Le temple d'Isis

Pompéi, 24 août 79, à l'aube, dans une cuisine romaine.

Silence.

La minuscule cuisine était éclairée par la flamme d'une lampe à huile posée sur la cuisinière. À cette heure, au début de la onzième heure de la nuit, environ 4 h 30 du matin, la cuisinière n'était qu'une surface vide.

Plus tard, le plan de travail maçonné se remplirait des braises achetées chez le boulanger et se couvrirait de marmites en bronze.

Pour l'instant, un jeune esclave, en tunique de lin à manches courtes, s'activait à battre une sauce dans un bol en terre cuite, à l'aide d'un rameau de myrte. Dans la pénombre de la pièce, seul son visage, éclairé par la lumière vacillante de la lampe, sortait vraiment de l'obscurité.

C'était un visage orange frappé de stupeur.

Mais peut-être ce garçon était-il encore endormi.

Ou complètement idiot.

Il marmonait une recette en latin : piper, puleium, mel, liquamen et acetum (poivre, menthe, miel, garum et vinaigre).

Quand il eut fini de battre la sauce, il posa le bol et poussa un gros soupir. Puis, il éplucha un concombre, le coupa rapidement en rondelles qu'il disposa dans un plat en argent. Enfin, il arrosa copieusement de sauce les rondelles de concombre. Sans savoir pourquoi, il soupira de nouveau et regarda autour de lui.

Une ombre attendait à l'entrée de la cuisine. Elle s'avança et dit en latin :

- Adsum (Je suis ici). T'es nouveau, toi, comment tu t'appelles ?

- Kévinagoras.

C'était une jeune esclave de son âge, en tunique également, éclairée par la lumière d'une lampe à huile.

- Moi c'est Alexandra. Bon, tu as fini ?

- Oui.

Il s'approcha d'Alexandra et lui tendit le plat.

Kévin

- Tranquilum minimum et cum maxima enervatio, nunquam dormitio (calme au minimum, épuisement au maximum, ma maîtresse n'arrive pas à dormir), in media tempestas (et moi, je suis au milieu de la tempête). Je ne sais pas pourquoi elle veut manger du concombre à la menthe et au garum. Mais tu sais, elle attend un bébé, alors... Bon, je file.

La jeune esclave partit avec le plat d'argent dans une main et sa lampe à huile dans l'autre. La lumière se balança quelques instants en direction du petit jardin plongé dans la nuit et Alexandra disparut tel un fantôme.

Qu'est-ce que je fais maintenant ? se demanda-t-il.

L'aide-cuisinier n'était pas encore arrivé. Il ne viendrait qu'à la douzième heure de la nuit, c'est-à-dire vers 5 h 20 lorsqu'il ferait jour. C'est lui qui ferait la mise en route, avant l'arrivée du cuisinier.

Kévinagoras n'arrivait pas à réfléchir, il avait l'esprit embrumé. Pas réveillé. Mais, il se rappela qu'Alexandra lui avait demandé s'il allait au temple d'Isis ce matin. Il avait dit oui.

Il saisit la lampe, sortit de la cuisine et partit comme un automate à travers les pièces et les couloirs de la maison silencieuse. La maison du Labyrinthe. Sa lampe ne projetait qu'un faible halo de lumière orange autour de lui. Suffisant pour voir où il mettait les pieds. Mais trop faible pour faire sortir de l'obscurité les nombreuses choses qui l'entouraient.

Il sentait une vie de la nuit autour de lui. Une nuit chaude avec des ombres mouvantes qui n'étaient peut-être, après tout, que le résultat de la lumière qu'il projetait lui-même avec sa lampe, en marchant. Une lumière qui bougeait avec lui. Allez savoir.

Il souffla la lampe, la posa, avança dans la nuit du couloir et se retrouva dans la rue de l'Abondance. Il partit sur la gauche en direction du forum. Le ciel étoilé diffusait une faible lueur et le jour commençait à poindre.

Au carrefour de la rue de Stabiès, il bifurqua sur sa gauche. Puis, arrivé au temple d'Isis, il se faufila parmi les fidèles déjà rassemblés dans le jardin de la cour sacrée, entourée de colonnes.

Il se plaça devant.

Face aux huit marches qui montaient au sanctuaire.

Face aux rideaux tendus devant l'entrée du sanctuaire.

Le temple semblait endormi dans la pénombre.

