La rue de l'Abondance
Au moment où Kévin sortit de la cuisine du Labyrinthe pour la deuxième fois, un sourd grondement, comme venu des entrailles de la terre, retentit de partout et de nulle part.
Il s'arrêta sur le pas de la porte.
Le temps d'écouter attentivement... plus rien.
Rien à voir non plus : il avait tout faux ! Pas de caméra de télévision, ni d'équipe de tournage. Aucun film n'était en préparation et les décors... étaient tout à fait réels.
Évidemment, puisqu'il était allé jusqu'au temple d'Isis. Dans la nuit, c'est vrai ; mais quand même, il faisait jour quand il était revenu.
Mince alors, c'est vraiment une maison romaine ! Je suis qui, là, tout de suite ? se demanda-t-il. Kévin ? Kévinagoras ? Il avait des doutes à présent sur sa propre identité. Et, d'un seul coup, il sentit son coeur s'accélérer dans sa poitrine.
Mais, la voix tonitruante en provenance de la cuisine le fit sortir brusquement de ses pensées :
- Alors Kévinagoras, tu ne te rappelles plus le chemin pour aller jusqu'au marché ?
Kévin, employé à la cuisine de la maison du Labyrinthe depuis le matin avant le lever du jour, répondit :
- Si si ... Moussakas.
- De la laitue ! de la sarriette ! et de la rue ! pour la sauce de mon lièvre de ce soir. Les plantes du jardin ont presque toutes séché à cause de cette maudite chaleur. Et n'oublie pas les raisins, puisque la récolte a déjà commencé cette année. Allez, file !
Kévin se dit qu'il ferait mieux d'obéir, pour le moment. Il s'éloigna aussitôt de l'atmosphère surchauffée et enfumée de la cuisine.
C'est dingue ! il n'y a même pas de cheminée pour évacuer la fumée. Et l'odeur d'urine !... Quelle idée d'avoir construit juste à côté de la cuisine, la fosse qui sert de WC ?
En longeant le petit jardin bordé de colonnes sur deux côtés, dans lequel arrivait la lumière du soleil et les bruits assourdis de la ville, il se dit : tiens, je ne me rappelle pas avoir vu tout ça ce matin. Et il respira profondément.
Il traversa un couloir sombre.
Kévin repensait à ses aventures. Et il essayait de se rappeler sa vie. Hier, avant, j'étais où ? je faisais quoi ? Rien. Le vide. Trou noir. Plus de mémoire. Il sentit monter en lui une peur bleue. Cette maison, cette ville, lui étaient à la fois familières et inconnues. Il n'y comprenait vraiment rien. Il avait envie de s'asseoir et de pleurer. Il se sentait seul, comme un petit enfant qui a perdu sa mère.
Mais Kévin se rappela les cris de Moussakas et se dit qu'il valait mieux laisser tomber les pensées décourageantes. Juste au moment où il débouchait sur l'atrium, Kévin se jura de trouver l'explication de ce mystère et de sortir de cette galère. Par la maniguette, je suis immortel et j'y arriverai !
La lumière du jour, tombant du centre de la toiture par une ouverture carrée, éclairait cette partie de la maison. Dans l'atrium, autour du bassin central, 2 personnes attendaient leur tour. Kévin reconnut la voix du maître, derrière la tenture qui fermait le salon. La voix de Marcus Lucrétius, en conversation avec un autre visiteur.
Marcus Lucrétius était le maître de la maison et de tous leurs habitants. Depuis le lever du soleil, à la première heure du jour, un peu après six heures du matin, il recevait ses protégés qui venaient quémander telle ou telle faveur ou cherchaient à obtenir de l'argent. En contre-partie, le maître récoltait honneurs et services rendus. En fait, le maître et ses clients étaient liés par une obligation de fidélité et d'aide mutuelle.
Après avoir longé les chambres réparties tout le long de la maison, Kévin avait dépassé maintenant la salle à manger et, de l'atrium, un long couloir obscur le conduisit jusqu'à la porte d'entrée de la maison. Il avait été aménagé dans l'espace entre 2 pièces transformées en boutiques, qui ouvraient sur la rue. Là, Kévin tira l'un des battants de la porte, regarda à droite à gauche, rien ; il hésita à sortir. Puis, il respira un grand coup et plongea dans l'éclatante lumière, la chaleur déjà étouffante et le tumulte de la rue de l'Abondance.
