Chapitre 16

Plus de la moitié d'entre vous veut s'en aller au bout de trois ou quatre mois, poursuivait le médecin avec une certaine tristesse, lui aussi maintenant enveloppé par l'ombre, à tel point qu'on ne comprenait pas comment il y voyait pour écrire. Moi aussi, si je pouvais revenir en arrière, je ferais comme vous... Mais, après tout, c'est dommage.

Drogo écoutait sans intérêt, tout occupé qu'il était à regarder par la fenêtre. Et alors, il lui parut voir les murs jaunâtres de la cour se dresser très haut vers le ciel de cristal, et au-dessus d'eux, au-delà d'eux, plus haut encore, des tours solitaires, des murailles obliques couronnées de neige, des glacis et des fortins aériens, qu'il n'avait jamais remarqués auparavant. Une lueur claire venue de l'occident les éclairait encore et, de la sorte, ils resplendissaient mystérieusement d'une vie impénétrable. Jamais Drogo ne s'était aperçu que le fort était aussi complexe et aussi immense. Il vit une fenêtre (ou une meurtrière?) qui s'ouvrait sur la vallée, à une hauteur presque incroyable. Là-bas, il devait y avoir des hommes qu'il ne connaissait pas, peut-être même un officier semblable à lui, dont il eût pu être l'ami. Il vit les ombres géométriques d'abîmes s'étendant entre les bastions, il vit de frêles passerelles suspendues entre les toits, d'étranges portes condamnées le long des murailles, de vieilles canardières bloquées, de longues arêtes arrondies par les ans.

Il vit, entre les lanternes et les torches, sur le fond livide de la cour, des soldats immenses et fiers dégainer leurs baïonnettes. Sur la blancheur de la neige, ils formaient de noires rangées, immobiles, comme s'ils eussent été de fer. Ils étaient très beaux et se tenaient comme pétrifiés, cependant qu'une trompette commençait de sonner. Les notes claires se répandaient dans l'air, vives et brillantes, et vous allaient droit au cœur.

Ils vivaient dans un monde où ils ne pouvaient compter sur rien. Aucune certitude. Aucune assurance. Aucune confiance. Sauf lui en elle, et elle en lui.

Après une journée de travail, il lui lisait parfois des poèmes, en chinois, puis en anglais, derrière la porcherie de l'école des cadres, ou sur un tertre dans la rizière, leurs mains couvertes de terre, tandis qu'un haut-parleur cassé répétait des citations du président Mao, et que de noirs corbeaux planaient au-dessus des champs désertés. Ils comprenaient que la Révolution culturelle était un désastre national dans lequel chaque individu, sans exception, était brisé en mille morceaux, «réduit en cendres», comme dans un slogan révolutionnaire.

Il déboucha bientôt seul sur le sommet de l'Amon Hen, où il s'arrêta, haletant. Il vit, comme à travers une brume, un large cercle plat, pavé de grandes dalles et entouré d'un parapet écroulé; et au centre, monté sur quatre piliers sculptés, se trouvait un haut siège, que l'on atteignait par un escalier à nombreux degrés. Il monta et s'assit dans l'antique fauteuil, avec l'impression d'être un enfant perdu qui aurait grimpé sur le trône des rois de la montagne.

Au début, il ne vit pas grand-chose. Il lui semblait être dans un monde embrumé dans lequel il n'y avait que des ombres... Et puis, par-ci par-là, la brume céda, et il eut de nombreuses visions : petites et claires comme posées sous ses yeux sur une table, et pourtant éloignées. Il n'y avait aucun son, seulement de brillantes images animées. Le monde paraissait s'être rétréci et être devenu silencieux. Il était assis sur le Siège de la Vue, sur l'Amon Hen, la Colline de l'Œil des Hommes de Nûmenor. A l'est, il contemplait de vastes terres non portées sur la carte, sur des plaines sans nom et des forêts inexplorées. Il regarda au nord, et le Grand Fleuve s'étirait sous lui comme un ruban, et les Monts Brumeux s'élevaient, petits et durs comme des dents brisées. Il regarda à l'ouest, et il vit les vastes pâturages de Rohan; et l'Orthanc, la cime de l'Isengard, semblable à une pointe noire. Il regarda au sud, et, à ses pieds mêmes, le Grand Fleuve roulait comme une vague déferlante et plongeait par-dessus les chutes de Rauros dans un abîme écumant; un arc-en-ciel miroitant jouait sur la vapeur. Et il vit l'Ethir Anduin, le puissant delta du Fleuve et des myriades d'oiseaux de mer qui tournoyaient comme une poussière blanche dans le soleil, et en dessous une mer verte et argent, ridée de lignes sans fin.

Mais partout où il regardait, il voyait les signes de la guerre.

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