Chapitre 17

A l'automne, nous buvions comme font les sages et rendions hommage aux vins précieux qui prospèrent sur les pentes méridionales de la vaste Marina. Nous descendions chez les aubergistes, les tonneliers, les vignerons, et nous choquions avec eux la cruche pansue. Et nous trouvions toujours là de gais compagnons, car ce pays et riche et beau, c'est une terre d'élection pour le loisir heureux. Nous revenions ainsi durant mainte et mainte soirée nous asseoir au joyeux banquet. Nous chérissions le silencieux retour à travers champs et jardins dans la profondeur de l'ivresse, tandis que déjà la rosée du matin tombait sur les feuillages fauves. Mais, le printemps venu, nous prenions notre part des beuveries étranges qui sont d'usage en ces campagnes.

Tandis que je le transportais sur la route, il faisait tous ses efforts pour s'échapper ou me tuer, mais je ne lui en donne pas la possibilité. Après avoir marché pendant huit heures, j'arrive alors en ville et je vais droit à la maison du vieillard qui m'avait dit d'aller chercher Mort chez lui et de le lui ramener. Quand j'arrive devant la maison du vieillard, il se trouvait à l'intérieur, alors je l'appelle et lui dis que je ramenais Mort qu'il m'avait dit de ramener. Mais, aussitôt qu'il m'entend dire que j'avais ramené Mort et qu'il le voit sur ma tête, il est absolument terrorisé et il est pris de panique parce qu'il pensait que personne ne pouvait aller chercher Mort et le ramener, alors il me dit de le reporter (Mort) chez lui immédiatement et il (le vieillard) retourne en hâte dans sa maison et se met à fermer toutes ses portes et toutes ses fenêtres, mais il avait à peine pu fermer deux ou trois de ses fenêtres, que je jette Mort par terre devant sa porte et, en le jetant par terre, aussitôt le filet se déchire et Mort s'échappe. Le vieillard et sa femme se sauvent alors par les fenêtres et tous les gens de cette ville s'enfuient également de terreur et ils laissent en plan toutes leurs affaires. Le vieillard pensait que Mort me tuerait si j'allais chez lui, parce que personne ne pouvait revenir s'il allait chez lui, mais j'avais deviné le tour que le vieillard voulait me jouer.

Depuis le jour où j'ai sorti Mort de chez lui, il n'a plus d'endroit stable où se tenir et y rester, et nous entendons parler de lui de par le monde. Voilà comment j'ai rapporté Mort au vieillard qui m'avait dit d'aller le lui ramener avant de me dire où pouvait bien se trouver mon malafoutier que j'étais en train de chercher quand je suis arrivé dans cette ville et que j'ai rencontré ce vieillard.

Mais c'est de l'homme qu'il s'agit ! Et de l'homme lui-même quand donc sera-t-il question ? Quelqu'un au monde élèvera-t-il la voix ? Car c'est de l'homme qu'il s'agit, dans sa présence humaine; et d'un agrandissement de l'œil aux plus hautes mers intérieures. Se hâter ! se hâter ! témoignage pour l'homme !

Et, quand l'aube commença de poindre, ceux de la nouvelle redoute virent, dans la plaine du nord, une petite bande noire. Une mince ligne qui se déplaçait et qui ne pouvait être une hallucination. La sentinelle Andronico fut la première à la voir, puis la sentinelle Pietri, puis le sergent Batta, lequel d'abord s'était mis à rire, puis, enfin, le lieutenant Maderna, chef de poste.

Une petite bande noire s'avançait, venue du nord, à travers la lande inhabitée, et cela sembla un prodige absurde, bien que déjà, pendant la nuit, des pressentiments eussent circulé dans le fort. Vers six heures environ, la sentinelle Andronico lança la première le cri d'alarme. Quelque chose s'approchait, venant du septentrion, ce qui, de mémoire d'homme, ne s'était jamais produit. La lumière augmentant, la troupe d'hommes qui s'avançait se détacha nettement sur le fond blanc du désert.

Le maître tailleur Prosdocimo monta sur le toit du fort pour jeter un coup d'œil. Il était de tradition chez les sentinelles de le laisser passer; il se penchait par-dessus le parapet du chemin de ronde, échangeait quelques mots avec le sergent de garde, puis redescendait à son souterrain.

Ce matin-là, il dirigea son regard vers le triangle de désert qui était visible et se crut mort. Il ne pensa pas que ce pût être un rêve. Dans le rêve, il y a toujours quelque chose d'absurde et de confus, on ne se libère jamais de la vague sensation que tout cela est faux et qu'au bon moment il faudra s'éveiller. Dans le rêve, les choses ne sont jamais claires et tangibles comme l'était cette plaine désolée sur laquelle avançaient des armées d'hommes inconnus.

Il n'y a pas si longtemps, cet endroit n'était pas un monastère, mais une forteresse. Il n'est pas nécessaire de regarder très loin pour trouver le sang et la terreur. Je parle de gens au bout d'une route brutale, qui ont vu leurs enfants et leurs proches mutilés et violés. Ils ne sont parvenus ici, dans ce sanctuaire, qu'après un long tourment, la mort sur les talons. Surgit alors une armée d'envahisseurs d'une taille écrasante. La forteresse peut tenir plusieurs jours, peut-être même une semaine ou deux. Mais ils savent qu'à la fin ils devront affronter leur propre massacre. Ils le savent parce qu'ils l'ont déjà vu, dans la région d'où ils ont fui. Ils ont vu l'ennemi brûler et découper, violer tour à tour des jeunes filles alors même qu'elles gisent à l'agonie, mourant de leurs blessures. Ils savent que cela va se produire, et doivent donc apprécier les premiers jours du siège, quand l'ennemi paye d'abord le prix de ce qu'il va commettre plus tard.

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