Sur le trottoir, il fut stoppé net par le bruit d'une cavalcade et des cris. Kévin s'affola en pensant au prêtre d'Isis qui voulait sa mort, mais non : c'était juste un taxi qui passait à toute vitesse entre deux transports en commun. La charrette légère à 2 roues, tirée par un cheval au galop, était déjà loin avec son conducteur et l'unique passager, tandis que deux chariots à 4 roues remplis de passagers se croisaient. L'un était tiré par 2 boeufs et l'autre par 3 chevaux.
Le taxi avait failli s'écraser contre le trottoir et les conducteurs des chariots hurlèrent des insultes : non seulement la rue était à peine assez large pour cette acrobatie, mais les dalles de basalte étaient irrégulières et glissantes.
Comme personne ne semblait s'intéresser à Kévin, il s'engagea à gauche en direction du forum, en se faufilant parmi les passants.
Il jeta un coup d'oeil dans la boutique de l'artisan bronzier. Vérus était occupé à négocier avec une riche bourgeoise, tandis que d'autres clientes choisissaient des lampes, des marmites ou des ustensiles de cuisine. Un esclave réparait une balance romaine en bronze : la tête qui servait de poids coulissant avait été cassée.
Curieusement, Kévin était très étonné de tout ce qu'il voyait pour la première fois de sa vie. Et en même temps, il lui semblait connaître tout cela par coeur. Bizarre.
Devant la foulonnerie de Stéphanus, il passa en courant : ça sentait bien trop mauvais ! De l'atelier, où l'on fabriquait des tissus de laine, parvenaient des cris stridents. Il évita de justesse un marin qui titubait en sortant de la taverne, juste à côté.
Plus loin, le quincaillier Junianus était en train d'ouvrir sa boutique, sous les regards moqueurs des voisins.
- Où t'as passé la nuit, Junianus ?
- Sûrement pas dans ton lit !
- Ça fait le fou au lieu de dormir et ça peut plus se lever...
- Oh oh, Junianus, l'oeil au beurre noir ! Ta femme t'a bien reçu à ton retour...
La plupart de ces commerçants étaient des esclaves ou des affranchis, qui travaillaient pour le compte d'un citoyen romain.
À présent Kévin était rassuré, personne ne le poursuivait et le prêtre d'Isis avait dû l'oublier. Mais il repensa au chef cuisinier Moussakas et aux lions, en se disant qu'il aurait intérêt à se dépêcher.
Un peu plus loin, il traversa, puis passa sur l'autre trottoir de la rue de l'Abondance, en sautant, de l'un à l'autre, 3 blocs taillés dans la roche volcanique. Et au moment où il se disait Marrant comme passage piéton ! il entendit les roues en bois cerclées de fer d'une charrette tomber lourdement au fond des ornières creusées dans les pavés de la chaussée.
- Tu ne peux pas regarder avant de traverser, espèce de...
Les bruits de la rue et le ramdam des roues empêchèrent Kévin de comprendre l'insulte. Il se retourna et vit tanguer la charrette qui venait de passer entre les blocs de basalte du passage piéton.
Plus loin, il y avait affluence au carrefour de la rue de l'Abondance et de la rue de Stabiès, envahi ce jour-là par une foule de marchands ambulants et de passants. Kévin mit un temps fou à se frayer un chemin parmi la foule et les étalages des marchands.
Ensuite, un peu plus loin, il se heurta à un groupe de femmes qui se pressaient devant les bains publics de Stabiès. Par Jupiter ! Je ne vais jamais y arriver.
Kévin se remit à courir.
Soudain, un fracas de tonnerre roula dans la chaleur de la ville de Pompéi, éclatant en plusieurs explosions terriblement proches. Et des cris éclatèrent :
- Par tous les dieux, mais qu'est-ce qui se passe ?
- Éh ! va donc abruti ...
- Tu ne pouvais pas faire attention ?
- Mon garum ! mon garum ! c'était du meilleur, du gari flos, de la fleur de garum. Qu'est-ce que je vais dire à la caserne des gladiateurs ?
- T'as plus qu'à réparer et retourner à la fabrique, porte d'Herculanum.

Tout un chargement d'amphores venait de s'écraser au carrefour. La roue du chariot avait heurté la pierre de protection dressée à l'angle de la fontaine, qui dépassait largement sur la rue, et le véhicule avait basculé avec tout son chargement. Des amphores ne s'étaient pas cassées et roulaient sur la chaussée.