Le temple d'Isis

Que venait-il demander à la déesse Isis, venue d'Égypte ? Demander, c'est beaucoup dire; il savait bien qu'il ne pouvait que faire un voeu, espérer quelque chose. Et que pouvait-on espérer d'Isis qui avait ressuscité son époux ? Le dieu Osiris que son frère Set avait découpé en morceaux. Des morceaux éparpillés que la déesse Isis avait réussi à retrouver et qu'elle avait rassemblés.

Bien sûr, Kévinagoras ne rêvait pas de devenir immortel. Post mortem nihil est (Après la mort, il n'y a rien). Mais si seulement je pouvais vaincre la mort ! se dit-il. Quelle drôle d'idée. Décidément, il n'était pas bien réveillé et il sursauta quand il entendit une voix briser le silence du temple :

- Braves gens, c'est la douzième heure de la nuit !

Il faisait jour à présent.

Brusquement, les rideaux du sanctuaire s'écartèrent :

Clac ! clac !

Et surgirent Isis et Osiris.

Musique romaine antique

Puis, apparut le prêtre d'Isis suivi de son clergé agitant des sistres, gros hochets métalliques. Parmi eux, avançait un homme à tête de chien; c'était Anubis, le dieu des morts. En robe de lin blanc, crâne et visage rasés, les officiants remplirent la plate-forme, derrière les deux groupes de 2 colonnes au sommet de l'escalier. Au centre, le prêtre d'Isis et l'homme à tête de chien.

La cérémonie avait commencé.

Kévinagoras était perdu dans ses pensées somnolentes, quand soudain, flûtes, cantiques et rythme métallique des sistres retentirent à nouveau, après un long temps de méditation.

Il se tourna brusquement sur sa gauche.

Silence.

A 3 mètres de lui dans le jardin sacré, le prêtre d'Isis leva son poignard et déclama d'une voix d'enfer :

- Quelqu'un a volé le trésor du temple. Les dieux grondent leur colère. Et le voleur ose défier Isis et Osiris.

Sur l'autel du jardin sacré, au-dessous du poignard, il y avait une oie que deux officiants maintenaient immobile pour le sacrifice.

Le prêtre d'Isis hurla :

- Le voleur... c'est lui !

Et il tourna le bras en pointant le poignard en direction de Kévinagoras.

Une rumeur d'effroi s'éleva de la foule assemblée dans le temple et retomba. Silence mortel. Kévinagoras regarda autour de lui. Les gens s'étaient reculés. Dans le silence du temple, il entendit derrière lui la voix flûtée d'Alexandra :

- Par ici ! vite, dépêche...

Il se retourna, fonça vers l'enceinte du temple. Déjà le visage d'Alexandra avait disparu de l'autre côté du mur. Kévinagoras passa entre deux colonnes, bondit sur une amphore piquée dans le sol. L'amphore vacilla en faisant un drôle de bruit métallique et tomba par terre avec un vacarme diabolique. Kévinagoras s'était agrippé au rebord au-dessus de lui et se hissait sur le mur. Juste avant de sauter dans la rue, il se retourna : une quantité impressionnante de pièces de monnaie étaient répandues par terre, devant l'amphore renversée. Parmi les nombreuses pièces de bronze, il y avait des pièces d'argent et des pièces d'or.

Pendant qu'ils s'enfuyaient, Kévinagoras et Alexandra crurent entendre la colère des dieux qui grondait et résonnait dans le temple d'Isis. En réalité, les gens s'étaient précipités pour ramasser l'argent, tandis que le prêtre d'Isis hurlait en gesticulant.

Et, fou de rage, il abattit son bras sur l'oie. Mais le poignard se planta dans la main de l'un des officiants, qui tenait l'animal, et la victime innocente poussa un cri terrifiant (et humain), tandis que l'oie s'envolait dans un battement d'ailes.

Pendant ce temps, les deux jeunes esclaves de la maison du Labyrinthe s'étaient enfuis par la rue qui passait derrière leur habitation. Ils disparurent par une porte secrète qu'Alexandra connaissait bien : c'était la porte qui permettait d'entrer par le grand jardin et la salle à manger d'été.

Kévinagoras n'avait pas fait attention sur le moment et plus tard il se demanderait sur quoi Alexandra avait bien pu grimper, pour regarder par-dessus le mur du temple d'Isis. Par contre, il serait sûr d'une chose : quand il avait bondi pour s'échapper du temple, une très forte odeur de garum s'était dégagé de l'amphore remplie de pièces de monnaie.

Et cette odeur, il la connaissait, c'était l'odeur du nuoc-mâm.

Mystère et mystification !

On finira bien par trouver une explication.

Le Labyrinthe