Chapitre 12
Après ça, elle nous reconduit, mais ce qui nous surprend vraiment, c'est de voir l'arbre s'ouvrir comme une porte cochère, et de nous trouver soudain tout simplement dans la brousse. La porte se referme aussitôt et l'arbre ressemble à un arbre ordinaire qui ne peut s'ouvrir comme ça. Mais au moment où nous nous retrouvons au pied de cet arbre blanc dans la brousse, tous les deux (ma femme et moi) nous nous exclamons : « Nous voici de nouveau dans la brousse ». C'était exactement comme si un homme (ou une femme) qui s'endort dans sa chambre, en s'éveillant, se retrouvait en pleine brousse.
Alors nous reprenons notre « peur » à l'emprunteur qui nous paie les derniers intérêts. Ensuite nous trouvons celui qui nous avait acheté notre « mort » et nous lui disons de nous la rendre, mais il nous dit qu'il ne peut pas, puisqu'il nous l'a achetée et qu'il a déjà payé. Alors nous laissons notre « mort » pour l'acheteur et nous prenons avec nous seulement notre « peur ». Mère-Secourable nous conduit à la rivière que nous ne pouvions traverser quand nous avons vu l'arbre blanc et que nous sommes entrés dedans, alors nous nous arrêtons et nous la regardons. Au bout d'un instant, elle ramasse par terre une brindille et elle la jette sur la rivière, et, au même moment, nous voyons un pont étroit traverser la rivière et mener sur l'autre bord. Alors elle nous dit de le traverser pour aller sur l'autre bord, (c'est-à-dire sur la seconde rive), mais elle reste à la même place, et, au moment où nous arrivons sur l'autre bord, elle étend la main et touche le pont, et ce n'est plus qu'une brindille que nous lui voyons dans la main. Après ça, elle se met à chanter et à agiter sa main vers nous et nous lui rendons son salut, et elle disparaît soudain. Voilà comment nous avons quitté la Mère-Secourable de l'arbre blanc qui était secourable pour toutes les créatures.
Dans l'Etat de Kérala, un garçon qui pouvait entrer dans les miroirs et ressortir par n'importe quelle surface réfléchissante du paysage - par les lacs et (avec plus de difficulté) par les carrosseries des voitures - et une fille de Goa avec le pouvoir de multiplier les poissons... et des enfants capables de transformation : un loup-garou dans les monts Nilgiri et, dans les Vindhyas, un garçon qui pouvait augmenter et réduire sa taille à volonté et qui avait déjà (par malveillance) été à l'origine d'immenses paniques et de rumeurs sur le retour des géants... dans le Cachemire, il y avait un enfant aux yeux bleus dont je n'ai jamais su le sexe avec certitude, parce qu'en se trempant dans l'eau il (ou elle) pouvait en changer comme elle (ou il) le voulait. Certains d'entre nous appelaient cet(te) enfant Narada, d'autres Markandaya, en fonction de l'ancien conte de fées sur un changement de sexe que nous connaissions... près de Jalna, en plein cœur du Deccan desséché, je découvris un jeune garçon qui trouvait des sources, et à Budge-budge, à l'intérieur de Calcutta, une fille à la langue acérée, dont les mots avaient déjà le pouvoir d'infliger des blessures physiques, et après que quelques adultes se furent mis à saigner à cause de traits qui étaient sortis de ses lèvres, on avait décidé de l'enfermer dans une cage de bambou et de lui faire descendre le Gange jusqu'à la jungle des Sundarbans (qui est l'endroit rêvé pour les monstres et les fantasmes; mais personne n'osait l'approcher, et elle se promena dans la ville entourée d'un vide créé par la peur; personne n'avait le courage de lui refuser sa nourriture. Il y avait un garçon qui pouvait manger du métal et une fille qui avait la main verte au point de pouvoir faire pousser des aubergines de concours dans le désert de Thar; et encore et encore et encore... submergé par leur nombre et par l'exotique multiplicité de leurs dons, je ne prêtais guère attention, en ces débuts, à leurs extraordinaires personnalités; mais inévitablement, nos problèmes, quand ils apparurent, furent les problèmes humains, quotidiens qui naissent du caractère et de l'environnement; dans nos querelles, nous n'étions que des enfants.
Son visage s'est éclairé tout d'un coup.
« Alors, Hitomi, comment vous avez trouvé ça ? » m'a-t-il demandé sans même répondre à ma question.
Comment j'ai trouvé quoi ? J'ai fait celle qui ne comprend pas. J'avais passé la matinée à lire le manuscrit de Sakiko. Il y avait dans ce texte quelque chose de terrible. La narratrice, qui parlait à la première personne, était-ce Sakiko elle-même ? Du début de l'acte sexuel jusqu'à la fin, en passant par les caresses et les soupirs préliminaires, sans oublier les cris et les halètements ultimes, tout était consigné dans les termes les plus triviaux. La narratrice avait joui au moins une douzaine de fois. Waouh ! J'y mettais tout mon cœur moi aussi, dévorant les pages. Cinq clients se sont montrés, mais, ont-ils senti la fièvre qui me dévorait, ils ont quitté en hâte le magasin, comme l'avait fait l'étudiant, si bien que le chiffre de vente de ce jour-là était encore nul, zéro.