Les boeufs affolés continuèrent de tirer le chariot renversé, qui grinçait et craquait sur les dalles. Et l'attelage finit par s'immobiliser, encastré entre deux véhicules.
Bientôt l'odeur âcre du garum, fort apprécié des Romains, se répandit dans la rue.
Kévin se dit qu'il avait déjà vu ces amphores quelque part. Profitant de la confusion créée par l'accident, il s'approcha de la seule amphore restée coincée dans le véhicule. Il se pencha. Le fond de l'amphore était rempli de pièces de monnaie : surtout des sesterces de bronze, quelques deniers d'argent, pas de pièce d'or visible. Par Jupiter, cet argent ne va pas à la caserne des gladiateurs ! se dit-il.
Soudain Kévin devint pâle : juste avant la caserne des gladiateurs, il y avait le Grand Théâtre. Et juste avant le Grand Théâtre... le temple d'Isis ! L'amphore que j'ai renversée ce matin et le trésor par terre ! Kévin comprit d'un seul coup où devait aller le chargement de garum, avant la livraison à la caserne des gladiateurs. Pris de panique, il se sauva en courant, tandis que l'excellent garum finissait de se répandre sur la chaussée.
Une marche élevée et trois pierres levées interdisaient l'accès du forum à tous les véhicules. Kévin se retourna, personne ne le poursuivait. Ouf ! Il déboucha sur la place, entièrement réservée en zone piétonne.
Le forum.
En face de lui, la Basilique abritait un centre d'affaires et le Tribunal. Les gens se bousculaient à l'entrée et la rumeur d'une importante activité parvenait de l'intérieur de la Basilique.
Juste à droite du bâtiment, au-delà des trois statues équestres, le temple d'Apollon déployait ses colonnades colorées.
Édifices, colonnes, statues affichaient un joyeux bariolage de couleurs vives et criardes.
Il y avait énormément de monde sur la place, d'autant plus que sur la gauche, au sud du forum, derrière les statues d'Auguste, de Claude et d'Agrippine, se dressaient les bâtiments municipaux. Et la ville était en pleine période électorale.
Sans même remarquer la statue de Néron qui trônait au centre de cette partie du forum, Kévin obliqua sur sa droite et prit la place dans toute sa longueur.
Et c'est à peine s'il eut conscience de longer l'édifice d'Eumachia, qui abritait le marché de la laine et les puissantes corporations du traitement des tissus. D'ailleurs, il s'en fichait complètement.
Il ne prêta pas plus attention aux appels des vendeurs ambulants, qui avaient étalé, sur le sol dallé du forum, leur vaisselle en céramique et leurs lampes en terre cuite.
Il ne remarqua pas non plus les gens qui attendaient leur tour près de l'écrivain public.
Ce qu'il regardait maintenant, c'était le temple de Jupiter construit sur un haut podium et l'arc de Tibère, placés côte à côte au nord du forum.
Et, au-dessus des six colonnes blanches et du fronton triangulaire du temple de Jupiter, la montagne paisible se découpait au loin, sur le bleu du ciel. Les vignes escaladaient les pentes jusqu'à l'épaisse couverture de forêt de pins qui recouvrait le sommet.
Kévin regardait le Vésuve.
Que cette montagne était majestueuse, que cette ville paraissait paisible en ce 24 août 79. Une ville ordinaire, occupée par ses activités marchandes et industrielles.
Kévin soupira : il ne savait pas comment il était arrivé ici; mais finalement, il avait de la chance : il était sûrement le seul de sa classe à se balader ainsi dans les rues de Pompéi. Quelle classe au fait ? Et où ? j'ai bien dû aller à l'école quelque part.
Juste après le sanctuaire des génies protecteurs de la cité, il longea les premières boutiques du marché couvert; puis, il franchit l'entrée et pénétra à l'intérieur.
C'est alors que 3 individus se précipitèrent sur lui et le saisirent en beuglant :
- Tu croyais peut-être t'en tirer comme ça !
- Tu sais ce qui arrive aux voleurs d'objets sacrés ?
- Attends un peu, petit merdeux.
Et bing ! Kévin reçut un coup sur la tête, il vit 36 lampes à huile et tomba raide assommé.