Chapitre 13

La lumière baissa lentement, puis plus rapidement. Ils entraient dans la Bande de Crépuscule.

En regardant au loin, là où les ombres se réunissaient comme une nuée d'orage, Haroun sentit son courage faiblir.

Mais mais mais ne prends donc pas ça au sérieux, lui dit gentiment Mmais la huppe. Tu souffres d'une Ombre au cœur. Cela arrive à la plupart des gens la première fois qu'ils voient la Bande de Crépuscule et l'obscurité qui se trouve au-delà. Moi, bien sûr, je n'en souffre pas puisque je n'ai pas de cœur : un autre avantage, soit dit en passant, d'être une machine. Mais mais mais ne t'inquiète pas. Tu vas t'acclimater. Ça va passer.

Devant eux, il y avait un espace dégagé entre les arbres, et dans cette clairière sans feuilles se tenait un homme qui ressemblait presque à une ombre, avec à la main une épée à la lame aussi noire que la nuit...

Je me souviens comment nous sommes morts...

Un corbeau est arrivé au-dessus de moi. Il a poussé son cri caractéristique, comme quand on frappe un bidon vide avec un bâton. Il s'est posé sur la glace, juste à côté de moi. Il a détourné la tête et m'a regardée à la manière des corbeaux. De côté.

Puis il s'assoit au bord du lac. Il doit protéger du soleil d'automne sa joue giflée, tellement elle le brûle.

Il aperçoit deux corbeaux qui jouent maladroitement avec une brindille. L'un fait d'audacieuses acrobaties, la brindille dans le bec, l'autre le colle de près. Ils font des loopings, roulent à moitié sur eux-mêmes, plongent en piqué vers la surface de l'eau pour redresser au dernier moment.

Celui qui a la brindille fonce sur la cime d'un arbre, on croit qu'il va heurter le tronc ou se casser le cou contre une branche, mais la seconde d'après il ressort de l'autre côté, comme un couteau noir lancé, il a trouvé un passage et traversé de part en part les branchages. Il plane au-dessus du lac, pousse un "kooorrrp" orgueilleux et, bien entendu, lâche la brindille. Les deux corbeaux tournent un moment au-dessus du lac avant de décider de laisser tomber et de s'envoler par-dessus les cimes des sapins.

Je me pose sur le ponton à côté de Hjalmar.

Le cadran de ma montre indique presque neuf heures du soir. J'entrouvre ma vitre et un air frais s'engouffre dans la voiture. Les bruits autour de nous ont un écho différent de tout à l'heure. Nous sommes en pleine montagne et nous dirigeons vers un endroit plus reculé encore. Le chemin s'éloigne enfin un peu du précipice (à mon grand soulagement) et pénètre dans une forêt. De hauts arbres aux allures fantomatiques se dressent autour de nous. Les phares de la voiture viennent en lécher les troncs un à un. La route n'est plus goudronnée, et les pneus font gicler des cailloux, qui rebondissent contre la carrosserie avec un bruit sec. Les suspensions dansent violemment sur la route. Il n'y a ni lune ni étoiles dans le ciel. De temps en temps une pluie fine vient frapper le pare-brise.

Nous traversons une épaisse forêt et ne tardons pas à arriver à destination. Oshima arrête la voiture, en laissant tourner le moteur, descend décadenasser un portail de métal grillagé, l'ouvre, puis remonte dans la voiture, et progresse encore un moment le long d'un mauvais chemin sinueux. Il mène à une clairière bien dégagée où Oshima gare la voiture. Il pousse un grand soupir et des deux mains coiffe ses cheveux en arrière. Ensuite seulement, il coupe le contact et tire le frein à main. Maintenant que le moteur a cessé de tourner, une sorte de calme pesant s'installe autour de nous, à peine troublé par le ronronnement du ventilateur de refroidissement et le chuintement du moteur surchauffé. De la vapeur s'élève du capot. Apparemment, un petit ruisseau coule à proximité de l'endroit où nous nous trouvons, car un bruit d'eau me parvient. Par moments, le vent émet un souffle symbolique, haut au-dessus de nos têtes. Je descends de la voiture, des lambeaux de brouillard glacé flottent dans l'air. Je remonte jusqu'au cou la fermeture Éclair de la parka que j'ai enfilée directement sur mon tee-shirt.

Une petite construction se dresse devant nous. Une sorte de refuge de montagne, semble-t-il, mais il fait si sombre que je n'en distingue pas les détails, seulement les contours sombres sur le fond des arbres. Oshima avance lentement, une petite lampe de poche à la main, monte les quelques marches du perron, sort une clé de sa poche et ouvre la porte. Il entre, craque une allumette, allume une lampe à pétrole, puis ressort. Tenant la lampe devant son visage, il m'appelle.

Bienvenue chez moi ! dit-il, et sa silhouette semble tout droit sortie d'un vieux livre de contes.

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