Chapitre 11
Je vais donc la chercher, je la prends, là où je crois devoir le faire, au moment où elle me paraît commencer à bouger pour venir à ma rencontre, au moment précis où les dernières venues, deux femmes, franchissent la porte de la salle de bal du Casino municipal.
L'orchestre cessa de jouer. Une danse se terminait.
La piste s'était vidée lentement. Elle fut vide.
La femme la plus âgée s'était attardée un instant à regarder l'assistance puis elle s'était retournée en souriant vers la jeune fille qui l'accompagnait. Sans aucun doute possible celle-ci était sa fille. Elles étaient grandes toutes les deux, bâties de même manière. Mais si la jeune fille s'accommodait gauchement encore de cette taille haute, de cette charpente un peu dure, sa mère, elle, portait ces inconvénients comme les emblèmes d'une obscure négation de la nature.
Alors, comment s'est passée la journée ?
Tous les jours, ou presque, ma mère me demande la même chose.
Ben, normal.
Voilà à peu près le style de ma réponse. Invariable. Ben, suivi de, normal. Toujours ces deux mots. Les rares fois où j'ai répondu autrement, je peux les compter. Et quand j'y suis obligé (parce que tout de même la journée en question appartenait plutôt au genre horrible ou génial), j'évite autant que possible de me trouver en face de ma mère.
D'ailleurs, éviter ma mère n'est pas une chose bien difficile. C'est en effet quelqu'un de très occupé. Elle est journaliste, travaille en free-lance.
Chaque fois que j'y vais de mon « ben, normal », ma mère ne peut pas s'empêcher de prendre une légère expression de mécontentement. Ah bon, dit-elle. Dans ce cas, tout va bien, alors. En réalité, je sais qu'elle pense le contraire. Ma mère déteste que je lui réponde « normal ». La vie, figure-toi, ne va pas éternellement s'écouler dans le genre rien à signaler, comme tu dis si bien !
Les fous vivent dans un univers complètement à part. Chacun d'eux habite un monde qui lui est propre, loin de celui que nous connaissons. Les changer d'atmosphère a peu d'influence sur leurs troubles. L'efficacité de l'hôpital d'Ikuta n'est donc pas manifeste aux yeux de ceux qui viennent y déposer leurs proches, même si son cadre paisible peut leur donner certaines espérances.
Quand on a remis le patient à la garde de l'hôpital situé en haut de la colline et qu'on redescend le long de l'Ikuta en direction de la ville, les échos de la cloche du temple vous parviennent depuis le sommet de l'éminence. C'est comme la voix du fou que l'on a laissé là-bas qui vous accompagne. Comme un adieu. Les sons se propagent au-delà de la ville, traversent la mer. Il y a certes de la tristesse dans ces échos mais pas de folie.
On ne dirait pas que ce sont des déments qui mettent la cloche en branle.
Hisano avait commandé le repas pour six heures - quand sonnerait la cloche de l'hôpital. Comme il s'y attendait, elle se mit à retentir.
« Dites, Mère, est-ce la même cloche qu'Inéko a frappée à trois heures ? » demanda Hisano dont le visage s'assombrit. « Dès le premier coup, elle résonne très différemment.
- Vous trouvez ? »
La mère posa ses baguettes et écouta attentivement.
- J'entends ses échos comme ceux de la cloche d'un temple ordinaire, le soir.
- Bien sûr, pourquoi pas ? répondit la mère.
- Pourtant, elle fait pénétrer le remords dans mon cœur, déclara Hisano, le visage complètement transformé, comme si un masque avait été collé dessus. « Mère, ai-je eu tort ? Ai-je commis une grosse erreur concernant Inéko ? Trop de passion dans mon amour m'a-t-il aveuglé au point que je ne m'en suis pas rendu compte ? Le son de cette cloche semble m'entraîner dans une chute vers une obscurité sans fond. Qui est en train de la faire sonner ? Un fou possédé par le mal ? Ou bien un accusateur de haute moralité ? Laissez-moi écouter sans faire de bruit. Je veux savoir combien de fois il sonnera. Et écoutez bien, vous aussi.
- Ce n'est que la cloche d'un temple de montagne », fit la mère qui, plutôt que d'écouter, épiait avec suspicion les réactions d'Hisano.