dick.

Une fois tous les livres rangés sur les rayons de la bibliothèque, je me dis : c'est quand même bizarre.

Et puis voilà que me vient cette idée absurde que si les livres ont disparu, au moins momentanément, les personnages et leur histoire n'auraient-ils pas disparus, eux aussi ?

Horreur !

C'est tellement stupide que je me refuse à aller constater leur disparition dans les livres que je viens de ranger. Non, vraiment, ça n'a aucun sens.

Après avoir éteint la lumière, je sors de la bibliothèque et je vais me coucher, comme j'allais le faire avant que l'idée me vienne, on ne sait pourquoi, de jeter un coup d'oeil dans la bibliothèque endormie, alors que je n'avais aucune raison de le faire puisque j'allais me coucher parce que j'étais fatigué après une longue journée et que la nuit était déjà bien avancée lorsque cette idée bizarre m'a traversé l'esprit, au moment où je passais devant la bibliothèque, de jeter un coup d'oeil et que j'ouvris la porte...

Brume de mare de cauche, j'ai oublié de ranger...

L'ivrogne dans la brousse de Amos Tutuola.

Rien à faire, c'est plus fort que moi, il faut que j'y retourne. Puisque la porte est ouverte, de toute façon.

Et c'est alors que je trouve, par terre, un peu à l'écart, L'ivrogne dans la brousse.

Je le prends, contemple la couverture en me demandant ce qu'il est advenu des personnages, de l'histoire. Que reste-t-il du texte de l'auteur ? j'hésite. Et...

J'ouvre le livre et je lis :

J'entre dans la salle des archives et je me promène entre les rayons, cherchant des livres susceptibles de m'intéresser. Quelques belles poutres ornent le haut plafond. Le soleil de début d'été filtre par les fenêtres ouvertes sur le jardin, d'où proviennent des gazouillis d'oiseaux.

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