Le Labyrinthe

Kévinagoras se précipita dans la cuisine de la maison du Labyrinthe.

- Dis donc, c'est à cette heure-ci que tu arrives ? demanda Souvlakis, l'aide-cuisinier qui travaillait torse nu, un pagne de lin noué à la taille. Il faudra apprendre à te lever avant le soleil.

Kévinagoras avait envie de protester qu'il s'était levé bien avant le soleil. Et même avant le lever du jour. Mais, trop essoufflé pour répondre, il préféra se dépêcher de rejoindre le fond de la cuisine minuscule où les corvées l'attendaient.

Tout semblait bizarre ce matin. Mais il n'arrivait pas à savoir quoi exactement. C'était un peu comme dans un rêve. D'ailleurs, il n'arrivait pas à se rappeler vraiment ce qu'il avait fait avant les concombres. Il se rappelait avoir battu la sauce, mais avant ? Mystère. Il ne se rappelait même pas où il avait dormi. Et maintenant, voilà qu'il était accusé de vol par le prêtre d'Isis, qui voulait le sacrifier à la place de l'oie. Pourquoi moi ?

Tout à coup, une voix tonitruante acheva de le réveiller et il se demanda : mais... qu'est-ce que je fous ici ?

- Qu'est-ce qu'il fout dans ma cuisine, celui-là ? hurla le gros plein de soupe qui venait d'arriver.

- Salut Moussakas ! tu sais bien que notre maître a fait vendre ton commis, répondit Souvlakis. Alors voilà le jeune esclave qui le remplace.

Le gros bonhomme, qui était le chef et portait une tunique avec une ceinture, grogna une protestation et bouscula son aide-cuisinier pour s'approcher des marmites. Souvlakis se fit encore plus mince que d'habitude pour le laisser passer. À deux pas, 3 grosses marmites en bronze ronronnaient, posées directement sur le lit de braises de la cuisinière.

Cuisine

La cuisinière était tout simplement un bloc de maçonnerie rectangulaire, creusé sur le dessus pour recevoir les braises. Il était percé, sur le devant, d'une voûte dans laquelle était rangée une petite réserve de bois.

- Approche, toi !

Kévinagoras s'approcha du cuisinier.

- Alors, comment tu t'appelles ? demanda Moussakas.

- Kév... Kévinagoras.

Le cuisinier avait saisi une grande spatule en bois et remuait l'une des préparations que son aide avait mises à cuire. Puis, il renifla les odeurs et cria :

- Souvlakis ! t'as pas trop forcé en garum, au moins ?

- Non non, comme d'habitude; pas plus.

- Alors explique-moi, Kévinagoras : tu sais ce que tu as préparé ce matin pour la maîtresse ? grogna Moussakas.

- Moi ? Euh...

- Alors, tu sais ou tu ne sais pas ? Tu veux finir bouffé par les lions, peut-être ?

- Non non, Oui ! de la sauce vinaigrette pour les concombres.

- Ah oui ? Et tu peux me dire ce que tu as mis dans ta sauce vinaigrette ?

- Oui, bien sûr ... du vinaigre,

- Ah ! nous voilà rassurés : du vinaigre dans la vinaigrette !

Souvlakis et lui partirent dans un éclat de rire sonore.

- Et quoi d'autre ? demanda Moussakas.

- De la menthe que j'ai hachée avant, du miel et du garum.

- C'est tout ? demanda le cuisinier en touillant la sauce dans la marmite, tout en tirant une oreille du jeune esclave.

- Aïe !... oui, c'est tout.

- Tu n'as rien oublié ?

- Euh ... si, le poivre.

Le cuisinier lâcha l'oreille de Kévinagoras et aboya :

- La prochaine fois, t'as intérêt à y penser ! et au boulot, t'es pas ici pour discuter toute la journée.

Kévinagoras retourna à son travail.

Dans la cuisine de la maison du Labyrinthe à Pompéi, ce 24 août de l'an 79 après Jésus-Christ, travaillaient 3 esclaves d'origine orientale.

Mais, c'est Kévin que je m'appelle et pas Kévinagoras ! et je ne suis pas un esclave, protesta Kévin dans sa tête. La colère de la révolte envahit son coeur. C'est quoi ce cinéma ? Je ne me rappelle pas avoir posé ma candidature de figurant pour un tournage.

Voilà. Il avait trouvé une explication rassurante : on était en train de tourner un film sur les Romains. Plutôt bizarre, mais Kévin se disait qu'il n'avait pas fait assez attention à ce qui se passait autour de lui. Il allait sortir de la cuisine et il verrait bien que tout cela n'était que du cinéma. Rien que du cinéma.

En attendant, le plus simple était de demander des explications : ces deux acteurs devaient bien savoir, eux. Mais Kévin eut peur de paraître ridicule. Alors, il préféra attendre une occasion propice sans rien dire. On ne sait jamais. Il n'a pas l'air commode, le gros plein de soupe.

Puis, Kévin stoppa net son travail.

Il venait de comprendre que, dans cette reconstitution de ville romaine antique, sur ce plateau de tournage où l'on avait placé les décors d'une cuisine romaine, les deux autres parlaient latin.

Et il comprenait.

Et il parlait latin, lui aussi.

Le plus drôle, c'est qu'il n'avait jamais fait de latin au collège. Il n'avait jamais appris le latin de sa vie.

La rue de l'Abondance