Chapitre 14

De grands arbres aux troncs ternes se dressent des deux côtés. Un lacis de grosses branches s'étend dans tous les sens, les feuillages épais forment un dais au-dessus de ma tête. Sur le sol prospèrent des plantes de sous-bois et des fougères, se nourrissant de la faible lumière qui parvient jusqu'à elles. Dans certains coins, le soleil ne pénètre jamais et la mousse recouvre les rochers.

Le chemin devient de plus en plus étroit au fur et à mesure que j'avance. Bientôt il disparaît d'ailleurs complètement dans un océan de mousse vert vif.

Rien dans ce paysage inconnu ne m'encourage à continuer. Des troncs lugubres, en rangs si serrés qu'ils se chevauchent, limitent mon champ de vision. Dans la pénombre des alentours, l'atmosphère stagnante paraît vert foncé. Je n'entends même pas d'oiseaux chanter.

J'ai soudain la chair de poule, comme si un vent coulis venait de passer. Pas d'inquiétude inutile. Je suis sur le chemin par lequel je suis venu. Si je ne le perds pas, je vais pouvoir retourner vers la lumière. J'avance prudemment en regardant à mes pieds, jusqu'à ce que je débouche sur la clairière de la cabane, emplie de lumière et de chants d'oiseaux. Les petits oiseaux cherchent de la nourriture en gazouillant gaiement. Rien n'a changé depuis tout à l'heure. La chaise sur laquelle j'étais assis est toujours là, sur le perron. Le livre que j'étais en train de lire est par terre, devant elle, ouvert.

Mais maintenant j'ai réellement conscience du danger que recèle la forêt. Je ne dois pas oublier cela. Comme me l'a dit le garçon nommé Corbeau, il y a plein de choses que j'ignore en ce monde. Je ne savais pas, par exemple, que les plantes pouvaient avoir l'air aussi inquiétantes. Celles que j'avais vues et touchées jusqu'à présent étaient toutes des plantes citadines, domestiquées et joliment entretenues. Bien différentes de celles que j'ai vues dans cette forêt.

Des deux femmes, celle qui profère des choses du genre : « De temps en temps, figure-toi que j'ai envie de sucer ton sang frais, mon petit Midori, tu comprends ça ? », c'est ma grand-mère. Vous voyez un peu le tableau !

« Du sang frais ?

- Je me dis que si j'aspirais ton sang frais, mes maux de reins, mes crampes, tout ça me ferait un peu moins souffrir, tu vois ?

- Quoi ? » Non, je ne vois pas.

La manière dont ma grand-mère dit « je » a une tout autre résonance que lorsque c'est ma mère.

« Masako, tu aimes le sang frais ?

- J'ai l'impression que si j'y goûtais une fois, je ne pourrais plus m'en passer. »

On ne reconnaissait guère la mer dans cette soirée annonciatrice de tempête. A l'abri pourtant encore des flèches de sable, la houle se gonflait déjà d'une longue respiration noire, venue de très loin, menaçante de calme entre les roseaux échevelés. Un vent froid et vierge comme s'il avait passé sur les neiges fraîchissait de minute en minute, giflait d'une poigne rude le navire par le travers. Dans cette jungle de sifflements rauques, de déhanchements et de froissements rudes, son ombre noire glissait comme une clairière de silence. Une lumière diffuse et sous-marine baignait la passerelle; les mouvements des hommes de quart s'endormaient ralentis par des épaisseurs d'eau. Fabrizio gardait près de moi un silence de statue, effleurait par instants d'un doigt de pianiste un instrument délicat; sa gesticulation incompréhensible et précise rivait mon œil dans cette nuit brouillée, comme les arabesques d'une main de chirurgien errant au-dessus de son champ de linges. Soudain, il tourna la tête et me parla d'une voix où la grossièreté cordiale de la vie revenait comme le sang au visage, et je mis longtemps à comprendre que ce visage baigné de sueur en face de moi souriait.

C'est la passe. Tu n'as pas eu peur, Aldo ?

Une série d'explosions étouffées retentissent sur le pont, projetant des éclairs bleus puis jaunes. L'air se charge d'une odeur suffocante de vernis époxy.

Je plaque ma tête contre le plancher. Quand je la relève, le lit a disparu. La cloison qui sépare la chambre de la salle des machines a été pulvérisée et découvre un antre de flammes. Au centre, je distingue les contours d'un gros cube calciné et d'un réseau de tuyaux. Le moteur s'écrase à travers le plancher, s'enfonce dans la mer et disparaît dans un formidable bouillonnement. La surface de l'eau s'embrase, de lourdes langues de feu du diesel en combustion se convulsent au-dessus.

La coque cède et s'enfonce, tirant l'épave vers le fond. L'eau qui s'est engouffrée m'arrive aux genoux.

J'ôte tous mes vêtements - manteau de daim, chandail, chaussures, pantalons, sous-pull, culotte et chaussettes en dernier.

Deux cents mètres environ me séparent du quai d'Islands Brygge. Je n'ai pas le choix. Derrière moi, l'incendie fait rage. Je plonge.

Le choc glacé me force à ouvrir les yeux sous l'eau. On y voit comme en plein jour - une lumière fluorescente verte et rouge. Il n'y a pas une seconde à perdre. Quand la température de l'eau est inférieure à 6° C, l'espérance de vie est de quelques minutes, dont le nombre précis dépend de la forme du nageur. Les nageurs qui traversaient la Manche étaient entraînés. Ils pouvaient tenir très longtemps. Je suis mauvaise sportive.

Je nage presque à la verticale. Seules mes lèvres émergent de la surface. La difficulté consiste à maintenir au maximum le poids du corps sous l'eau. Au bout de quelques minutes, les tremblements se manifestent ; la température du corps chute alors de 38° à 36°. Puis ils disparaissent à l'approche de 30°. C'est un seuil critique. L'organisme s'engourdit et cesse de lutter. C'est là que l'on meurt de froid.

Au bout de cent mètres, je n'ai même plus la force de bouger un bras. Je repense à ma vie. En vain.

Je me promets de faire encore dix brasses. A la huitième, ma tête heurte l'un des pneus de tracteur du poste d'amarrage du Nordlyset qui pendent le long du quai en guise de défense.

Je sens qu'il ne me reste que quelques secondes de lucidité. A côté du pneu, un promontoire s'avance sur l'eau. J'essaie de hurler pour accompagner cet ultime effort. Aucun son de s'échappe de ma gorge. Mais je réussis à me hisser.

Si on tombe à l'eau au Groenland, il faut courir pour réactiver la circulation sanguine. A cause de la température glacée de l'air.

Mais ici, il fait doux comme en été. D'abord, je m'en étonne. Puis je comprends que c'est à cause de l'incendie. Je reprends haleine. Le Nordlyset a dérivé jusqu'à l'entrée du port et son squelette carbonisé se détache devant un rideau de flammes.

Je me traîne à quatre pattes jusqu'en haut des marches. Le quai est désert. Rien ne bouge.

Il faisait à peine moins vingt degrés. Mais le vent soufflait, soulevant des tourbillons de neige. Elle avait toujours du mal à distinguer les abords de la route, tant la visibilité était mauvaise. Elle aperçut soudain une ombre qui jaillissait de la droite. Elle donna un coup de volant, glissa, évita l'ombre. Un renne, se dit-elle, le cœur battant. Elle rétablit en accélérant à nouveau, chassant sur la glace, mais de nouvelles formes surgissaient en se rapprochant, vite, trop vite. Elle en percuta une de plein fouet. Le choc mou lui fit faire une embardée. Un poids lourd qui arrivait à grande vitesse en face lui fit de furieux appels de phares en klaxonnant violemment. Nina contre-braqua en accélérant, elle fit une nouvelle embardée, glissa et vint emboutir un tas de neige dans le virage qui arrivait. Elle fut brutalement secouée et entendit un bruit sinistre quand l'aile droite s'enfonça. Puis plus rien. Elle garda les mains sur le volant, sentit l'adrénaline l'envahir, incapable de bouger. Elle posa sa main droite sur son cœur, perçut les battements affolés, puis se retourna. On ne voyait rien derrière. Le poids lourd ne s'était même pas arrêté. Nina recula pour se garer sur une petite aire de parking. Elle laissa son moteur tourner et mit les warnings. Elle enfila sa chapka et ses gants et sortit avec sa lampe torche. Le blizzard lui griffait le visage. Elle avait perdu la notion de la distance. Le vent l'aveuglait presque et lui mordait la peau. Il s'engouffrait dans sa combinaison mal fermée. Le froid la saisit d'un coup. Elle essaya de se repérer avec les traces de pneus, mais le blizzard balayait tout et sa lampe torche, pourtant puissante, n'éclairait pas à plus de trois mètres dans la neige qui soufflait presque à l'horizontale. Elle finit par distinguer une forme sur la gauche. Le renne était à moitié sur le talus de neige, les pattes arrière encore sur la route. Il vivait encore. Sa langue pendait sur le côté, ses yeux grands ouverts exprimaient l'épouvante. À moins que ce ne fût la douleur. Ou les deux. Nina était encore en état de choc, assourdie par la tempête, frissonnant de froid et d'adrénaline, désemparée face à cette bête qui avait visiblement le bassin brisé. Du sang déjà mêlé à la glace s'étalait devant elle. Elle se retourna, les yeux au bord des larmes, et poussa alors un cri terrifié. Une silhouette se tenait derrière elle. Elle n'avait entendu venir personne avec le vent.

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